‹ Le royaume de SerbieChapitre 27 sur 38 · KARA GEORGES · texte numérisé non relu

KARA GEORGES

!ous avons exposé dans les chapitres qui précèdent l'histoire des Serbes émigrés en Hongrie, depuis la conquête ottomane en 1458: On a vu que leur sort était peu enviable, mais qu'était-ce auprès de celui des Serbes qui s'obstinaient à rester sur le sol de la patrie, dans la Basse-Serbie, et sans perdre jamais confiance dans l'avenir, supportèrent pendant trois siècles et demi le joug des Ottomans et les plus cruelles persécutions. Les Haidouks pauvres, mais libres dans les montagnes, n'avaient jamais capitulé et aguerris par des expéditions continuelles, en étaient arrivés à inspirer aux Ottomans un effroi bien justifié; malheureusement leur petit nombre les empêchait d'entreprendre une action décisive contre l'armée considérable du Sultan. Il leur

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fallait, ou un point d'appui à l'étranger, comme cela s'était produit en 1789, ou un concours favorable de circonstances, et un affaiblissement sérieux de la puissance Turque.

C'est cette dernière hypothèse qui se réalisa.

Selim [II à peine monté sur le trône Ottoman, commença une série de réformes, dont celle du corps des Janissaires fut le prélude. Mais cette redoutable troupe ne voulut point se soumettre aux ordres du Sultan et elle engagea contre les Pachas représentants, de l'autorité de Selim, une vigoureuse résistance. Ils se révoltèrent et la Serbie, où nombre d'entre eux étaient cantonnés, fut affreusement pillée et n'offrit bientôt plus qu'un vaste champ de dévastation et de misère. Cet état de choses dura de 1793 à i8o3.

Les Serbes se plaignaient au Sultan, celui-ci les renvoyait aux Pachas gouverneurs, des provinces, dont Tautorité était méconnue par les Janissaires. Il était donc impossible que les infortunés obtinssent justice. Enfin, au commencement de l'année 1 804, un atroce forfait mit le comble à la mesure de ce que les Serbes pouvaient supporter.

Les Janissaires assassinèrent, de propos délibéré, un grand nombre de nobles et de prêtres serbes, afin disaient-ils, de prévenir un soulèvement général de la Nation.

Les Knèzes de Begalitza, de Scoke, de Ressava, le supérieur du monastère de Moravtzi furent au

nombre de ces victimes, et pour éviter de parta* ger leur sort, presque tout ce que la Basse-Serbie comptait de nobles, s'enfuit dans la province de Choumadia, massif montagneux, couvert d'impénétrables forêts, difficilement accessible, facile à défendre à outrance et situé entre la Morava Occidentale et la Basse-Morava.

Alors sortit du sein de la nation un homme, digne d'être mis au rang des héros les plus illustres de tous les temps et destiné par sa bravoure, sa force d'âme et son habileté, à jouer un rôle prépondérant dans l'histoire de la Serbie contemporaine.

Son passé glorieux, ses sentiments bien connus, son héroïque conduite pendant la campagne de 1788 contre les Turcs, désignaient Georges Pétrovitch, à la vengeance des Janissaires. Abandonnant son village, le patriote serbe, traqué par les oppresseurs put leur échapper et fuir dans la Choumadia.

Kara Georges, ou Georges le Nok, ainsi le nommaient les Turcs, était à peine en sûreté au milieu des Haidouks de la montagne, que d'autres braves, tels que Vasso, Glavasch, Veliko, lui amenèrent des petites bandes de compagnons dévoués et prêts à tous les sacrifices.

Autour de ce noyau, se groupèrent rapidement tous ceux qui étaient capables de tenir un fusil, les vieillards, aussi bien que les hommes et les

jeunes gens, se levèrent à la voîx de Kara Georges; la Choumadia fut fortement occupée et, comme le dit si poétiquement un chant héroïque serbe : Chaque arbre devint un soldat

La révolte contre l'autorité des Pachas s'étendit comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre de la Serbie : à l'ouest, dans les vallées de la Morava, le knèze Milenko se mit à la tête de l'insurrection ; à l'est, sur les bords de la Kolubura, le pope Lucas Lazarevitch, l'haidouk Kurtschia et le knèze Jacob Nénadovich prirent la direction du mouvement.

Les Ottomans chassés de tous les villages s'enfuirent dans les villes fortifiées et la guerre de l'indépendance commença.

Mais à tous ces braves il fallait un chef pour les diriger au combat, pour les conseiller, pour les soutenir dans le découragement, pour traiter enfin avec la Porte, le cas échéant. Mais qui choisir?

Une assemblée tenue dans la Choumadia, proposa inutilement cette lourde tâche à Glavasch, à Théodosi, à d'autres encore qui avaient organisé le soulèvement des Serbes.

Nul n'en voulait assumer la dangereuse responsabilité.

Enfin, Kara Georges accepta, prévenant toutefois ses compatriotes des violences auquelles son caractère impétueux les exposerait : « Je suis

ce loyal et simple, dit-il, mais je suis violent ; « si l'on me désobéit, je n'essayerai point de « rétablir mon pouvoir par des discours , je « tuerai. »

« Tant mieux, répondit-on, il nous faut un « chef énergique ! »

Aux acclamations unanimes de l'Assemblée Kara Georges fut investi du titre de Commandant des Serbes, qu'il changea ensuite contre celui de chef suprême, reprenant ainsi la longue suite des Souverains serbes, interrompue depuis la mort de Jean Monasterli en 1707.

Cependant les Turcs rassemblaient en hâte des forces pour étouffer la tentative d'insurrection des Serbes : le Pacha d'Albanie, Ali-Bey, fut le premier prêt ; ce chef professait pour les rebelles un tel mépris qu'il ne daigna même point prendre en personne le commandement de ses soldats.

Il envoya contre Kara Georges une nombreuse troupe de Bosniaques et de Turcs, La rencontre eut lieu autour des retranchements de Slivenza. Les Ottomans échouèrent dans toutes leurs attaques; le succès de Kara Georges, en cette occasion, montra combien les Serbes étaient redoutables : un dixième à peine de l'armée turque repassa honteusement en Bosnie.

Sacré par la victoire, le chef suprême se vit bientôt entouré d'un prestige considérable et d'une véritable armée, divisée en trois corps.

Le premier, celui de l'Ouest, marcha immdiéatement contre la ville de Schabatz sur la Save, et Jacob Nénadovich l'assiégea aussitôt. Ici se place un épisode de dévouement sublime. Deux cents Haidouks serbes occupaient le monastère de Tschketchina et couvraient le siège du côté de la Bosnie. Attaqués par une armée turque qui venait au secours de la place, ils se firent, de propos délibéré, tuer jusqu'au dernier, mais infligèrent de telles pertes à l'ennemi, qu'il dut s'éloigner, donnant ainsi à Nénadovich la possibilité de s'emparer de Schabatz. D'immenses approvissionnements d'armes et de munitions tombés entre ses mains, permirent d'appuyer vigoureusement le siège de Belgrade, que Kara Georges en personne venait de commencer avec le second corps.

Pendant ce temps Milenko à la tête de l'armée serbe de l'Est, renforcée par des détachements de celle de Nénadovich, obligeait la forteresse de Poscharevatz à capituler et renvoyait la garnison turque en Macédoine.

La perplexité de Selim II Tétait extrême en présence des succès des Serbes, il voulut à toute force traiter avec eux, dans la crainte qu'ils ne complétassent cette campagne si bien commencée et proclamassent leur entière séparation d'avec la Porte. Ce Sultan désespérait-il déjà de vaincre Kara Georges, où obéissait-il à un de ces mouvements de philantropie, dont il donnait tant d'exempjes?

On ne sait, mais toujours est-il quMl chargea le nouveau Pacha de Bosnie, d'aller traiter avec les Serbes campés sous les murs de Belgrade.

L'accord se fit facilement; Kara Georges demanda et obtint le retrait des Janissaires de toutes les villes qu'ils occupaient.

La convention s'exécuta et l'armée serbe maintenant aussi brillante, aussi bien équipée et aussi confiante dans ses forces qu'aux beaux temps du Moyen-Age, occupa triomphalement Belgrade, (juin 1804).

Dès lors, les chefs de l'insurrection conçurent le projet de s'affranchir complètement de l'autorité du Sultan, mais pour cela l'appui d'une puissance étrangère leur parut indispensable. Pleins de confiance dans la politique russe, qui les avait si souvent favorisés, ils envoyèrent une députation de trois seigneurs serbes à Saint-Pétersbourg, pour solliciter l'appui du Tzar Alexandre I«'etluî demander d'appuyer leurs justes réclamations auprès du Gouvernement turc.

Dans les premiers mois de i8o5, l'ambassade serbe revint chargée de témoignages d'affection^ de promesses et de bonnes paroles. Alors l'espérances des patriotes ne connut plus de bornes et la guerre se ralluma de suite, pour chasser les Janissaires des forteresses qu'ils occupaient encore. Quelques mois plus tard, les Serbes étaient les maîtres chez eux et plus un seul Janissaire ne foulait le sol de la vallée de la Morav«.

Malheureusement, un événement imprévu priva Kara Georges du secours de la Russie ; entraîné par TAutriche contre la France, le Tzar allait se mesurer avec Napoléon à Austerlitz et à Friedland. On ne pensa plus aux Serbes et ils se virent absolument seuls, isolés, abandonnés, n'ayant plus contre toutes les forces de Sélim que l'aide de Dieu et de leurs épées.

Ils osèrent tout espérer de ces seuls secours !

Alors, la guerre sérieuse commença, ce ne sont plus avec des bandes de Janissaires pillards et indisciplinés, qu'il faudra se mesurer, mais avec les Albanais , les Cavaliers d'Asie-Mineure et d'Arabie, avec les meilleurs soldats de l'Islam. Afiz, pacha de Nisch, vint se heurter aux retranchements que Milenko avait élevé à Parakin, à l'endroit où la Morava sort des défilés et tombe dans la vallée inférieure ; il ne put les forcer et rentra dans son pachalick, où il mourut de honte et de douleur, affirment les historiens.

Deux armées, l'une, bosniaque, sous Bekir-Pacha, l'autre, albanaise et rouméliote, sous Ibrahim, pacha de Scutari, reçurent du Sultan la mission de châtier les Serbes et de les faire rentrer dans le devoir.

Le plan des Turcs était bien conçu ; un corps de trente mille hommes aux ordres du Seraskier, Kulin Kapetan, attaquera la Serbie par les frontières de Bosnie, tandis qu'un autre, encore plus

important, remontera le long du Danube par la Bulgarie et qu'un détachement se portera de Nisch dans la vallée de la Morawa.

Saisis entre les trois armées, venant chacune d'un point différent, les Serbes devaient être écrasés comme dans un étau.

Voici comment Kara Georges prit ses dispositions pour repousser cette triple invasion.

Milenko, à l'est, fortifie le passage voisin du Danube, non loin des Portes-de-Fer ; Pierre Dobrinjatz et Mladen occupent, au sud, les défilés bien souvent disputés de la Morawa et la ville de Krouchevatz; à l'ouest Jacob Nénadovitch est posté sur la rive droite de la Drina, prêt à recevoir le choc de l'armée de Bosnie.

Au centre enfin, Kara Georges, concentrant sa réserve dans la Choumadia, se portera au secours de celle des trois armées frontières, qui aura besoin de son appui.

Cette disposition montre que les chefs serbes, dont beaucoup d'ailleurs avaient servi dans les rangs des officiers autrichiens, possédaient des notions de stratégie fort exactes et savaient les appliquer.

Une première tentative de l'armée de Bosnie pour pénétrer en Serbie, causa aux troupes du Sultan une défaite complète. Surpris par Nénadovitch, Osman Dshora tomba, ainsi qu'une grande partie de son armée, sous les coups des Serbes.

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Le Séraskier Kulin Kapetan, répara vivement cet échec et l'armée de Bosnie se retrouva bientôt en présence du corps de Nenadoviich.

Il se peut que le nombre considérable des ennemis ait saisi le général serbe d'une crainte peu justifiée ; il se persuada que le résultat d'une bataille lui serait défavorable et voulut négocier avec le Séraskier. Cette faiblesse du chef répondait si peu à l'ardeur de ses soldats, qu'ils l'abandonnèrent en masse et puisque Nenadovitch ne voulait point les conduire à l'ennemi, ses Haidouks se dispersèrent, les uns se retirant dans les montagnes du Sud, les autres allant dans la Choumadia grossir le corps de réserve de Kara Georges. Les 3o,ooo hommes de Kulin Kapetan, n'ayant plus d'ennemis en face d'eux, s'avancèrent vers Belgrade. Le Chef suprême des Serbes leur opposa i,5oo Haidouks, sous les ordres de Kalitch; on s'étonne d'une telle disproportion de forces, mais le pays se prêtait admirablement à une guerre défensive et les Serbes avaient souvent vaincu, malgré leur infériorité numérique.

Quelques Jours après, Kara Georges marche sur les traces de Kalisch, qui tenait déjà les Bosniaques en respect, et joignant sa réserve aux petit corps engagé, harcèle les ennemis, leur tend des embuscades, les bat dans plusieurs escarmouches et finit par les rejeter sur les rives de la Save, dans les environs de la ville de Schabatz.

Une grande bataille était imminente, qui allait décider du sort de la Serbie. Kara Georges appelle à lui toutes ses forces disponibles et parvient à mettre en ligne environ 7,000 fantassins, 2,000 cavaliers et plusieurs batteries.

Le 4 août 1806, Kulin Kapétan lança toute son infanterie sur les lignes serbes; les soldats de Kara Georges obéissant passivement aux ordres de leurs officiers, laissèrent les Turcs s'approcher à quelques pas, et leur envoyant à bout portant, une terrible décharge de mitraille et de mousqueterie, les arrêtèrent net au pied de leurs retranchements.

Saisissant le moment d'hésitation produit dans les rangs ennemis par ce feu meurtrier, Kara Georges un drapeau à la main , dominant le champ de bataille par sa haute stature, se précipite à la tête de sa réserve sur l'infanterie Bosniaque.

Pendant ce temps les 2,000 chevaux serbes tombent à revers sur les flancs de Seraskier et jettent le désordre dans Tarrière-garde. Dès lors la déroute des Bosniaques fut complète, ^on fit de nombreux prisonniers, une masse de fuyards se noya au passage de la Drina, le camp et tous les magasins tombèrent aux mains de Kara Georges.

Telle fut la bataille de Mîschar ; 9,000 Serbes avaient battu 3o,ooo des meilleurs troupes de la

Porte. Les jours glorieux de l'ancienne Serbie étaient revenus !

Mais 40,000 Albanais et Turcs menaçaient, on s'en souvient, la Serbie du côté de la Bulgarie ; c'est-à-dire à l'autre extrémité du pays; Pierre Dobrinjatz leur tenait tête sans oser risquer un combat général.

Kara Georges, vainqueur de Seraskier vole à son secours.

Ibrahim, Pacha de Scutari, frappé de crainte à la vue des troupes de Kara Georges et hanté par la défaite récente des Bosniaques, repassa en Bulgarie et fit proposer une trêve aux Serbes.

On l'accepta et des conférences en vue de la paix s'ouvrirent à Smedérévo. Les négociateurs étaient sur le point de s'entendre, malgré les prétentions des Serbes, qui demandaient leur entière indépendance de la Porte, à l'exception d'un léger tribut annuel, quand un ordre venu de Constantinople arrêta les négociations, en octobre 1 806. La défaite récente des Prussiens à léna, ranimait le courage de Selim III, et le décidait à reprendre les hostilités.

Car, il ne faut pas perdre de vue que la Russie était alors le point d'appui, sinon matériel du moins moral, des patriotes serbes. L'Autriche qui n'avait jamais manqué une occasion de les utiliser comme soldats de la monarchie, les sacrifiait toujours à ses vues égoïstes, et ne faisait rien pour

les soutenir contre le Sultan ; bien au contraire, elle leur témoignait plutôt de l'hostilité. Le Sultan ne l'ignorait pas, et sentant qu'il n'avait rien à craindre de l'Autriche, suivait attentivement les affaires de Russie.

Or, la Russie, alliée des Prussiens, ne pouvait manquer d'être bientôt aux prises avec Napoléon, et Selim serait bien tranquille de ce côté.

Les hostilités reprirent malgré la saison avancée, et Kara Georges vint en décembre investir Belgrade, que les Ottomans avaient repris quelques mois auparavant, pendant la campagne de l'été, qui retint Kara Georges et son armée sur les frontières occidentales de Serbie.

La ville tomba entre les mains des Serbes, grâce à un assaut improvisé, donné dans la nuit du 12 décembre 1806. La petite garnison turque capitula, mais, telle était la haine si longtemps inassouvie des Haidouks, qu'elle ne put échapper à un massacre, malgré les efforts de Kara Georges pour faire respecter la capitulation. Ces représailles sanglantes font tache au milieu de la gloire si pure des patriotes ; mais il faut dire pour les excuser, que trois siècles de dure oppression et d'indignes traitements comportaient bien quelques vengeances. De nombreux attentats contre les Turcs restés en Serbie, marquèrent l'occupation du pays par les Haidouks et Kara Georges fut obligé de faire exécuter sommairement les coupa-

bles, au grand contentement des nobles, des chefs et de la masse de la nation, qui entendaient respecter les traités.

D^ailleurs, la guerre avec la Turquie continuait et ne laissait point encore à Kara Georges le loisir de s'occuper des affaires intérieures du' pays. La prise de la ville d'Uschitzé (juin 1807), acheva la conquête définitive de la Basse-Serbie, et donna aux soldats serbes l'occasion de se signaler de nouveau.

Les Serbes avaient secoué le joug de la Porte, du moins pour le moment ; ils étaient libres, mais les institutions nationales, le respect des lois, les administrations publiques, tout avait disparu, au milieu de TefFervescence de la lutte.

Tout était à créer; d'abord un chef civil, dont les pouvoirs seraient en rapport avec la situation de la Serbie ; puis des Assemblées pour délibérer et faire des lois.

La guerre, en élevant outre mesure les Haidouks, chefs de bandes, leur avait donné un pouvoir discrétionnaire et sans contrôle, dont plusieurs, retirés dans les provinces éloignées de Belgrade, abusaient déjà. Parmi ces voïvodes ou hospodars, apparaît, pour la première fois, le futur prince de Serbie, le fondateur de la dynastie royale serbe, le héros destiné à jouer un si grand rôle dans tous les événements de la Péninsule balkanique, nous avons nommé Milosh Obrenovitsch, knèze de Rudnik.

Issu de cette race fière des Haidouks, qui ne voulurent jamais courber le front sous la domination ottomane, le jeune Milosh, abandonnant les établissements agricoles de sa mère, veuve du knèze Obren, accourut un des premiers, sous la bannière de Kara Georges et combattit vaillamment pour son pays. Sa conduite à la fin de la campagne de 1806, mit en lumière ses talents et le désigna bientôt aux suffrages de ses compagnons. Le knèze Obren était, comme tous les seigneurs serbes de cette époque, grand cultivateur et éleveur de troupeaux, riche et considéré dans son pays.

Heureusement pour la Serbie, Philippovîtch, serbe de Hongrie, passé en Russie en 1760 et reçu docteur en droit de l'Université de Charkow, avait été mis en rapport avec les ambassadeurs serbes, envoyés en i8o5 pour solliciter Pappui du Tzar. Ceux-ci décidèrent Philippovitch à quitter sa résidence de Charkow et à venir mettre ses connaissances en économie politique et en législation, au service de son ancienne patrie.

Son premier soin fut d'établir, de concert avec Kara Georges, un Sénat, composé de douze membres, un membre pour chacun des districts serbes, et siégeant à Belgrade ; à côté de cette institution, il maintint la Skouptchina ou Assemblée annuelle de tous les seigneurs.

Le nouveau Sénat se mit de suite à l'œuvre, il appela d'Autriche un grand nombre de Serbes,

tout heureux de revoir le pays de leurs ancêtres. Avec leurs concours, on organisa les écoles, les tribunaux et la perception des impôts, pour rentretien d'une armée permanente.

Kara Georges resta naturellement investi du pouvoir exécutif et eut fort à faire pour concilier les Hospodars turbulents, avec les nouvelles institutions. Ces chefs militaires, qui avaient affranchi la Serbie, sentaient leur importance, car un retour offensif des Turcs était toujours à craindre, et eux seuls pouvaient défendre la patrie. D'où des froissements d'amour-propre et des rivalités funestes pour l'Etat.

Deux ans se passèrent dans une tranquillité profonde du côté de la frontière, à l'intérieur les jalousies eurent le temps de se calmer, les institutions de se fortifier. Une mort prématurée avait emporté le législateur Philippovitch ; Ivan Gougevitch, secrétaire du Sénat et Mladen Milanovitch, sénateur de Kronchevatz, le remplacèrent auprès de Kara Georges et devinrent les chefs du parti civil, opposé à celui des Hospodars. Enfin, de graves événements s'étaient produits en Turquie et en Russie, et Kara Georges estima que le moment était venu d'en profiter.

Le philanthrope Selim venait d'être égorgé par les Janissaires ; avec Mehmoud, son successeur, une réaction violente commençait contre les tendances réformatrices du Sultan décédé (1808). La

Russie, en paix avec Napoléon, déclarait la guerre à la Sublime-Porte, le Monténégro s'agitait ; les Serbes de Bosnie et d'Herzégovine appelaient leurs frères de l'ancien royaume des Némania.

Au printemps de 1809, c'est-à-dire cinq ans à peine après le soulèvement des Serbes, Kara Georges eut l'audace de franchir la frontière de l'Herzégovine et de porter la guerre chez les Turcs. C'était hardi; mais tel est le caractère de la nation serbe, qu'à peine libre elle-même, elle voulait, dans un élan de générosité, affranchir les contrées encore occupées par les Infidèles, et même rétablir l'ancien Royaume de la Grande- Serbie du Moyen-Age.

Une armée peu nombreuse, mais parfaitement équipée et commandée, pénétra, sous les ordres du Chef suprême, sur le territoire de Novi-Bazar, infligea une sanglante défaite aux Turcs à Souvodol, détruisit quelques forteresses et souleva par sa présence, le Monténégro et la province d'Herzégovine.

Campé à Novi Bazar, Kara Georges voyait chaque jour son armée se fortifier par l'arrivée des Monténégrins, heureux de se ranger sous sa bannière victorieuse. Il allait marcher à de nouveaux succès, lorsqu'une irruption des Turcs sur le Danube, le força de rentrer en hâte dans la Basse- Serbie. Voici ce qui s'était passé :

Mahmoud, brûlant de réparer les échecs infligés par les Serbes aux armées de Selim et de rétablir

l'autorité de la Porte à Belgrade, envoyait une armée dans la direction de la capitale serbe. Pierre Dobrinjatz et Stephan Singelitch, sous le haut commandement de Miloje, défendaient, comme dans la campagne précédente, les abords de la route qui longe le Danube. Mais les rivalités entre les chefs civils et les chefs militaires, avaient pénétré dans les camps serbes ; l'union n'existait plus entre les généraux.

Stephan Singelitch reçut derrière les retranchements de Kamenitza, le premier choc de toute l'armée turque. Sa résistance fut énergique, mais ses trois mille hommes allaient succomber sous le nombre, lorsqu'il envoya deniander du secours à Miloje. Chose inouïe et à peine croyable, le général serbe, aveuglé par une haine de parti, ne se dérangea point et laissa Stephan se tirer d'affaire tout seul. Sur le point d'être débordé, réduit à quelques hommes, le Serbe héroïque mit le feu à la poudrière et s'ensevelit sous les ruines de Kamenitza, faisant partager sa mort à ses soldats et à d'innombrables janissaires.

Miloje reçut bientôt le prix de sa trahison : chassé de ses positions, il demanda inutilement à Pierre Dobrinjatz de l'appuyer ; ce dernier, qui haïssait Miloje, ne prétendit point quitter l'île du Danube, dans laquelle il était retranché. La conséquence de cette inimitié fut la chute de Deligrad et l'invasion de toute la partie orientale de la Serbie par les Turcs.

Traversant comme un trait la Choumadia, Kara Georges parut bientôt sur la rive gauche de la Morawa, dans le but d'empêcher les Ottomans de franchir cette rivière.

Quant il atteignit Kupria, les Serbes venaient de repasser le fleuve et de couper les ponts.

Les Turcs, n'osant point tenter le passage de

vive force, se portèrent sur Belgrade en suivant

la rive droite de la Morawa, tandis que Kara

Georges descendait la rive opposée, afin de les

prévenir à Passarowitz.

Dans sa détresse, le Chef suprême de Serbie adressa un appel pressant à l'empereur Napoléon, alors à Vienne, mais on ne lui répondit point.

Plus heureux avec l'Empereur de Russie, il obtint de lui quelques régiments qui purent prendre les Turcs à revers, pendant que Kara Georges, à force d'énergie, de courage et d'habileté, les contenait sur la rive droite de la Morawa.

En présence de cette entreprise sur ses flancs, l'armée de Mahmoud battit en retraite, et cette nouvelle victoire de Passarowitz (août 1809) rendit Kara Georges plus populaire et plus grand que par le passé.

Déjà, on le désignait sous le nom de Prince de Serbie ; les Russes lui donnaient volontiers ce titre, mais le sage Kara Georges ne voulait point encore l'accepter : il estimait n'avoir pas encore assez fait pour son pays, tant que la Sublime-

Porte ne consentirait point à reconnaître, par un traité solennel, Tindépendance de la Serbie.

Après un hiver passé dans le calme, le Sultan organisa une seconde expédition contre Kara Georges. Il en donna le commandement à Kurchid-Pacha, et, au mois d'avril 1810, 3o,ooo Turcs partaient de Nisch et descendaient la Morawa.

Devant ce redoutable ennemi, tous les partis déposèrent les armes et, pour le bonheur de la Serbie, se réunirent dans une idée commune :

repousser les Ottomans. Tous les Hospodars reconnurent la suprématie de Kara Georges, comme général en chef, et, renforcée par un corps important de Russes , Tarmée serbe rejeta les Turcs au delà de Nisch. après une suite de combats meurtriers.

Dès la fin du mois de septembre, la campagne du côté de l'est, était terminée au plus grand avantage des troupes serbes.

Mais la guerre ne se faisait pas seulement sur la Morawa. Les Ottomans avaient repris, en 18 10, leur plan de campagne de 1806 et, tandis que Kurchid Pacha attaquait à droite, une autre armée composée de Bosniaques, passait la Drina, frontière occidentale de la Serbie, et mettait le siège devant la forteresse de Losnitza, défendue par Antoine Bogitschevitch. Ce dernier, voulant donner à Kara Georges, alors engagé contre Kurchid, le temps de le battre et de venir à son secours

ensuite, opposa une résistance énergique. Il succomba enfin, le jour de la victoire définitive de Kara Georges à Nisch, mais les Bosniaques repassèrent la Drina, immédiatement après s'être emparés de Losnitza, n'osant pousser plus loin leur marche dans l'intérieur du pays.

La Serbie était encore une fois délivrée des Ottomans; néanmoins, Mahmoud ne prétendit point faire la paix, ni reconnaître l'indépendance serbe. On resta donc dans le statu quOy mais Kara Georges continua de se considérer comme prince de Serbie et d'agir en jconséquence.

Le commencement de l'année i8i i, futle signal de la reprise des luttes sourdes et des intrigues entre le parti des Hospodars militaires et celui de Kara Georges, que les premiers voulaient renverser. Le spectacle de ces querelles au moment où les Turcs menaçaient encore l'indépendance serbe, est trop pénible pour que nous nous y arrêtions. Contentons-nous de dire qu'après diverses péripéties, Kara Georges triompha des mécontents et fit établir, par la Skouptchina de l'été de i8i i, les nouvelles bases de l'organisation politique.

Les Hospodars turbulents furent obligés de se soumettre ou de s'exiler. Mladen, l'ancien ennemi de Kara Georges, et Véliko, le redoutable Haidouk, acceptèrent l'autorité civile du Prince; de même le voîvode Milosh Obrénovitsch,qui sacrifia ses prérogatives au bien de la principauté. Son

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