CHAPITRE X
LAZARE 1er, Tzar de Serbie (i37i-i388)
■ES circonstances dans lesquelles Lazare prenait les rênes de TÉtat, étaient des plus difficiles. Aniurah occupait la Macédoine, Jean Paléologue empereur de Constantinople venait de se reconnaître vassal de l'Emir et lui payait un tribut, afin de conserver au moins la Ville de Byzance, seul reste de l'Empire d'Orient.
Le nouveau Tzar, jugea que dans ces conditions, tenter quelques chose contre Amurat serait s'exposer à une ruine immédiate. Il le laissa donc en possession des provinces Orientales de la Serbie; la Macédoine et la Bulgarie. La Thessalie et l'Albanie s'étaient déjà séparées sous le règne d'Ouroch V.
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Lazare désirait vivement procurer quelques années de paix à son pays, qui lui permissent de réparer les pertes subies sur les bords de la Maritza; il n^en eut malheureusement pas le loisir.
Le belliqueux Louis I«', roi de Hongrie, oubliant que Fennemi commun était l'Ottoman, déclara la guerre à Lazare et marcha sur Belgrade avec une armée.
Forcé de se défendre contre des chrétiens, le Tzar le fit avec vigueur et énergie. Passant le Danube il surprit Farmée hongroise, la battit et la refoula sur les bords de la Theiss ( 1 374). Louis I«r rentra dans son royaume vaincu une seconde fois par les Serbes, il en fut pour sa honte, d'avoir été repoussé par une nation que dans sa fatuité, il estimait incapable de vaincre après les pertes essuyées de la main des Ottomans.
Ce fut sa dernière guerre il mourut en i382 et la maison d'Anjou cessa de régner en Hongrie.
Dix années de calme succédèrent à la guerre contre la Hongrie ; hâtons-nous de dire que cette paix fut toute relative, car les Ottomans continuaient leurs ravages le long des frontières serbes et occupaient peu à peu la Bulgarie toute entière d'un côté et de la Thessalie de l'autre. Néanmoins Lazare n'entreprit aucune expédition contre eux, jusqu'au jour où remontant le Danube les infidèles s'emparèrent par surprise de Belgrade et l'année suivante de Nîsch.
Le Tsar ne pouvait supporter plus longtemps une telle insulte ; il se prépara à la guerre.
Une révolte du prince de Caramanie, gendre d'Amurat ayant rappelé ce prince en Asie-Mi* neure, Lazare en profita pour commencer les hostilités, en envoyant Démétrius, un de ses généraux s'emparer de la forteresse de Cerkvitch en Macédoine. Il réussit dans son expédition, chasse les Ottomans des places frontières et par cette manœuvre les force à évacuer Nisch { 1 386).
Amurat en apprenant les succès des Serbes, entra dans une violente colère et jura de leur faire payer cher leurs velléités belliqueuses. Cependant il se contint pour le moment et accepta une trêve que lui proposa Lazare. Six mois plus tard l'Émir la rompit et par son ordre vingt mille hommes se dirigèrent vers les défilés qui couvrent la Serbie du côté de Novi-Bazar.
Lazare fit prêcher la guerre sainte dans les pays environnants ; de tous côtés des troupes arrivaient le renforcer ; aussi les Turcs inférieurs en nombre ne purent-ils pénétrer dans la vieille Serbie : ils se rabattirent dans la direction de la mer Adriatique et ravagèrent l'Herzégovine et une notable partie de la Dalmatie. Lazare les suivit et se postant dans les montagnes du Monténégro il attendit leur retour.
Lorsque les Ottomans, ignorant sa présence sur leurs derrières voulurent rentrer en Macé-
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doine, chargés de butin et embarrassés de nombreux équipages, les Serbes sortant des gorges sombres les surprirent à l'improviste et les exterminèrent.
Georges Castriot, surnommé Scander Beg, prince d'Albanie, l'instigateur de cette expédition des Ottomans en Dalmatie et qui les commandait faillit périr avec eux dans les Montagnes Noires.
La colère d'Amurat ne connut plus de bornes quand il apprit l'anéantissement de son corps expéditionnaire. Il leva une nombreuse armée et se décida à marcher en personne contre les Serbes.
Écoutons un instant le rapsode serbe qui, dans une pesma de l'époque, célèbre la campagne à jamais célèbre de Lazare contre Amurat IL
« Mourad avait tant de force, qu'un cavalier en « quinze jours ne pouvait joindre les deux bouts « de son armée ; la plaine de Kossovo est couce verte de fer ; cheval contre cheval, homme « contre homme, les lances forment une épaisse « forêt, les drapeaux étendent sur l'armée un « nuage qui obscurcit le soleil, une goutte d'eau « n'aurait pu toucher la terre ».
Puis plus loin :
f Les Serbes enfants du Christ sont aussi fort « redoutables : Mourad hésite alors s'il doit ence gager le combat. Le lendemain au conseil, le
a grand Vizir, explique un songe dans lequel il a « vu l'ange des batailles qui lui dit à plusieurs <r reprises : « Tu combattras l'infidèle ».
Mourad en entendant ces paroles n'hésite plus, il saute sur son cheval et range son armée en bataille; son fils aîné Bajazet commande la droite, son second fils Yakoub la gauche, lui-même dirige le centre de la ligne.
S'il faut en croire les pesmas que nous venons de citer, Militza épouse de Lazare avait neuf frères, tous chevaliers dans lagarde du Tsar. Pendant le souper qui termina la journée précédant le combat elle demanda à son époux de laisser auprès d'elle au moins un de ses frères, pour la consoler et la soutenir en cas de défaite.
Le Tsar accepte et lui demande celui qu'elle veut conserver ; Militza choisit le plus jeune, le fils chéri de Voue.
La veille de la bataille , Voue Brankovitch ayant élevé des doutes sur la valeur du chevalier Milosh Obilitch, ce dernier jura qu'il tuerait le sultan le lendemain et « poserait gon pied sur sa gorge » disent les pesmas serbes.
Malheureusement la division régnait dans l'entourage de Lazare, Voue Brank^vich, .cendre de l'Empereur aspirait à la couronne, il avait pactisé avec le sultan, lui promettant de laisser culbuter les Serbes à la condition qu'il le reconnaîtrait comme roi de Serbie, après le renversement de Lazare.
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Le 1 5 juin 1 388, à Paube, Lazare met son armée en position et la lance avec impétuosité sur les Ottomans, le choc fut épouvantable; les Infidèles étaient des adversaires dignes de la valeur Serbe, ils résistèrent bien et une mêlée s^en suivit qui dura presque toute la journée. Le sort de la bataille demeurait en suspens, lorsque Lazare pressé de différents côtés fit donner Tordre à Voue Brankovitch de charger avec ses douze mille cavaliers afin de le dégager.
Cette charge exécutée avec à-propos eut sans doute donné la victoire aux Serbes. Au lieu de cela Voue tourna bride et suivi de toute sa cavalerie s^éloigna du champ de bataille. L^armée serbe découverte fut enveloppée, Lazare périt avec son beau-père et ses neuf beaux-frères.
Marko Tillustre champion échappa au fer des Ottomans et vint raconter à Militza la catastrophe et la mort du Tsar, ainsi que de toute sa famille. Le dernier des frères de la Tsarine celui qu'elle voulait conserver, s'est échappé du camp et a partagé le sort des siens.
La bataille était terminée, l«s Chrétiens, morts et blessés, couvraient la plaine, mêlés aux Ottomans, quand un chevalier serbe, blessé, se lève d'un monceau de cadavres, s'approche de la garde d'Amurat et demande à parler au Sultan ; on le repousse ; il insiste, disant avoir un secret important à lui communiquer. Enfin, sur ses instances,
on l'admet ; le Sultan, prévenu, s'approche, alors le Serbe se jette à ses genoux, baise les pieds du monarque, puis, se relevant subitement, bondit sur lui et lui plonge un poignard dans la poitrine. Les gardes s'élancent pour arrêter le meurtrier; celui-ci avise un cheval sans maître et veut s'en emparer pour fuir, une lutte s'engage ; le Serbe, doué d'une force herculéenne, tue trois infidèles, s'échappe de leurs mains, est entouré de nouveau et, après un combat homérique, tombe percé de coups.
Ce héros s'appelait Milosh Obilitch ; les chants nationaux ont transmis son nom aux générations nouvelles, et ils le donnent comme un modèle aux Serbes de toutes les époques.
La mort d'Amurat a été racontée d'une autre façon, on a dit que Milosh Tavait tué avant la bataille, la chose est possible ; seulement, il nous semble que cette action désespérée et au fond peu morale ne serait point venue à la pensée de Milosh, s'il n'avait vu son Empereur massacré sous ses yeux et sa patrie vaincue. L'exaspération de la douleur, le désir de venger au moins Lazare sur l'auteur de son désastre, expliquent l'assassinat de l'Émir, comme le résultat d'une impulsion spontanée et irréfléchie, bien plus que comme un attentat prémédité, genre de forfait qui répugnait à la noblesse de sentiment des chevaliers serbes.
Bajazet, proclamé Empereur des Ot||>mans sur le champ de bataille, ne poussa pas plus loin ses
succès. Son armée avait souffert autant que les Serbes, seulement elle pouvait tirer d'Asie des renforts considérables, tandis que la Serbie, épuisée par ce dernier effort, était anéantie.
Le Sultan se retira vers Andrinople et respecta l'existence politique des vaincus.
Nous ne terminerons pas ce chapitre sans dire quelques mots du chevalier Marko Kralievich, surnommé à bon droit le Cid de la Serbie, Lorsque Voukachine, son père, détrôna Ouroch V, Marko prit parti pour le souverain légitime, et son père le chassa de Serbie. Réfugié parmi les Turcs, chef d'une troupe d'aventuriers, Marko devint la terreur des infidèles. Un jour, dit la légende, il paraît en présence du Sultan, sa hache d'arme à la main, et le monarque, saisi d'épouvante, recule jusqu'au mur. Cela est assez significatif.
Après plusieurs années passées au milieu d'aventures extraordinaires, Marko revint en Serbie, à la mort de son père, et dès lors, mettant son épée au service du Tzar Lazare I", fut le champion de la lutte contre les Turcs. Échappé à tous les dangers, blessé dans vingt batailles, il s'éteignit à cent trois ans.
Marko et Lazare, chantés dans les pesmas, forment, pour les Serbes, l'incarnation de la valeur guerrière, la plus haute expression de rhéroîsme combattant pour la cause de l'indépendance nationale.
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