ALEXANDRE KARA GEORGEVITCH
[ouicHicH installa immédiatement un gouvernement provisoire à Belgrade; il y fit entrer Abraham Petronievitch et Stvian Simitch, les ennemis irréconciliables des Obrenovitsch. Mais, comme partout on réclamait un prince, le triumvirat offrit cette dignité à Alexandre Kara Georgevitch, fils du fameux Chef suprême de 1806. Ce dernier n'eut garde de refuser, bien que personnellement il n'avait rien fait contre le prince Michel. Acceptant purement et simplement ]a situation qu'on lui présentait, il usurpa le trône. Le Sultan Abdul-Medjid, heureux de voir la Serbie en proie aux révolutions qui l'afFaiblis-
saient, donna de bonne grâce l'investiture à Kara Georgevitch, mais le tzar Nicolas refusa d'abord de le reconnaître, poussé par les mêmes motifs qui l'avaient fait renverser le vieux Milosh. Le Cabinet russe craignait qu'Alexandre n'eût l'âme ardente de son père et ne portât la Serbie plus haut que ne le voulait la politique moscovite. En cela, il se trompait ; esprit froid et indifférent à la gloire, le nouveau Prince s'empressa de continuer les réformes de son prédécesseur et ne changea rien aux relations avec la Sublime-Porte.
Deux Skouptchinas successives acclamèrent Alexandre, mais seulement comme prince à vie, et non héréditaire, ceci uniquement pour donner satisfaction au Tzar.
Après une période de cinq années, pendant laquelle la nation vit sa situation économique grandement améliorée et entra largement dans la voie du progrès, une secousse violente se produisit, si près de ses frontières, qu'elle en ressentit vivement le contre-coup.
Nous voulons parler de la révolution de Hongrie en 1848.
Les Serbes de Hongrie s'agitaient et demandaient leur autonomie; ils sollicitaient leurs frères de Serbie de les aider à la conquérir. Dans un élan de générosité inconsidérée, Kara Georgevitch prêta la main aux révoltés, et, s'il n'envoya point son armée régulière au delà du Danube, il autorisa des bandes nombreuses de volontaires à
les secourir. Elles firent aux Impériaux une guerre désespérée, se battant comme savent se battre les Serbes, sous le commandement de Théroïque Stratimîrovîtch.
Ces événements s'écartent trop du cadre de cet ouvrage pour que nous y retenions le lecteur ; on sait que grâce à l'intervention d'une armée russe, l'insurrection fut écrasée et ses chefs cruellement punis.
Le secours prêté par les Serbes aux révoltés de Hongrie faillit brouiller le Prince avec le Cabinet de Saint-Pétersbourg; ce fut pis encore lorsqu'il appela auprès de lui comme ministre de l'intérieur Élia Garachanine. Tout imbu des doctrines libérales de la France et de l'Angleterre, cet homme d'État déplaisait au tzar Nicolas, qui voyait en lui un représentant de la politique anglaise. Kara Georgevitch dut sacrifier son ministre, et cette humiliation causa une grande douleur au pays.
Comme conséquence de ce refroidissement avec la Russie, la Serbie garda une neutralité absolue pendant la campagne de Crimée (1854i855), malgré les appels pressants que lui adressèrent chacun des belligérants. Le Prince réparait ainsi la faute commise en secourant les Serbes de Hongrie, et la diplomatie européenne lui sut gré de cette résistance, de cette fermeté dans sa conduite.
Le Congrès de Paris, en i856, s'occupa de la
situation respective de la Porte et de la Serbie, confirma les traités d'Akermann et d'Andrinople et ajouta : « La Serbie conservera son administration indépendante et nationale, ainsi que la pleine liberté du culte, de la législation, du commerce et de la navigation (article 28 du traité).
L'occupation des forteresses-frontières par les Turcs et le tribut annuel ne furent pas supprimés ; cependant cette éclatante confirmation par l'Europe entière de l'œuvre de Milosh Obrenovitsch donna une nouvelle force à la nation serbe et lui laissa entrevoir la possibilité de rompre, dans un avenir prochain, le lien humiliant de vasselage qui la retenait encore à la Porte.
Tout en réprouvant avec énergie l'usurpation de Kara Georgevitch, il faut reconnaître que, sous son règne, la Serbie fit d'immenses progrès dans la civilisation européenne et que sa situation matérielle et morale prospéra considérablement. La création de routes, l'entreprise de grands travaux publics, la circulation des monnaies et principalement les deux codes promulgés en i85o et i853 sont ses plus beaux titres à la reconnaissance du peuple serbe. Malheureusement, le Prince laissait s'amoindrir le prestige de la principauté vis-à-vis des nations étrangères.
On avait pardonné à Kara Georgevitch son avènement illégal, on ne lui pardonna point sa soumission à la politique autrichienne. Pourquoi ne point persister dans la sage neutralité de i853,
pourquoi obéir aux injonctions parties de Vienne, lorsque la Serbie était assez forte pour vivre en dehors de toute ingérance étrangère ? Pourquoi n'avoir point convoqué la Skouptchina depuis plusieurs années ? Telles étaient les questions que les vrais Serbes posaient au gouvernement du Prince.
Au moins, si Milosh a commis des fautes et abusé de son pouvoir, il ne s'est jamais soumis aux caprices de l'Autriche ; mieux valait un despote serbe qu'un maître étranger. Ainsi raisonnait la masse du peuple. Le souvenir du Prince libérateur, de son fils Michel, toujours en exil, tourmentait parfois les consciences. Alors, avec la versatilité d'opinion qui caractérise les foules, on en vint à détester le gouvernement d'Alexandre, puis à regretter celui des Obrenovitsch. De là à conspirer, il n'y a qu'un pas.
Kara Georgevitch se perdit en réprimant trop cruellement la tentative de soulèvement de 1857. En vain, comme une satisfaction accordée à l'opinion publique, rappela-t-il au Ministère de l'Intérieur Élia Garachanine et accorda-t-il le droit de vote pour la Skouptchina à tous les Serbes indistinctement âgés de vingt-cinq ans, à l'exception des employés du gouvernement et des ecclésiastiques ; le mal dont souffrait le gouvernement était sans remède; ces satisfactions données au peuple ne purent retarder sa chute.
La Skouptchina, élue d'après la nouvelle loi
électorale, se réunit en décembre i858 et accusa formellement Kara Georgevitch de conspirer avec l'Autriche . Le 22 décembre, elle le somma d'abdiquer ; comme le Prince refusait, elle le déclara, dans la séance du lendemain, déchu de son pouvoir et acclama le vieux Milosh Obrenovîstch, chassé vingt ans auparavant. Tout cela en deux jours, sans secousses, sans protestations, sans troubles; jamais révolution ne fut si pacifique ni si rapide.