CHAPITRE II
MILOSH OBRENOVITSCH, Chef suprême DES Serbes (1815-1817)
[armi les Serbes qui n'abandonnèrent point leur poste, on remarque le jeune Milosh Obrenovitsch, dont nous avons déjà fait mention. Sa conduite honorable pendant toute la campagne, et surtout sa vigoureuse résistance au combat de Ravany, attirèrent autour de lui un nombre considérable de patriotes, et tous ensemble se réfugièrent dans la Choumadia impénétrable. Là, ils attendirent les événements, en toute sûreté.
Il faut l'avouer, les Turcs étaient embarrassés de leur conquête; Kurchid Pacha, naturellement humain, ne prétendait pas exterminer les Serbes,
ni les porter à des résolutions désespérés ; il mit donc un terme aux pillages de ses soldats, et rétablit un peu d'ordre dans le pays. L'armée serbe, découragée par la fuite de Kara Georges, s'était dispersée, les Haidouks reprenant le chemin de leurs montagnes, les autres rentrant dans leurs foyers. Tous en proie à un profond désespoir, car la cause de la Serbie semblait de nouveau perdue.
Cependant, Milosh, avec la sûreté de vues qui le caractérisait, comprenait bien que par la force on ne pourrait, pour le moment, rien tenter contre les Turcs; il dissimula et, afin de mieux servir son pays, il prit la résolution de se faire l'ami des Ottomans, pour mieux leur donner le change.
Dans ce but, il quitta la Choumadia et s'abouchant avec Ali Aga, chef des gardes de Kurchid Pacha, lui fit savoir qu'il était disposé à reconnaître l'autorité du Sultan. On l'admit bientôt en présence de Kurchid, et Milosh lui rendit hommage dans les formes prescrites. Aussitôt, pour se l'attacher davantage, les Turcs lui confièrent l'administration de plusieurs districts, avoisinant sa résidence de Rudnik.
Cette conduite de Milosh a soulevé une vive polémique; Cyprien Robert, dans son ouvrage sur les Serbes de Turquie, prend vivement le Prince à partie et lui impute les plus noirs desseins, l'accuse d'actions infâmes; à le croire, le Knèze de Rudnik aurait été ni plus ni moins
qu'un scélérat et un traître à son pays. D'autres bons auteurs, tels que Cunîbert, le prince Michel, fils de Milosh, Saint-René-Taillandier, ont réfuté ces accusations et mis en lumière les grandes qualités du prince. Pour nous, nous dirons simplement qu'en faisant sa soumission au Sultan, Milosh Obrenovitsch agit en profond politique et que la Serbie lui doit beaucoup de ce chef.
Supposons, en efifet, Milosh persistant dans son attitude de révolté, il aurait été, tôt ou tard, grossir le nombre des patriotes serbes, passés à l'étranger en i8i 3, ou gémissant dans les prisons ottomanes. Dès lors, quel service pouvait-il rendre ? à moins qu'un nouveau soulèvement à main armée ne mit son courage personnel à contribution comme homme de guerre.
Il comprit bien mieux son véritable rôle et, dissimulant toujours, refoulant dans son cœur son amour de l'indépendance, on le vit prêchant l'union avec les Turcs, la soumission, la résignation, en attendant des temps meilleurs.
Ses compatriotes avaient une telle confiance dans Milosh, qu'ils lui obéissaient sans chercher à le comprendre, incapables qu'ils étaient de percer le voile impénétrable dont il enveloppait le fond de sa politique.
En revanche, le Knèze, devenu bientôt le favori de Soliman, gouverneur de Belgrade, obtenait quelques adoucissements à la situation des Serbes,
car le joug turc était aussi lourd qu'avant la révolte; le peuple savait ce que Milosh faisait dans son intérêt, et son attachement pour lui augmentait chaque jour.
Une tentative qu'Hadschi-Prodon , patriote serbe, fit à la fin de 1814 pour soulever la Serbie, donna la mesure de ce que pouvait le souple, habile et politique Milosh. Estimant que le moment n'était pas favorable, il n'hésita point à marcher contre ses compatriotes révoltés. Hadschi dut s'enfuir à l'étranger et ses compagnons se soumirent à Milosh, ne voulant pas tirer sur les soldats qu'il commandait.
Malgré les supplications du Knèze, Soliman tira de cette tentative de révolte une épouvantable vengeance : les supplices se multiplièrent, aucun n'échappait à la colère du gouverneur turc et plusieurs centaines de Serbes payèrent de leur vie leurs velléités de résistance, des femmes même furent au nombre des victimes.
Mais la mesure était comble : les Ottomans en voulant écraser les Serbes complètement, les poussèrent à des mesures extrêmes.
L'année 181 5 venait de s'ouvrir, la paix était rétablie dans l'Europe occidentale, et le Tzar de Russie, libre de tout soucis du côté de la France, n'allait-il point reprendre sa politique bienveillante envers la Serbie? Nous devons le constater avec peine, l'empereur Napoléon fut la cause directe des malheurs qui pesèrent sur la Serbie
de i8i3 à i8i5. Sans la campagne de Russie, qui força Alexandre à traiter avec les Turcs en 1812, jamais le Sultan n'aurait pu rétablir son autorité à Belgrade. Revenons à Milosh. Les Ottomans, bien à tort, le rendirent responsable du soulèvement avorté. La mort était suspendue sur sa tête, il s'enfuit pour la seconde fois dans la Choumadia et, découvrant alors ses véritables sentiments, jura guerre à mort à la Sublime-Porte.
L'assemblée qui se tint au bourg de Takovo, le jour des Rameaux de 181 5, marque une date mémorable dans l'histoire serbe. Là, Milosh, levant sa bannière, fut acclamé Chef suprême des Serbes.
La campagne commença aussitôt ; les Haidouks, descendant en masse de leurs montagnes, vinrent renforcer les bandes que Milosh avait réunies dans le district de la Choumadia. D'Autriche, de Bosnie, arrivaient incessamment des troupes armées. Bientôt le Chef suprême fut à la tête de plusieurs milliers d'hommes, disposés à tout, capables de tout pour sauver leur patrie.
Les Turcs tombaient dans des embuscades, de chaque rocher partait des coups de fusil; une guerre de guérillas décimait les troupes de Soliman, en attendant qu'on put entreprendre une campagne sérieuse contre elles. Enfin, à la suite du combat de Lioubitch, gagné par les Serbes, les Turcs furent obligés de repasser la Morawa.
Lar forteresse de Passarowitz devint, comme en i8o5, l'objectif de Milosh; mais sans artillerie, comment battre les murailles en brèche ? l'héroïsme des Serbes suppléa au manque de matériel. Milosh déclara, le matin de l'assaut, que ceux qui voulaient quitter Tarmée le pouvaient, et tout le monde resta fidèle. On vit les Serbes se précipiter sur les retranchements, les combler au moyen de fascines, sous le feu meurtrier des Turcs, puis attaquer à l'arme blanche l'infanterie qui les défendait et la mettre en fuite après un combat effroyable, où les pertes furent énormes des deux côtés. Pour les compagnons de Milosh, la mort valait mieux que de retomber sous le joug ottoman.
Karanovatz tomba aux mains des Serbes peu de temps après, et Milosh, s'appliquant à équiper et à organiser ses bandes, attendit de pied ferme un retour offensif de l'ennemi.
Il se produisit de deux côtés à la fois : Kurchid Pacha, à la tête de l'armée de Bosnie, passa la Drina à l'ouest ; pendant que Maraschli-Ali descendait la vallée de la Morawa, conduisant les troupes d'Albanie et de Macédoine. Reprenant l'ancienne tactique de Kara Georges, qui consistait à se porter rapidement d'une frontière de la Serbie à l'autre, Milosh courut au plus pressé et atteignit l'avantgarde de l'armée de Bosnie à Douplia.
Cette bataille, la dernière que livrèrent les Serbes sous le commandement de Milosh, ajouta un nouveau trophée à leurs armes victorieuses.
Refoulée sur les rives de la Drlna, ravant-^rde turque entraîna dans sa fuite Tarmée de Kurchid Pacha tout entière.
Le Chef suprême des Serbes se retourna aussitôt vers l'armée d'Albanie et vint prendre position en face d'elle. Maraschli-Ali, craignant la valeur serbe, ne voulut point engager le combat; il demanda un armistice, que Milosh s'empressa d'accepter. C'était un aveu d'impuissance de la part des Turcs, ils sentaient que la Russie allait entrer en lice.
Une entrevue, à laquelle assista également Kurchid Pacha, eut lieu immédiatement après ; Milosh faillit devenir victime de la mauvaise foi des Turcs, qui le retinrent prisonnier pendant quatre jours.
Les négociations suivirent cependant leur cours à Constantinople; les généraux turcs promirent à Milosh de rentrer chez eux, à la condition que lui-même ramènerait ses troupes dans l'intérieur de la Serbie. De plus, un traitement humain serait assuré aux Serbes, ainsi que le droit auquel ils tenaient beaucoup , de porter toujours leurs armes avec eux; en échange, Belgrade continuerait d'être occupée par un corps ottoman, et la Serbie paierait toujours le tribut annuel.
La conséquence de ce traité de l'automne de i8i5, fut que la Serbie cessa d'être l'esclave de la Porte : elle eut sa Skouptchina, ou Assemblée annuelle pour répartir l'impôt, ses tribunaux com-
posés de Knèzes, auxquels étaient joints des Musselims, quand un Turc était en litige avec un Chrétien; enfin, une cour suprême de justice à Belgrade et une chancellerie pour diriger l'expédition des affaires publiques .
Aucun Serbe condamné à mort par les tribunaux, ne pouvait être exécuté sans l'autorisation du gouverneur turc.
C'était, sinon l'indépendance absolue, une autonomie complète et une liberté aussi grande que les Serbes la pouvaient désirer. Seuls, le tribut annuel et la présence du gouverneur Maralschi- Ali, et d'une garnison ^turque à Belgrade, marquaient la suzeraineté de la Sublime-Porte.
Pour la seconde fois depuis douze ans, les Serbes s'étaient affranchis, grâce à leur courage et aux efforts du prince Milosh Obrenovistch.
Mais le rôle de celui-ci n'était point terminé, ni son ambition satisfaite par ces premiers succès.
La guerre étrangère avait pris fin, la lutte sourde des partis commença immédiatement.
Comme tous les esprits supérieurs, Milosh avait excité bien des jalousies, bien des haines ; et deux hommes, ses propres compatriotes, avaient juré sa perte.
Melentie, archevêque de Belgrade, et le voîvode
Pierre MoUer conspiraient avec Maraschli-Ali,
dans le but de supplanter Milosh et de livrer la
Serbie au gouverneur turc.
Milosh connut bientôt toute la vérité et résolut
de tirer une éclatante vengeance de ces traîtres à la cause nationale.
Dans la Skouptchina de Tété 1816, il démasqua le voîvode, lui prouva, pièces en main, sa félonie et le fit condamner à mort, séance tenante, par ses pairs. Le Pacha de Belgrade n'eut point le courage de défendre son complice et autorisa l'exécution capitale de Pierre MoUer.
L'Archevêque de Belgrade eut le même sort, et cet acte de fermeté établit l'autorité de Milosh d'une manière indiscutable.
Un événement tragique eut lieu au commencement de l'année 181 7, qui fut, dans la suite, reproché d'une manière sanglante à Milosh et devint une des causes de sa chute. Le malheureux Kara Georges, le glorieux vainqueur de Mischar, mais aussi le honteux fugitif de 181 3 ; après avoir erré en Bessarabie pendant quatre ans, venait de rentrer en Serbie, sur l'invitation de certains Haidouks, qui voulaient le mettre à la place de Milosh.
On n'a jamais pu savoir ce qui se passa exactement, toujours est-il que quelques jours plus tard, la tête de l'infortuné Kara Georges fut apportée à Milosh par Vouitza, chef de bandes.
Évidemment, le prince avait intérêt à ce que Kara Georges ne restât pas en Serbie, il venait de donner Tordre de le faire reconduire à la frontière, mais de là à l'assassiner, quelle distance, grand Dieu ! Ce crime pouvait-il lui profiter ?
Évidemment non, il ne pouvait que le couvrir de honte. Les Turcs, au contraire, avaient toujours craint Kara Georges, sa présence en Serbie était capable de réveiller les instincts belliqueux des Haidouks et de les déterminer à recommencer une guerre, que le gouverneur de Belgrade redoutait par dessus tout, tant était fragile la domination ottomane à cette époque.
Les amis de Milosh accusèrent les Janissaires du meurtre de Kara Georges, et peut-être n'eurentils point tort. La profonde et sincère douleur que le prince témoigna de la fin tragique de son ancien compagnon d'armes, ne laissa pas de doute sur son innocence.