GEORGES BRANKOVITCH
,VEC ce prince, acclamé par les Assemblées serbes à la mort d'Etienne IX, commence une nouvelle dynastie, celle des Brankovitch.
Un compétiteur inattendu, Amurat II, petitfils de Bajazet et de Miléva, fille de Lazare, tzar de Serbie, revendiquait le trône de Serbie en sa qualité de descendant des Némania. Ses prétentions à la couronne n'étaient point discutables en tant que filiation, mais les Serbes considéraient avec raison qu'un étranger n'avait, même dans ce cas, aucun droit de les gouverner, surtout quand il était infidèle et leur ennemi déclaré.
Amurat courut aux armes, traversa sans obstacle la Haute-Serbie et vint mettre le siège devant Krouchevatz. L'antique résidence des rois tomba en son pouvoir, mais la forteresse de Sbrenick qu'il attaqua ensuite résista aux efforts des Ottomans. Après deux mois d'investissement et devant la défense désespéré des Serbes, le Sultan abandonna son expédition et repassa en Macédoine.
Cette héroïque résistance de Sbrenick, est un des plus beaux faits d'armes du règne de Georges Brankovitch.
Cependant, l'émigration serbe en Hongrie prenait chaque jour de plus grandes proportions; c'est pourquoi Georges rouvrit avec Sigismond, roi de Hongrie, les négociations qu'avait interrompues la mort d'Etienne IX.
Le Despote de Serbie céda Belgrade, Macva et Golubac et en échange reçut Slankanem, Vilagos, Tokaj, Munkacs et Debreczen. Dans ces dernières cités, les colons serbes retrouvèrent une nouvelle patrie et virent leurs conditions grandement améliorées.
Un traité d'alliance entre les deux peuples, compléta les négociations et, devant cette union étroite, Amurat II n'osa rien entreprendre contre la Serbie. Désireux de se créer de nouveaux alliés, Georges Brankovitch s'entendit déiilïitivement avec la République de Venise au sujet
de leurs possessions réciproques sur les côtes de Dalmàtie, et fit également un traité avec elle.
Afin de se rapprocher de ses alliés, Georges fixa le siège de son gouvernement à Semendria, sur le Danube et non loin de Belgrade; Krouchevatz, situé trop près des frontières ottomanes, n'était plus suffisamment sûre (i435).
Sur ces entrefaites, mourut Sigismond, et l'Empereur d'Autriche Albert, époux d'Elisabeth, fille de Sigismond, prit le gouvernement de la Hongrie. Des désordres éclatèrent immédiatement dans ce pays.
Amurat, toujours aux aguets, tourna de nouveau son ambition vers la malheureuse Serbie, dont il voulait absolument s'emparer, de quelque manière que ce fût; pour atteindre ce but, et désirant ménager les Serbes pour le moment, il offrit son alliance au Despote. Comment la refuser? C'eût été une guerre décisive et l'anéantissement immédiat de sa patrie, les Hongrois étant alors trop divisés pour lui prêter un secours efficace.
Georges souscrivit aux demandes du Sultan et lui donna en mariage sa fille Mara (1437).
Par cette union, Amurat faisait un grand pas vers le trône de Serbie, si Georges n'avait point d'héritiers.
Malgré t^us ces traités, le farouche Ottoman ne put résister longtemps au désir de conquérir la vallée toute entière de la Morawa et de s'ouvrir un chemin direct vers la Hongrie.
Dès 1442, il réclamait Semendria, capitale de la Serbie ; c'en était trop demander à la résignation du Despote. Il s'opposa par la force et fit occuper et solidement fortifier la ville convoitée. Amurat, au comble de ses vœux, parut avec une nombreuse armée sur les bords du Danube, enleva Semendria d'assaut et, se proclamant Roi de Serbie, occupa le pays tout entier, puis déclara la guerre aux Hongrois en assiégeant Belgrade.
Dans de telles conditions, quelle pouvait être la conduite de l'infortuné Georges Brankovitch ? Dépossédé, son pays aux mains des Ottomans, obligé de s'enfuir pour sauver au moins sa famille, il passa les montagnes Noires et se réfugia dans la ville de Raguse, qui l'accueillît avec bonté.
La colère du Sultan vint l'y poursuivre et le força de s'embarquer pour Venise. De là, le Desposte fugitif se rendit à Bude auprès de Jagellon, roi de Hongrie pendant la minorité de Vladislas le Posthume, et sollicita des secours pour reconquérir son royaume.
Heureusement pour Georges, un héros venait de paraître, dont les grandes actions ont sauvé la Chrétienté, frappé d'étonnement ses contemporains et de crainte les Infidèles. Nous avons nommé Jean Hunyad, surnommé le Chevalier Blanc de Valachie, le Soldat du Christ, par les Chrétiens, et le Diable, par les Ottomans.
Fils de Corvin Hunyad, le futur héros de la cause sainte, façonné dès sa plus tendre enfance au
métier des armes, prît part, aussitôt qu'il eut Tâge de manier une épée, aux luttes civiles qui ensan* glantaient continuellement la Hongrie.
Puis, après la mort du roi Sigismond, il embrassa avec ardeur la cause du parti national qui faisait échec à l'Empereur Albert d'Autriche ; enfin il fut de tous les combats contre les Turcs.
Sa haute renommée de bravoure et d'habileté à conduire les troupes lui valut le commandement suprême d'une nombreuse armée composée de Hongrois et de Serbes et chargée de faire lever le siège de Belgrade en chassant Amurat des rives du Danube. Cette immortelle campagne dura trois ans.
Depuis six mois, tous les efforts du Sultan se brisaient devant les murs de Belgrade. La citadelle située dans le triangle que forme la Save, en se réunissant au Danube et parfaitement fortifiée par les soins des derniers rois serbes, résistait victorieusement aux assauts des Ottomans, lorsque Jean Hunyad et Georges Brankovitch parurent. Devant ce déploiement de forces, Amurat leva le siège de Belgrade et battit en retraite ; puis, passant sur la rive gauche du Danube, il alla por ter la dévastation dans la Transylvanie.
Jean Hunyad le poursuivît et lui livra bataille
près de la ville d'Hermanstadt, à Saint-Emme-
rich, dans une position avantageuse.
Les Hongrois enfoncèrent l'armée turque, les Serbes se couvrirent de gloire, et20,ooo Infidèles restèrent sur le champ de bataille (1442).
Le héros hongrois, pour remercier Georges Brankovitch du concours qu'il lui avait prêté, lui envoya la tête du général turc Mézid, tué pendant le combat.
Aussitôt après cette victoire, le Despote serbe reprit possession de Semendria et d'une partie de ses États.
Quelques mois plus tard, Amurat envoya contre les chrétiens son général Shehabeddin avec une armée évaluée par les historiens du t^ps à près de 200,000 hommes ; Hunyad, qui n'avait que 1 5,000 soldats, dont beaucoup de Serbes, marcha bravement à sa rencontre, un contre dix.
Le choc eut lieu près des Portes-de-Fer, sur le Danube; Yanko, snrnommé le Terrible, chef de la cavalerie de Jean Hunyad, chargea avec une telle impétuosité qu'il enfonça les terribles janissaires, la célèbre infanterie turque : dès lors la bataille était gagnée; deux cents drapeaux, d'im-^ menses trophées tombèrent aux mains des Chrétiens.
Cet éclatant succès rouvrit définitivement à Georges Brankovitch les portes de la Serbie.
Le Sultan demanda la paix, Jean Hunyad refusa, et, malgré la saison, continua la campagne.
De tous cotés les Serbes accouraient sous ses drapeaux ; ils semblaient sortir de terre, un saint enthousiasme les avait saisis, lorsqu'ils surent que les Hongrois allaient porter la guerre en Macédoine.
Cette grande expédition fut préparée vivement et, dès le mois de juillet 1443, Vladislas, roi de Hongrie, et Jean Hunyad, passaient le Danube à Semendria, à la tête de 40,000 hommes.
La petite armée serbe se joignit aux Hongrois et tous ensemble remontèrent le cours de la Morawa.
Les Turcs se concentrèrent aux environs de Nisch et attaquèrent la cavalerie hongroise commandée par le cardinal Julien. Isa Bey chargea trois *fois et fut repoussé en désordre, l'infanterie serbe survint et refoula Farmée turque jusque sous les murs de Sophia.
Une nouvelle bataille eut lieu aux portes de la ville, mais rien ne pouvait arrêter l'élan des Chrétiens, et Sophia tomba en leur pouvoir.
Les défilés des monts Balkans qui permettent de passer de la vallée de la Moravsra dans celle de la Maritza offraient aux Ottomans une position qu'ils estimaient, inexpugnable; ils accumulèrent des ouvrages défensifs aux portes de Trajan et, pleins de confiance, attendirent les Hongrois.
Mais ni l'artillerie ottomane, ni l'habileté de leurs chefs et la bravoure des janissaires ne pu-
rent résister à Pélan irrésistible que Jean Hunyad savait communiquer à ses soldats. L'armée ottomane abandonna ses positions et descendit la vallée de la Maritza; les Hongrois et les Serbes s'élancent sur ses traces et la mettent de nouveau en pleine déroute au combat de Jalovatz. Ce fut le dernier triomphe.
La route de Constantinople était ouverte, Andrinople allait tomber aux mains de Jean Hunyad, on sauverait l'Empire d'Orient, quand l'hiver arrêta l'armée chrétienne. Une saison particulièrement rigoureuse, les rivières gelées, le manque de provisions dans une contrée que les Ottomans avaient ruinée à dessein, suspendirent les opérations de Jean Hunyad.
Repassant les montagnes, traversant la Serbie délirante de joie, le héros Magyar alla dans son pays jouir de son triomphe.
Amurat, fatigué et- malade, n'assista point à cette campagne : aussitôt qu'il apprit les désastres de ses généraux, il offrit la paix aux rois de Hongrie et de Serbie. On la conclut à Szegédin le i3 juin 1444, et d'un commun accord on décida que, pendant dix ans, les hostilités seraient suspendues ; la Valachie restait entre les mains de Vladislas, Georges Brankovitch recouvrait la vieille Serbie tout entière, la Bosnie, l'Herzégovine et la Rascie.
Il fallait s'en tenir là; malheureusement, les représentations du Pape et du cardinal Julien Cesarini, le désir qu'avait Jean Hunyad de chasser complètement les Turcs d'Europe, poussèrent Vladislas à rompre le traité de Szegédin deux mois plus tard.
En vain Georges Brankovitch conjura Jean Hunyad de respecter la foi jurée sur l'Évangile, rien n'y fit.
Dans cette conjoncture, le Despote de Serbie se montra meilleur politique que le roi de Hongrie; il ne voulut pas manquer à son serment et garda une stricte neutralité.
On connaît le triste résultat de cette campagne : Amurat, sortant de la retraite, où il désirait finir ses jours, marcha à la rencontre des Hongrois, en faisant porter au bout d'une pique le traité violé par eux, et un exemplaire de l'Évangile parjuré.
Après un heureux début, l'impétuosité de Vladislas fit perdre la bataille de Varna ; Le Roi périt dans la mêlée, et sa mort entraîna une épouvan-» table déroute de son armée (lo novembre 1444).
Jean Hunyad n'abandonna point encore tout espoir de vaincre définitivement les Ottomans; il tenta un nouvel effort, lorsque les troubles dont la Hongrie avait été le théâtre à la mort de Vladislas Jagellon furent apaisés. Le héros chrétien réunit une nouvelle armée de 20,000 hommes et
pénétra en Serbie ; il la traversa dans toute sa
longueur, reprenant ainsi le plan de campagne de 1443, qui avait si bien réussi.
Georges Brankovitch, vivement pressé de se joindre à Jean Hunyad, s'appuya pour ne point obtempérer à sa demande, sur la trêve de dix ans, conclue avec le Sultan à Szegédin, en 1444.
A aucun prix il ne voulut la rompre, craignant de s'attirer la juste colère d'Amurat.
Des historiens distingués de notre époque ont fortement blâmé la conduite de Brankovitch en cette occasion et Pont même accusé de trahir la cause du Christ. Nous pensons, au contraire, qu'il agit pour le plus grand bien de la Serbie ; ce n'était pas une raison, parce que les Hongrois avaient manqué à la foi jurée, pour que le Despote parjurât aussi ses serments. Le désastre de Varna avait convaincu Georges de l'inutilité des efforts des Hongrois : l'Autriche appuyée de toutes les forces de l'Italie aurait à peine suffi pour expulser les Ottomans de la déninsule balkanique. Qu'était-ce que la révolte du prince d'Albanie pour une puissance aussi redoutable que celle d'Amurat, et cependant Hunyad comptait sur cette faible diversion pour engager une nouvelle campagne.
Les Turcs laissèrent les Hongrois descendre dans la vallée de la Maritza et, fortement retranchés dans la plaine de Kossovo, témoin de l'anéantissement de l'Empire serbe soixante ans aupara-
vant, les attendirent de pied ferme. La valeur de Hunyad se brisa sur les lignes ottomanes et ses troupes en désordre repassèrent en Serbie (1448).
Que se passa-t-il alors entre lui et Georges Brankovich ? Des reproches réciproques ; Hunyad, furieux de n'avoir pas été appuyé par les Serbes, osa proférer des menaces et, suprême injure, mettre leur bravoure en doute ; Georges imputait aux Hongrois d'attirer de nouveaux malheurs sur la Serbie. La colère du Despote fut si violente en entendant les paroles de Hunyad qu'il se permit une action peu digne de son caractère, il enferma \e héros hongrois pendant quelques jours dans la forteresse de Kladovo, puis le fit reconduire de l'autre côté du Danube.
Une autre cause s'ajoutait aux motifs d'animosite que Georges avait contre Hunyad. A la mort de Vladislas Jagellon , ce dernier fut nommé tuteur du jeune Vladislas le Posthume, âgé de cinq ans; Georges Brankovitch, qui, grâce à ses possessessions en Hongrie, siégeait à la Diète, croyant avoir des droits à cette dignité , la sollicita vainement, on lui préféra Jean Hunyad, d'où un certain ressentiment, fruii de l'espérance déçue.
Amurat prétendit rendre Georges responsable de l'agression des Hongrois : il envahit la Serbie et occupa le bassin supérieur de la Morawa jusqu'à Krouchevatz. Alors Hunyad, oubliant sa querelle avec le Despote, vole à son secours, et
de nouveau les Serbes unis aux Hongrois tom»
bent sur les Ottomans.
Pour la seconde fois, les armées des deux nations réunies fournirent une brillante campagne. Vaincu sous les murs de Krouchevatz, Amurat rentra dans la Macédoine et les alliés reprirent Nisch et Sophia, puis Viddin, sur le Danube (1449).
Le Sultan ne survécut pas longtemps à cette défaite, il mourut à Andrinople en février 145 1 et son fils le célèbre Mahomet II, en montant sur le trône ottoman, fit le serment de prendre Constantinople.
Désirant consacrer toutes ses forces au siège de cette ville, Mahomet s'empressa de conclure avec Georges une paix hâtive, qui maintenait le statuquo entre la Serbie et la Turquie (1452).
Raconter la chute définitive de l'Empire grec n entre pas dans le cadre de cette histoire ; le monde chrétien assista impassible et presque indifférent à l'écroulement de Byzance (1453).
Les conséquences de ce grand événement politique ne tardèrent point à se faire durement sentir par les voisins immédiats du Sultan, les Hongrois et les Serbes.