‹ Le royaume de SerbieChapitre 25 sur 38 · GEORGES III BRANKOVITCH · texte numérisé non relu

GEORGES III BRANKOVITCH

la mort d'Abraham Brankovitch, les Serbes n'eurent plus de Despote. Nous devons ajouter, pour être justes, que ce dernier prince ne portait que le simple titre de Voîvode de Serbie. Trente-cinq ans plus tard une tentative eut lieu pour rétablir dans la dignité de Despote un descendant des Brankovitch : Georges, né en 1645.

Son frère, Simon Brankovitch, évêque d'Alba Julia, désirait vivement voir Georges investi de l'autorité que ses ancêtres avaient exercée pendant deux siècles, avec des interruptions et des alternatives diverses, de 1427 à i63o.

De son côté, le Gouvernement autrichien, privée du concours des Hongrois révoltés, n'aurait point été fâché de voir les Serbes abandonner le

Banat de Temeswar et venir s'établir dans les provinces méridionales de l'Empire, où ils eussent formé un rempart infranchissable, dans le cas où les Ottomans tenteraient un nouvel envahissement de l'Autriche.

Pour se concilier d'abord l'affection des colons serbes, l'Empereur ne trouva rien de mieux que de rétablir l'autorité de Despote dans la famille des Brankovitch. Il fut donc facile de s'entendre avec l'évêque d'Alba Julia, et on décida d'un commun accord, que l'ambassadeur d'Autriche Christophe de Kinsberg, se rendrait avec l'évêque, auprès du jeune Brankovitch, en ce moment à Andrinople, et s'efforcerait de lui faire partager les vues de l'Empereur, concernant une émigration des Serbes en Autriche et sa propre élévation au rang de Despote.

Afin de ne point éveiller les soupçons des Turcs, ce voyage fut accompli dans le plus grand secret, de même que l'entrevue entre Georges Brankovitch, Tévêque son frère et Christophe de Kinsberg. Elle eut lieu le 28 septembre i665, dans une église où les Serbes obtenaient la permission de se réunir pour prier en commun. Les négociatieurs s'entendirent sans peine sur tous les points : Georges accepta avec enthousiasme les propositions de l'Autriche, son frère le sacra sur-le-champ Despote de Serbie; puis l'envoyé de l'Empereur le reconnut dans cette dignité au nom de son maître.

Néanmoins, comme malgré la récente victoire du Saînt-Gothard, les circonstances ne semblaient pas encore suffisamment propices, l'élection de Georges II demeura secrète et le nouveau Despote partit pour la Russie, sous prétexte de réunir des aumônes destinées aux Serbes malheureux, mais en réalité pour soustraire sa personne à la surveillance des Turcs.

Pendant vingt ans, c'est-à-dire jusqu'en i685, Georges erra en Russie et en Transylvanie, guettant une occasion favorable de faire reconnaître son autorité par ses compatriotes. Michel Apifi, voïvode de Transylvanie, le chassa de ses États, et l'infortuné prince s'enfuit en Valacbie. Bientôt un nouveau malheur le frappa, son frère, l'évêque d'Alba Julia, mourut, et il se trouva dans une situation des plus critiques. Il ne désespéra point de l'avenir.

Survint le siège de Vienne par les Turcs de Kara Mustapha, puis la victoire de Jean Sobieski, qui délivra la capitale de l'Empire.

Les Serbes partagèrent la gloire du sauveteur de Vienne, et leur armée suivit le duc de Lorraine dans sa mémorable campagne contre les Ottomans, de i685 à 1687. On les vit pleins d'enthousiasme à la bataille de Skigonic, gagnée par les Autrichiens, puis à la reprise de Neuhœsel sur les Turcs.

Georges III estima que le moment de se faire connaître était venu : l'armée serbe l'acclama, se

sentit revivre, et mettant tout son espoir dans son nouveau Despote, descendant de si nobles ancêtres, elle marcha sous son commandement à de nouveaux succès. L'Empereur d'Autriche, pour s'attacher de plus en plus les Serbes, créa Georges Baron, puis comte de l'Empire, et le confirma solennellement dans son pouvoir.

Les grandes places de la Hongrie tombaient successivement au pouvoir du duc de Lorraine ; Szegedin et Bude, Gran et Funftkirchen furent arrachées à la domination ottomane. Plus les Serbes se rapprochaient de leur patrie, plus leur enthousiasme augmentait; ils ne doutaient point de la reconquérir bientôt ; leur armée grossissait chaque jour, de nouveaux colons venaient s'y joindre; les Haidouks ou Serbes de la Montagne s'agitaient. Un instant Georges III pensa qu'il allait rentrer en possession du royaume de ses pères.

La victoire de Mohacz, le 12 août 1687, ^^^^ une éclatante vengeance des Turcs, dans la même plaine, où ils avaient battu une armée hongroise et serbe soixante ans auparavant.

Soliman III venait de succéder à son frère Mustapha IV, il ne fut pas plus heureux que lui; le comte Caraffa s'empara d'Albe Royale, et l'Électeur de Bavière enleva Belgrade (1688). Le Sultan essaya de négocier ; les conférences tenues à Pottendorf n'aboutirent à aucun résultat, et les succès des Impériaux recommencèrent.

Louis de Bade venait de recevoir le commandement en chef de l'armée et pénétrait en Serbie.

Nous n'essayerons point de dépeindre les sentiments de l'armée de Georges pendant la campagne de 1 689, lorsqu'elle combattit sur le sol de la patrie, et la manière dont elle se conduisit aux batailles de Nisch et de Vidin, ainsi qu'à la prise de Sophia. La Serbie tout entière fut évacuée par les Ottomans à la suite de ces victoires.

L'importance de l'armée serbe augmentait dans de telles proportions qu'elle porta bientôt ombrage à l'empereur Léopold ; il n'entrait pas dans ses combinaisons égoïstes de rendre la Serbie aux Serbes ; mais de les forcer à s'établir en Autriche.

L'Empereur craignit que le Despote ne lui échappât et même se fit reconnaître par les Ottomansy afin de recevoir en échange leur protection. Léopold, dont la conduite envers la Hongrie conquise dévoilait l'âme indigne, soupçonnait les Serbes de trahisons imaginaires ; il se repentit de les avoir protégés et résolut de les punir pour leurs bons et loyaux services.

Le despote Georges III, mandé à Kladovo par ordre de l'Empereur, se rendit sans défiance à cette invitation; on l'arrêta, au mépris du droit des gens, et on le traîna à Vienne, puis à Œger, en Bohême, où il fut jeté dans une prison et traité comme le dernier des malfaiteurs (1689).

On ne comprend point qu'après une si indigne action, l'Empereur ait eu l'audace de solliciter de nouveau les Serbes à venir en Autriche, et encore moins que trente-sept mille familles aient accepté son invitation. Leur conduite semble étrange, mais il se peut que le désir de lui être agréable, et ainsi d'obtenir la mise en liberté de leur prince, les ait poussé à donner satisfaction à Léopold.

Le mauvais résultat de la campagne de 1690^ dans laquelle les Ottomans reprirent la Serbie et la Bosnie, a peut-être guidé le conduite des Serbes dans ces circonstances difficiles.

Toujours est-il que le Patriarche Arsène Cernojevic conduisit cette nouvelle émigration; les colons, abandonnant le Banat de Temesvsrar, prirent possession des districts qui entourent la ville de Bude et d'une partie de la Slavonie.

Naturellement, les Serbes conservèrent leur au* tonomie comme auparavant, tous les anciens privi. lèges leur furent octroyés à nouveau, ainsi qu'une entière indépendance religieuse et Taffranchissement de tout impôt. Cette liberté de conscience était de tous leurs privilèges celui auquel les Serbes tenaient le plus ; reconnue par le Concile de Serres en 1347, officiellement confirmée en 1376, l'indépendance de l'Église nationale était complète. Elle reconnaissait cependant la suprématie du Patriarchat de Constantinople, mais à titre purement honorifique et non comme une atteinte

à sa liberté ; en un mot, un simple lien d'affection, de respect envers des frères plus âgés, unissait rÉglise serbe à l'Église grecque.

A l'époque de l'établissement dans le cercle du Danube, le pouvoir ecclésiastique formait deux juridictions : celle de Carlovitz, en Basse-Autriche, et celle d'Ipek, en Turquie.

JEAN MONASTERLI, VoIvode de Serbie

Malgré les services que les Serbes rendirent à l'Empire pendant la campagne suivante et leur courage indomptable à la bataille de Slan-Kamen, où ils se couvrirent de gloire, en emportant les retranchements des Ottomans et en décidant la victoire, malgré tous leurs titres à la reconnaissance de Léopold, ils ne purent obtenir l'élargissement du malheureux Georges.

L'intérêt supérieur de l'Empire empêchait, paraît-il, de rendre le Despote à l'affection de ses sujets; en réalité, l'Empereur était jaloux de l'ascendant que Georges exerçait sur les Serbes.

Par une contradiction plus apparente que réelle, Léopold, pour le motif que nous venons de donner, consentit à octroyer un Voîvode aux colons

serbes ; Jean Monasterli obtint les suffrages du peuple et la confirmation impériale.

L'armée serbe, trop généreuse pour garder longtemps rancune à l'Empereur, marchait vers de nouveaux combats. Le Prince Eugène, que ses victoires sur Louis XIV ont rendu si célèbre, venait de prendre le commandement suprême de l'armée impériale. Il livra, contrairement aux ordres de Léopold, la bataille de Zenta, le 1 1 septembre 1697, ^^ remporta une éclatante victoire, dans laquelle l'armée serbe prit une large part, suivant sa coutume, sous les ordres du volvode Monasterli en personne ; ce qui fit dire au Prince Eugène que les Serbes étaient « ses meilleurs éclaireurs, sa cavalerie la plus légère, les défenseurs les plus sûrs des places conquises ». Quel plus beau témoignage peut-on donner de leur valeur ?

La paix de Carlowitz (1699) termina cette guerre; les Turcs abandonnèrent toute la Hongrie et la Transylvanie; le cours du Danube et celui de la Save devinrent la frontière ; mais la Serbie et Belgrade restèrent encore entre les mains des Infidèles. Temeswar et le Banat formèrent une enclave qui demeura en possession du Sultan. On voit que les Serbes furent sacrifiés complètement aux intérêts de l'Autriche et de la Hongrie.

Georges III resta jusqu'à sa mort, survenue en 1711, dans la forteresse d'Œger, en Bohême

pour occuper ses loisirs, ce prince composa une histoire de Serbie et écrivît sa propre biographie. Sa captivité avait durée vingt-huit ans I Avec lui s'éteignit la race des Brankovitch.

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