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CHAPITRE V

Les Patriarches serbes (1707- 1804)

partir de la fin du xvii«sîècle, le Patriarche de Serbie, qui de tous temps avait été subordonné au Despote, va jouer un rôle prépondérant et devenir le véritable chef temporel des Serbes établis en Hongrie. Cernojevic occupait alors ce poste important. Les Autrichiens préféraient de beaucoup voir les Serbes dirigés par un ecclésiastique, qui calmait leur ardeur guerrière et leur conseillait la tranquillité et le pardon des injures, que par un chef militaire, plus difficile à manier et plus porté à tomber dans les extrêmes. Aussi l'autorité du voïvode Monasterli s'effaça bientôt et fut annulée complètement, bien avant la fin de

sa vie.

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Un rescrit du 20 août 1 691, augmenta encore les prérogatives dont jouissait déjà Cernojevic.

Mais alors les Jésuites, déjà tout puissants en Autriche, entrent en scène et bientôt veulent soumettre les Serbes à leur domination, en les forçant d'embrasser la Foi catholique-romaine.

Dès Tannée 1701, leurs efiForts incessants avaient implanté le Catholicisme dans la Transylvanie tout entière; seuls, les Serbes refusèrent de renoncer à la croyance de leurs ancêtres ; des persécutions suivirent, qui ne purent ébranler la fidélité des colons serbes pour la Maison d'Autriche.

C'est au point que, lorsqu'en 1704 Rakoczy se révolta avec l'aide des paysans hongrois, l'armée serbe le combattit et le défit à Funftkirchen, à Siclos et à Szeged.

En vain, il sollicita les Serbes de se rallier à sa cause, qui était celle de l'Indépendance, même il écrivit dans ce sens une lettre à Cernojevic ; le Patriarche envoya la missive à l'empereur Léopold, afin de lui prouver son loyalisme.

Joseph !«', son successeur sur le trône d'Autriche, s'empressa de renouveler les rescrits concernant les Serbes et confirma, le 7 août 1706^ leurs anciennes prérogatives, malgré l'opposition de la cour et des Jésuites , qui détestaient les colons. Le vieux Patriarche Cernojevic, qui avait tant fait pour ses compatriotes, s'éteignit l'année suivante, et l'évêque d'Ienopolis, Dza-

covitch, fut élu, maïs n'obtînt que le titre de Métropolite et non celui de Patriarche.

Le nouveau dignitaire ecclésiastique sollicita de tout son pouvoir la représentation des colons serbes dans la Diète hongroise ; par malheur, la mort arrêta ses efforts généreux. Le voïvode Jean Monasterli Pavait précédé dans la tombe, en 1707; et les Serbes, privés de leurs défenseurs naturels, furent livrés à la mauvaise volonté du Gouvernement autrichien.

On ne donna point de successeur au voïvode Monasterli ; cette dignité disparut avec lui. Les Autrichiens nommèrent Moïse Raskovic colonel des milices serbes, mais seulement pour l'Etat de Slavonie. Une vacance de deux ans sur le siège de Métropolite suivit la mort de Dzakovitch ; enfin, Sophonius Podjoricanin fut élu, puis à sa mort, survenue en 1 7 1 1 , remplacé par Tévêque de Bude.

Mais Charles V venait de succéder à son père, Joseph !•', décédé en 171 1, et cinq ans plus tard déclarait la guerre au sultan Achmet III. Aussitôt les Serbes rentrent en grâce à Vienne, on a besoin de leurs armes contre les Infidèles et on les retrouve encore au premier rang. Le Prince Eugène, qui les estimait tant, utilisa leur ardeur, et ils figurèrent noblement à la grande bataille de Peterwardein, au combat de Futak, à l'assaut de Temeswar, enfin à la prise de Belgrade (17 17). La paix de Passarowitz (21 juillet 1718) rendit à

l'Autriche le Banat de Temeswar, Belgrade, la Bosnie, avec la vallée de la Basse-Morawa.

Les Serbes entretinrent un instant Tespérance de rentrer dans leur chère patrie, elle leur fut bientôt enlevée. N'ayant plus besoin de leur concours, les Autrichiens recommencèrent à les persécuter, au point qu'en 1720 une violente émeute éclata à Funftkirchen, sous prétexte qu'on voulait enlever aux Serbes le libre exercice de leur religion et le droit de bourgeoisie. Une répression violente les punit bientôt et ils durent céder à la force.

L'établissement définitif des confins militaires, décidé depuis longtemps, suivit cette révolte; en 1 724, un grand nombre de familles serbes se rendirent sur ces territoires, et sous les ordres d'officiers autrichiens, devinrent d'utiles auxiliaires de la Monarchie. Plus heureux que leurs frères du Banat et des comtés, ceux-ci n'avaient qu'un maître, l'Empereur; tandis que les autres en avaient deux : les Hongrois et les Allemands.

En 1727, Moïse Petrovic, successeur de Tévêque de Bude dans la dignité de Métropolite de Serbie, transporta son administration à Belgrade; mais son successeur, Vincent Joanovic, évêque d'Arad (1731), n'y jouit que d'une courte tranquillité. Charles VI, voulant secourir Anne Ivanowna, impératrice de Russie, dans sa guerre contre les Turcs, envoya le duc François de Lorraine avec

une armée sur le Bas-Danube. Maïs le Prince Eugène n'étaît plus là pour conduire les Autrichiens à la victoire ; repoussé partout, le duc de Lorraine abandonna Orsowa , Semendria et Palanka, évacua la Basse-Serbie, et enfin fut complètement défait à Krotska, puis assiégé dans Belgrade.

Tous les résultats de la campagne de 171 8 étaient perdus, et la paix honteuse de Belgrade, le 18 septembre ijSg, remit les Ottomans en possession de la capitale serbe et de toute la Serbie.

Entre temps, une révolte éclatait sur les confins militaires : les colons serbes voulant se donner à Rakoczy, dont ils ignoraient la mort récente, chassèrent leurs officiers autrichiens et prirent la campagne. Mais sans chefs, sans direction judicieuse, ils tombèrent sous les coups des Hongrois, aux bords de la Karos Blanche, et les instigateurs de la rébellion payèrent de leur vie cette folle tentative. Une autre calamité les frappa bientôt : la peste ravagea la Hongrie et la Transylvanie pendant les années 1738 et 1739, et les infortunés serbes périrent en grand nombre.

L'avènement de Marie-Thérèse ( 1 740) augmenta la misère des Serbes, non pas que cette souveraine fut mal Jiposée envers eux, mais son entourage échappait à sa surveillance et ne partageait pas ses bonnes intentions.

Pendant les dix années qui suivirent, on retira, une à une, toutes les prérogatives dont les colons

serbes jouissaient ; si bien qu'en 1749 leur situation devint tellement intolérable, qu'ils prirent la résolution de changer encore une fois de patrie. Des frères slaves les appelaient chez eux : les Russes leur tendaient les bras ; une communauté d'origine, de langue et de religion leur promettaient une situation plus douce que celle que leur faisaient les Autrichiens. De plus, l'Impératrice de Russie, Elisabeth, appréciait hautement la valeur des Serbes et désirait vivement l'employer contre les Turcs. Elle mit à la disposition des colons, les vastes et fertiles territoires situés sur la rive droite du Dnieper.

Deux chefs dirigèrent l'émigration serbe :

Hrvat et Tokolitz ; cent mille de leur compapatriotes les suivirent et fondèrent la nouvelle Serbie; leur capitale était la ville de Bachment; et, ce qui montre combien ils étaient attachés à leur antique patrie, ils donnèrent à tous leurs nouveaux établissements les noms des cités serbes.

Le émigrés étaient à peine installés en Russie, qu'un grand nombre de leurs compatriotes vinrent se joindre à eux et, les colonies empiétant bientôt sur la rive gauche du Dnieper, s'étendirent jusqu'aux frontières de la Pologne, au nord, et jusqu'aux territoires des Cosaques du Don, à l'ouest et au sud.

Quelques Serbes des Montagnes Noires abandonnèrent même leurs retraites et passèrent aussi chez les Russes.

Hrvat, devenu major-général au service d'Elisabeth, commanda une petite armée serbe pendant la Guerre de Sept- Ans contre les Turcs.

On retrouve encore des traces de ces colonies sur le sol de la Russie, mais leur nombre est bien diminué ; elles se sont fondues dans la grande famille slave du Nord.

Marie-Thérèse voyait avec peine la Monarchie privée d'une si grande quantité de ses plus braves défenseurs, elle essaya en vain d'arrêter l'émigration ; la main de l'Autriche se fit plus lourdement sentir, et même une révolte éclata en 1755, au sujet d'un changement que le Gouvernement prétendait opérer dans l'uniforme des milices serbes. On voulait supprimer leur antique vêtement national et les habiller comme les troupes de ligne autrichienne : c'était toucher à ce que les Serbes avaient de plus cher après leurs croyances religieuses ; et en face de leur résistance énergique, la réforme fut abandonnée.

Enfin, nous arrivons au règne de l'empereur Joseph II ; ce monarque imbu des principes encyclopédiques , prétendant se conduire en tout comme un philosophe plein de philantropie, fut acclamépar les Serbes comme un libérateur(i78o).

Les présages avant-coureurs de la guerre de l'indépendance se faisaient déjà sentir, et le poète serbe Obradovitch saluait par ces paroles l'Empereur d'Autriche : « Noble souverain, Joseph le Grand,

« protège la race serbe, tourne ta figure bien- « faisante vers un peuple cher à tes ancêtres, vers a la malheureuse Serbie, qui souffre des misères « sans nombre. Gloire du monde, rends aux « Serbes leurs antiques héros, leur vieille patrie ! »

Joseph II venait d'associer ses armes avec celles de Catherine, impératrice de Russie, et de prendre la résolution d'expulser définitivement les Turcs de la péninsule balkanique (1788). Avec quels transports de joie les Serbes accueillirent la déclaration de l'Empereur ! Une armée de deux cent mille hommes, Hongrois, Autrichiens et Serbes, descendit le Danube, mais l'Empereur en abandonna le commandement au général Landon, l'illustre adversaire de Frédéric II, roi de Prusse. La guerre fut vivement menée; les archiducs, vigoureusement appuyés par les milices serbes, reprirent Belgrade le 29 septembre 1789, puis Chabatz et la Bosnie.

De toutes parts, les Serbes accouraient sous les drapeaux de Joseph II. Le colonel Mihahjevitch, réunissant une troupe nombreuse de ses compatriotes, pleins d'enthousiasme, pénétra dans l'intérieur de la Serbie, en passant par les gorges infranchissables des Montagnes Noires ; les Haidouks se réunirent aux bandes du colonel ; la troupe devint une armée, qui enleva Koranowatz, prit d'assaut Krouchevatz, la ville sainte des Serbes, et rejeta les Ottomans dans la Macédoine (janvier 1790).

La mort surprit Joseph au milieu de son triomphe, et Léopold II, qui lui succéda, voulait reprendre ses projets, quand la Révolution française le força de concentrer toutes les forces vives de la Monarchie dans les Pays-Bas et de faire la paix de Sistova avec les Turcs, auxquels il rendit Belgrade (1791).

Les Serbes ne se découragèrent pas; les Haidouks de la montagne s'agitaient et, désespérant de tout secours étranger, la nation prit la redouxtable, mais héroïque résolution de ne devoir son indépendance qu*4 ^U^ seule.

Sa lutte suprême et son triomphe rempliront la troisième partie de cet ouvrage.

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