GEORGES-LAZARE BRANKOVITCH
La guerre contre Soliman se prolongeait indéfiniment, des trêves plus ou moins longues séparaient chaque campagne. La plus remarquable est,
sans contredît, celle qui vit s'accomplir la résistance désespérée de la ville de Széged, au nord de la Drave : l'ancien Ban de Croatie Zriniy y commandait dans cette ville, à deux milk cinq cents braves, tant Serbes que Hongrois. Ils repoussèrent quinze assauts, furent réduits à six cents hommes; et succombèrent enfin jusqu'au dernier, écrasés sous le nombre ; mais, avant leur fin héroïque, ils eurent au moins la suprême consolation de voir le sultan Soliman mourir de dépit en présence de leur résistance (1564). Zriniy, frappé de deux boulets, fut décapité sur un canon par les Turcs.
L'année précédente, le Serbe Mathias Bakié s'était enseveli avec ses compagnons sous les murs de la forteresse de Krupa, plutôt que de la rendre aux Turcs.
Enfin, la prise de Gyula par les Infidèles mit un terme à cette longue lutte et Maximilien d'Autriche abandonna aux Turcs toutes les conquêtes qu'ils avaient faites en Hongrie (i568).
Ce pays, aussi malheureux à cette époque que la Serbie, passa pour une moitié sous le sceptre autrichien et pour l'autre sous celui du Sultan ; la Transylvanie conserva seule un semblant d'indépendance, sous le gouvernement d'Etienne Batory.
Quant aux Serbes, ils partagèrent le sort de la plus grande partie des Hongrois et dépendirent désormais de la Maison d'Autriche ; mais rien ne
fut changé à leur situation, ils conservèrent leur autonomie et gardèrent leur Despote Georges Lazare. Celui-ci passa quelques années plus tard, en i577, avec le nouvel Empereur d'Autriche Rodolphe, un traité qui porte le nom de Traité de Bruck-sur-la-Mur. Pour contenir les invasions ottomanes, l'Empereur concéda aux colons serbes certains districts compris entre l'Unna et la Kulpa, à charge pour eux de défendre ces territoires et d'y vivre des produits de l'agriculture. Telle fut -l'origine des confins militaires, dont nous aurons encore l'occasion de nous occuper.
La bataille de Lépante, gagnée par Don Juan d'Autriche sur les Turcs, en iSji, procura à la Hongrie et aux Serbes vingt années de repos, qui se prolongèrent sous les règnes de Sélim II et d'Amurat III, jusqu'en 1692. La guerre se ralluma cette année-là par le refus que fit Rodolphe, empereur d'Allemagne, de payer le tribut qu'il devait au Sultan, comme roi de Hongrie.
Nous devons constater que la puissance ottomane, après avoir atteint son apogée à la mort de Soliman le Magnifique, commençait à décroître ; la défaite de Lépante fut la première atteinte portée à son prestige. Cette victoire enhardit les Hongrois et ranima les espérances des Serbes.
La campagne de î5g2 débuta par un brillant fait d'armes : Hassan, Pacha de Bosnie, vit son armée battue sous les murs de Sisek par les Autri-
chiens et les Hongrois. En iSgS, la ville de Gran fut enlevée, après un assaut brillant, par les mêmes troupes; inutile d'ajouter que la petite armée serbe partagea ces luttes et ces triomphes.
Mais l'année suivante, Mahomet III, qui venait de succéder à Amurat, prit lui-même le commandement de deux cent mille hommes ; il s'empara d'Eger, mal défendue par les troupes autrichiennes et flamandes. L'armée de l'archiduc Maximilien réunie à celle de Sigîsmond, voîvode de la Transylvanie, aux Hongrois et aux Serbes, arriva trop tard pour sauver la ville, mais ofiFrit néanmoins la bataille aux Ottomans dans la plaine de Kerezts.
D'abord vainqueurs, les Chrétiens s'étaient emparés de l'artillerie turque et commençaient à piller les bagages, lorsque le renégat Cicala, sortant d'une embuscade, tomba sur eux à l'improvîste. Les Turcs reprirent confiance et la journée se termina par un désastre complet. L'Archiduc et ses alliés perdirent cinquante mille hommes. Le Sultan ne mit point cette grande victoire à profit, il retourna dans Constantinople s'amollir au sein des plaisirs de son sérail (1596).
ABRAHAM BRANKOVITCH (iSgô-iôSo)
La mort du Despote Georges Lazare suivit de près l'échec de Keretzs; son neuveu, Abraham Brankovitch, lui succéda, avec l'agrément de
l'Empereur. La guerre contre les Turcs remplit la première partie de son gouvernement ; des alternatives de succès et de revers se succédaient, sans qu'aucune action décisive fit pencher la balance au profit de l'un des deux adversaires. C'est ainsi que le grand-vizir Ibrahim s'empara de Kanitza, en 1600, et qu'en compensation, les Chrétiens reprirent l'année suivante Albe Royale et Pesth.
Les Ottomans, fatigués de cette lutte, propoposèrent la paix ; elle fut scellée par le Traité de Sitvatorock, en 1606, qui supprima le honteux tribut que payait l'Empereur, mais qui laissa leurs possessions aux Ottomans.
A partir de cette époque, les colonies serbes, bien qu'elles gardassent leurs coutumes, leur religion orthodoxe et leur gouvernement local, firent partie définitivement de l'Empire d'Autriche et partagèrent sa bonne ou sa mauvaise fortune, dans la paix comme dans la guerre. Leur histoire est intimement liée avec celle de l'Empire ; mais nous avons au moins la satisfaction de constater que les Empereurs utilisèrent toujours les services de la légion serbe et qu'elle fut au premier rang dans toutes les campagnes. C'était rendre un éclatant hommage à sa bravoure.
Pendant la Guerre de Trente-Ans (1629-1648), dix mille Serbes faisaient partie du corps du général Isolani et assistèrent à presque toutes les
actions où les Autrichiens furent engagés, particulièrement aux batailles de Leipzig, de Bautzen et de Nordlingen, contre Gustave Adolphe, roi de Suède.
Abraham Brankovitch mourut en i63o, pendant le cours de cette guerre.
Nous ne suivrons pas les Serbes au milieu de tous les événements de l'histoire d'Autriche, car c'est rhistoire particulière de la Serbie que nous avons entrepris d'exposer, et non celle des nations voisines.
D'ailleurs, nous avons hâte d'arriver aux premières années du xix« siècle, qui virent le réveil de la Serbie, et nous nous contenterons de mentionner simplement les événements les plus marquants des xvii« et xviii* siècles, qui ont trait à la nation serbe.
Il serait cependant impardonnable de passer sous silence la brillante campagne dite du Saint- Gothard.
Depuis le Traité de Stivatorock en 1606, plusieurs Sultans s'étaient succédés sous le trône de Constantinople et avaient guerroyés avec peu de succès, contre les Polonais et les Transylvains, laissant TAutriche et la Hongrie dans une tranquillité relative. Quand en lôSj parut l'Albanais Kiuperli, général au service du sultan Mahomet IV.
Heureux dans plusieurs campagnes, Kiuperli profita des troubles auxquels donna lieu la possession du pouvoir en Transylvanie, pour envahir la Hongrie à la tête de deux cent mille Turcs et Tartares. Neuhaesel tomba en son pouvoir et ses hordes farouches portèrent l'épouvante jusqu'aux portes de Vienne et d'Olmutz.
La Chrétienté toute entière vint au secours de l'Empereur Léopold, et Montécuculli, le célèbre général, marcha à la rencontre de Kiuperli. Six mille Français et dix mille Serbes figuraient dans l'armée chrétienne.
Le choc eut lieu le i" août 1664 près du couvent du Saint-Gothard, en Autriche. Les Janissaires offirent une résistance indomptable; néanmoins, la victoire couronna les savantes manœuvres de Montécuculli, et dix-sept mille Turcs restèrent sur le champ de bataille. Kiuperli s'enfuit jusqu'à Andrinople, et la trêve de Vasvar mit fin à cette belle campagne.