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CHAPITRE VIII

DOUCHAN-LE-GRAND, Tsar de Serbie

|Oi à vingt et un ans à peine, Douchan s'affirma de suite comme un souverain supérieur : nous pouvons dire qu'il fît de la Serbie, simple royaume lors de son avènement, un grand Empire qui, s'il s'était maintenu, aurait arrêté l'invasion des Ottomans en Europe et sauvé la chrétienté de leurs ravages.

Tout facilitait la tâche dé Douchan : une armée enorgueillie de ses succès contre tous les peuples voisins, non pas très nombreuse, mais brave et bien exercée, habile dans le maniement des armes, enfin parfaitement commandée. Grâce aux acquisitions faites sous les règnes d'Etienne VI et

d'Etîenne VII, la Serbie, en i333, représentait déjà un vaste État : le Danube et la Drave la séparaient, au nord, de la Hongrie et de la Valachie ; le protectorat de la Bulgarie lui donnait accès jusqu^aux bouches du Danube ; à Touest, la Mer Adriatique formait sa limite ; à l'est, la Mer Noire et Constantinople ; au sud, PAlbanie et la Macédoine. Il ne lui manquait plus qu'un débouché direct sur la Mer Egée ; pour cela, il fallait conquérir sur l'Empereur grec toute la partie méridionale de la Macédoine et la Thessalie.

» Tel fut le but d'Etienne Douchan, celui vers lequel il tourna d'abord toute son énergie. Nous devons pour être juste, dire que les circonstances favorisèrent les projets du roi de Serbie.

Les Turcs avaient fait sous le règne d'Orchan, fils et successeur d'Othman, d'effrayants progrès en Asie-Mineure. L'Anatolie toute entière tombait entre leurs mains dès 1327 et Brousse, située à peu de distance de la Mer de Marmara, en face de Constantinople, était devenue la capitale de l'Emir. Les Infidèles, une fois établis presque aux portes de Constantinople, n'avaient plus qu'un léger effort à faire pour porter la dévastation dans les provinces européennes de l'Empire grec.

Une expédition que l'Emir d'Ionie tenta, en i333, sur les rivages de la Thrace fut repoussée par les Grecs ; quelques années plus tard, vers la fin de l'été de l'année i337, on apprit à Constan-

tinople qu'un corps de Turcs s'était embarqué sur trente-six vaisseaux et se portait vers la capitale de l'Empire. Jean Cantacuzène tailla en pièces les Infidèles après un combat longtemps disputé.

Saisissant l'occasion de cette campagne, Etienne Douchan pénétra à la tête de ses troupes, dans la Macédoine et l'occupa toute entière depuis Serres jusqu'au golfe de Volo, limitrophe de la Grèce.

Incapable de défendre cette province, l'Empereur Andronic III abandonna aux Serbes leur vaste conquête, à la condition qu'ils l'aideraient à repousser les Ottomans. Etienne accepta ces conditions avec joie et prit aussitôt possession à titre définitif des rivages de la Mer Egée, à l'exception de la ville et du port de Salonique (i33j).

Quelques années de tranquillité succédèrent à cette importante conquête. Etienne les mit à profit pour s'occuper de l'administration de son royaume qu'il divisa en gouvernements, à la tête desquels il plaça les seigneurs, qui s'étaient signalés au service de l'Etat sous le régne de son père.

Une révolte des Acarnaniens, peuples habitant l'extrémité méridionale de l'Albanie sur les confins de la Grèce, permit à Etienne une nouvelle annexion. Fatigués de la faible domination de Constantinople, les Albanais, voyant de jour en jour s'affaiblir les liens qui les attachaient à la métropole et, à côté de cette décadence, l'accroissement rapide de la Serbie, firent hommage à Douchan pour leur principauté.

Janina, Delvina, Berat furent occupés sans coup férir par une armée serbe, et le roi ajouta à tous ses titres celui de prince d'Albanie. La Thessalie et l'Acarnanie imitèrent bientôt l'exemple de leurs voisins, et le royaume de Serbie s'étendit sans solution de continuité des rives du Danube à la Grèce et de la Mer Adriatique à l'Hellespont.

Elle avait atteint son plus grand développement et ses frontières naturelles, celles qu'elle doit posséder.

Tel était à cette époque le prestige qui entourait le monarque serbe que les peuples grecs se donnaient volontairement à lui ; n'était-ce pas le reconnaître implicitement comme le véritable Empereur d'Orient?

Une capitale digne de sa grandeur manquait encore à la Serbie ; le roi rêva un instant la conquête de Constantinople, mais il mit un frein à son ambition et résolut de consolider ses conquêtes. Néanmoins, pour bien affirmer ses droits à la souveraineté du monde grec, il prit, en 1340, le titre de Tsar ou Empereur de Serbie, Bulgarie, Albanie, Macédoine, Grèce, etc.

Afin de donner plus de poids encore à cette nouvelle dignité, il nomma l'évêque Johannic, patriarche de Serbie, rompant ainsi la suzeraineté ecclésiastique que Constantinople avait jusqu'à cette époque exercée sur le peuple serbe.

Le patriarche couronna le Tzar Douchan avec une grande solennité et au milieu d'un appareil

guerrier imposant, dans la forteresse de Scopié, et l'Empire serbe, définitivement constitué, devint la plus haute expression de la puissance slave du Sud (1340).

L'Empereur Jean Cantacuzène , gouvernant pendant la minorité de Jean Paléologue, assistait impuissant au démembrement de l'Empire ; aussi, quand le Tzar de Serbie lui proposa une alliance, fut-il assez heureux de l'accepter ; il lui demanda même une entrevue.

Etienne y consentit, alla à la rencontre de l'Empereur, l'accueillit avec les marques du plus profond respect et le conduisit à sa résidence de Scopié, où de grandes fêtes furent données en son honneur. Puis, on posa les bases d'une alliance entre les deux Empires. Un traité solennel en fixa les conditions : Jean Cantacuzène reconnut tous les titres de Douchan et ses acquisitions territoriales ; en échange, le Tzar serbe promit un secours efficace contre les Ottomans. Le Patriarche de Serbie reçut les serments des deux monarques, mais, par mesure de prudence, Etienne, avant de livrer ses troupes à l'Empereur, exigea qu'il lui donnât son fils en otage (1342).

Dans un but éminemment intéressé et pour se rapprocher encore de Byzance, en augmentant les droits qu'il pensait avoir au trône d'Orient, Douchan épousa peu après la princesse Hélène, fille de Jean Cantacuzène.

L'Empereur grec employa les quelques milliers de soldats serbes que Douchan mettait à sa disposition, à marcher contre l'usurpateur Apaucoque qui venait de se soulever à Didymotique. Cette campagne peu intéressante traîna en longueur et fit peu d'honneur aux armes de l'Empereur de Constantinople.

Si l'empereur Jean Cantacuzène avait accepté la situation nouvelle qu'occupait la Serbie dans la péninsule balkanique , il n'en était pas de même d'un autre et plus puissant voisin de Douchan. Louis 1er, le Grand, fils de Charles-Robert succédait à son père sur le trône de Hongrie en 1342; et après avoir consacré les premières années de son règne à une campagne victorieuse dans le royaume de Naples, tournait ses regards jaloux du côté de l'Empire serbe.

La grandeur et la puissance de Douchan lui portaient ombrage, de plus le roi de Hongrie avait encore le souvenir de la défaite que les Serbes avaient infligée à son père en Valachie.

En outre, marié à Elisabeth Kotromanovich, princesse slave et sœur du Ban de Bosnie, vassal de Douchan, Louis I" prétendait avoir des droits à la souveraineté de cette province.

Le Pape, offusqué du développement que prenaient les Slaves Schismatiques désirait vivement l'humiliation du Tzar de Serbie qui en était le chef incontesté et poussait le roi de Hongrie à une action contre le nouvel Empire serbe.

Après une tentative inutile pour s'emparer de Zara en Dalmatie, Louis le Grand passa la Drave, traversa la Syrmie, qui appartenait à l'Empire serbe, franchit la Save et vint prendre position en Bosnie (1346).

Douchan surveillait alors la lutte qui se prolongeait indéfiniment entre Jean Cantacuzène et le fils d'Apaucoque : la nouvelle de l'irruption des Hongrois vint le surprendre à l'autre extrémité de son Empire. Il le traversa rapidement, réunissant à la hâte les troupes et les seigneurs et se présenta inopinément devant le roi de Hongrie, avec une armée nombreuse et bien composée.

Louis, devant ce déploiement de force, auquel il était loin de s'attendre, n'osa attaquer les positions occupées par les Serbes.

On resta sur la défensive de part et d'autre, et quand au bout de quelques jours les Hongrois reprirent le chemin de la Save, Douchan les poursuivit l'épéedans les reins, un combat favorable au Tzar eut lieu au pied du mont Lomnik; puis une suite d'escarmouches; enfin les ennemis perdirent un si grand nombre d'hommes et de chevaux en repassant la Save débordée, qu'on peut assimiler le résultat de leur expédition en Bosnie à une défaite complète.

La rentrée de Douchan et de ses troupes après cet exploit, fut un triomphe comme le peuple serbe n'en avait jamais vu de semblable.

La République de Raguse, qui vivait toujours en bonne harmonie avec les Serbes, bien qu'elle conservât son indépendance avec un soin jaloux, sollicita rhonneur devoir dans ses murs le souverain victorieux.

Douchan accepta, fut reçu par la République d'une manière toute royale et pour resserer les liens de bonne amitié qui Punissaient à TEmpire; il donna aux Ragusans plusieurs îles du littoral de la mer Adriatique, entre autre Corfou.

Cette modération du Tzar serbe est louable ; n'aurait-il pas pu d'un seul signe, anéantir l'indépendance séculaire de Raguse et la réunir à son empire ?

L'empereur Douchan, fit fortifier les places de la Save et particulièrement Belgrade dont l'importante situation commande le cours de cette rivière et celui du Danube.

Mais sa gloire militaire n'aurait pas suffi à faire de Douchan le plus grand monarque de Serbie, s'il n'y avait joint d'autres titres à la reconnaissance de ses peuples.

D'abord, il posa les bases d*un code ou recueil de législation, qui au dire des contemporains est de toutes les lois slaves le plus conforme au caractère national de cette race.

Foncièrement religieux; Douchan, qui à ses nombreux titres avait ajouté celui de Serviteur de Dieu, T\ar aimant le Christ; ne pouvait être indifférent aux affaires spirituelles de son Empire. Après

avoir créé un Patriarche, comme nous l'avons vu; il fît construire à Spek une basilique toute en marbre blanc, somptueusement décorée, étincelante de richesses et en rapport avec la nouvelle dignité ecclésiastique.

Comme ses prédécesseurs, il augmenta le nombre des écoles, y attirant les savants byzantins et les écrivains étrangers, entre autre les historiens Dufresne et Freschoti.

Plein de sollicitude pour les guerriers qui l'avaient tant aidé dans l'établissement de l'Empire et lui montraient un dévouement sans bornes, Douchan, soldat lui-même, répandit ses bienfaits sur ses compagnons d'armes, à tous les degrés de la hiérarchie militaire.

Les exploits accomplis dans les premières années de' son règne attiraient sous ses bannières une foule de soldats étrangers, avides de gloire. Pour mieux utiliser leurs services, le Tzar créa des légions composées chacunes de guerriers appartenant à la même contrée : On vit dans l'armée serbe des légions françaises, allemandes et italiennes.

Dans le même ordre d'idées et toujours pour récompenser les services militaires et autres, Douchan créa l'ordre de chevalerie de Saint- Etienne, à l'instar des grandes monarchies de cette époque. A l'occasion de son sacre il fit en grande pompe une première distribution de cet ordre.

Plus tard, l'ordre de Saint-Etienne disparut ; de nos jours il a été rétabli sous le nom d'ordre de Takovo, dont nous aurons l'occasion de parler dans la suite.

Tout dans la conduite de Douchan, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, le rend digne du nom de Grand que ses contemporains lui ont décerné.

La guerre civile entre Cantacuzène et Jean Paléologue étaitàpeine terminée par l'abdication du premier et de son fils, qu'un nouveau danger menaça FEmpire chancelant.

Orchan, Émir des Turcs Ottomans, profitant de l'affaiblissement des Grecs pour étendre ses conquêtes d'Asie en Europe, confia à ses deux fils, Soliman et Amurat une nombreuse armée, qui franchit le détroit des Dardanelles.

Soliman s'empara de Gallipoli et de toutes les places voisines , tandis qu'Amurat remontant dans la direction de Constantinople, occupa Épibate, Tchorlu, situées entre Andrinople et la capitale. •

Soliman, après le départ de son frère, prit Andrinople après un siège meurtrier.

Le sort de Constantinople pouvait se décider à cette époque, lorsque Soliman mourut, Orchan son père le suivît dans la tombe, et Amurat monta sur le trône.

Ces événements survenus en iSSj, donnèrent à réfléchir à Etienne Douchan et le poussèrent à une grande détermination. Il était évident que

l'Empire succomberait à une prochaine attaque des Infidèles ; si une puissance ne venait le renforcer, lui donner de nouvelles forces en lui infusant une vie nouvelle.

Sans soldats autres que des mercenaires, sans aucun prestige l'Empire d'Orient n'était plus qu'ufie ville, et qu'un nom.

Au contraire, supposez une race jeune et brave en possession de Constantinople ; supposez un monarque, expérimenté dans l'art de la guerre, commandant à une armée toujours victorieuse et pleine de confiance en elle-même ; en outre chef incontesté d'un vaste état ; mettez tout cela à la place de la décrépitude byzantine, et vous comprendrez facilement qu'une telle barrière avait bien des chances d'arrêter les progrès des Ottomans en Europe.

Ainsi pensait le Tzar serbe, les seigneurs l'entretenaient dans ces idées et profitant du répit qu'Amurat laissait à Jean Paléologue, Etienne Douchan résolut de couronner son œuvre par une grande et dernière conquête indispensable à la puissance serbe, utile à la chrétienté toute entière ; celle de Constantinople.

Il fit appel aux Zupans de tous les pays soumis à son pouvoir; une multitude répondit à sa voix et une armée, comme jamais la Serbie n'en avait vue assemblée fut bientôt prête à marcher sur Byzance. Les historiens du temps l'évaluent à environ quatre-vingt-mille hommes ; chiffre qui

n'est peut-être point exagéré quand on réfléchit que PEmpire de Donchan était à cette époque aussi étendu que les trois quarts de la France actuelle; il comprenait, nous l'avons déjà dit, la péninsule Balkanique toute entière depuis le Danube et la Drave jusqu'à la Grèce ; seule la province de Romanie qui entoure Constantinople lui manquait encore.

Jean Paléologue ne fit qu'un simulacre de résistance, Andrinople et la Romanie, le Thrace tombèrent au pouvoir de Douchan et bientôt les bannières de l'avant-garde serbe flottèrent en vue de Constantinople.

Le Tzar de Serbie allait saisir l'objet si longtemps convoité par son ambition; des intelligences qu'il avait dans Bysance ne lui laissaient pas de doute sur le résultat de cette campagne ; les Grecs auraient vu en lui un libérateur ou tout au moins un maître énergique et fort dont ils avaient tant besoin dans leur détresse.

L'Empereur s'opposerait par la force à l'entrée des Serbes, Douchan comptait sur son armée pour vaincre toute résistance, mais il est probable qu'une lutte entre les Serbes et les Grecs coreligionnaires ne serait pas bien vive; les Génois, établis à Galata, saisiraient cette occasion d'écraser les Grecs qu'ils haïssaient mortellement.

Enfin, les populations peu nombreuses, encore attachées à l'Enipire, ne préféreraient-elles point aux Paléologue, qui avaient maintes fois appelé

les Ottomans à leurs secours contre d^autres chrétiens, le Tzar Douchan qui, lui, n'était jamais entré en compromission avec les Infidèles, mais avait toujours défendu le sol de l'Europe contre les sectaires de Mahomet.

Mais il n'entrait point dans les décrets de la Providence que Douchan complétât son œuvre :

le i8 décembre i356, le Tzar de Serbie fut soudain saisi par une fièvre violente et forcé de s'arrêter dans le village de Diavoli situé à douze lieues de Constantinople. Dans la nuit même il expirait dans les bras de ses guerriers. Il était né à Scutari en 1 3o8.

Ainsi mourut, à quarante-huit ans à peine, dans toute la force de l'âge et du génie, ce prince que la mort avait épargné dans vingt combats et dont la robuste constitution promettait de longs jours de gloire pour la Serbie. Une fin aussi rapide, surtout aussi inattendue, n'est pas sans exciter quelques soupçons. Nous ne voulons pas faire à Jean Paléologue l'injure de l'accuser de la mort singulière de Douchan, cependant l'Empereur avait un tel intérêt à la disparition de son rival et le poison était devenu une arme tellement commune entre les mains des derniers monarques byzantins, que toutes les suppositions sont possibles, toutes les hypothèses vraisemblables.

La mort subite du Tzar de Serbie mit un terme immédiat à son expédition contre la capitale de l'Empire. Elle marque le point culminant de la

puissance serbe ; dès cet instant, PEmpire serbe descend rapidement vers sa chute définitive et, sauf quelques succès partiels, nous n^aurons plus à enregistrer que des actions héroïques, il est vrai, mais trop rarement couronnées de succès.

Nous nous devons à la vérité historique avant tout, et, après avoir exposé la grandeur de la Serbie au Moyen-Age, nous accomplirons la tâche douloureuse de raconter son long martyre et ses épreuves, pendant les trois siècles qui succédèrent.

C'est pourquoi on ne peut trop déplorer ht mort prématurée de Douchan, c'est le plus grand malheur qui ait frappé la Serbie.

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