CHAPITRE VI
Restauration du prince Milosh Obrenovitsch
et de son fils Michel
Instruit par l'expérience, le peuple serbe comprenait la faute commise en repoussant le fondateur de son indépendance et voulait au moins la réparer en recevant en triomphe Milosh Obrenovitsch et son fils Michel. Le 2 janvier 1859, Miloshjeprit possession du pouvoir, au milieu d'une explosion de joie délirante de la nation. Le Prince et son fils reçurent des témoignages d'affection et de loyalisme, qui durent leur faire oublier les chagrins de l'exil.
Mais un monarque change-t-il de caractère à soixante-dix-huit ans, surtout quand les circonstances forcent un peuple à se jeter à ses pieds? Milosh, restauré, gouverna aussi despotiquement
qu'il avait gouverné avant sa chute. On n'osait se plaindre, on l'acceptait comme il était, se flattant que sa carrière serait courte, vu son extrême vieillesse.
Alors les espérances se reportaient sur le prince Michel, dont les idées libérales et la culture intellectuelle formaient un si grand contraste avec le tempérament de son père. Comme on regrettait d'avoir cédé en 1842 aux agissements de Petronievitchet deVouichitch; mais à cette époque, Michel n'était qu'un faible adolescent, incapable de se défendre ; maintenant, c'était un homme dans la force de l'âge, mûri par l'expérience, fortifié à l'école de l'adversité, perfectionné par un long séjour dans les diverses capitales de l'Europe occidentale.
Les Serbes prirent patience et, grâce à l'intercession de Michel, les conflits furent évités Jusqu'à la mort de Milosh Obrenovitsch, survenue le 26 septembre 1860
Le dernier acte politique de Milosh fut le couronnement de sa longue carrière. Le 7 mai 1860, il envoya une députation à Constantinople demander au Sultan': 1 ** l'interdiction pour les Turcs de demeurer en Serbie, à l'exception des forteresses-frontières ; 2* une confirmation nouvelle du principe souverain héréditaire dans la famille des Obrenovitsch. La Porte répondit d'une façon dilatoire : alors, le vieux Prince, devant la Skouptchina, rendit, le 22 août, un acte solennel, dans
lequel il déclara que le peuple serbe, sans s'occuper à Tavenir de la suzeraineté du Sultan, regardait les deux articles ci-dessus comme ayant force de loi et comme des droits irrévocablement acquis.
L^Assemblée décida, en outre, que, si la descendance masculine des Obrenovitsch s'éteignait, le dernier des princes, de cette famille transmettrait cette dignité à un fils adoptif, qui devra.être Serbe de naissance, d'une famille honorable et de la religion grecque. Pendant la minorité d'un prince, la régence Sera exercée par un triumvirat choisi parmi les ministres. Si, enfin, un prince meurt sans héritier mâle et sans en avoir adopté un, la Skouptchina élira un prince remplissant les conditions requises.
Par l'application de celte loi, la Serbie est mise à l'abri de toute ingérance étrangère, en ce qui concerne la succession au trône, et préside ellemême à ses destinées.
Ne nous séparons point de Milosh Obrenovitsch, sans rendre un dernier hommage au génie qui, après avoir définitivement arraché la Serbie à la domination de la Porte, en fit une nation libre et ouvrit devant elle les portes d'un avenir brillant.
Avec lui se termine la période héroïque : une ère nouvelle commence sous le sage gouvernement de son fils Michel.
Le prince Michel avait pris pour devise : « La loi est l'autorité suprême en Serbie ». Son règne,
malheureusement trop court, est le développement de ce principe.
Cependant, la Serbie prenait chaque jour de nouvelles forces : un grand nombre de Serbes de Hongrie et de Russie étaient rentrés depuis la guerre de l'indépendance; la population, qui s'élevait à 678.000 âmes en i833, atteignait sous le gouvernement du prince Michel près du double de ce chiffre. Avec la force, la confiance renaissait partout, le sentiment national s'affirmait de plus en plus; mais aussi la présence à Belgrade d'une garnison turque était une honte aux yeux de la nation, à laquelle elle rappelait l'ancienne domination ottomane. Des conflits s'élevaient incessamment, à Belgrade, entre les patriotes serbes et les soldats du Sultan ; malgré les efforts du gouvernement pour les apaiser, ils devinrent, en juin 1862, tellement aigus qu*une issue fatale était imminente.
Pour comprendre les causes de l'exaspération des Serbes à cette époque, nous devons remonter à l'année précédente et signaler la grande insurrection de l'Herzégovine, qui éclata en mars 1861. Le gouvernement du Prince avait eu la sagesse de conserver une stricte neutralité dans cette affaire.
Dès le début de la guerre, le Monténégro s'était laissé entraîné et appuyait les insurgés; une sanglante campagne s'engagea bientôt; elle présenta
des alternatives de succès et de revers pour les deux belligérants.
La mort du Sultan Abdul Mejdid et son remplacement par Abdul Aziz ne changea rien à la politique de représailles que les Turcs exerçaient contre les Chrétiens. La Moldavie, la Vâlachie et la Bulgarie se soulevèrent, et la guerre devint presque générale dans la Turquie d'Europe. Au cours des hostilités, les troupes turques d'Omar Pacha faisaient de fréquentes incursions sur le territoire serbe. Le prince Michel adressa au Sultan des réclamations, qui restèrent sans réponse ; alors la colère pe connut plus de bornes à Belgrade. Au début de Tannée 1862, les succès décisifs des insurgés et la reconnaissance de l'autonomie des principautés danubiennes eurent immédiatement leur contre-coup en Serbie; le peuple, surexcité, chassa les Turcs dans la forteresse, et, pour se venger, la garnison bombarda la capitale le 2 1 juin. Les consuls étrangers protestèrent contre cette violation du droit des gens et des traités, et le prince Michel réclama énergiquement la réunion d'une Conférence européenne, afin de mettre un terme à la situation intenable de la Serbie vis-à-vis de la Porte.
Abdul Aziz y consentit enfin, et les représentants des nations signataires du Traité de Paris se réunirent à Constantinople, au mois de juillet suivant.
Les conférences, longues et laborieuses, étaient
à peine terminées que les Serbes refusèrent de se soumettre aux décisions des diplomates, coururent aux armes et mirent le siège devant les forteresses occupées par les Ottomans. On finit enfin par s'arranger et, grâce à sa fermeté et au prestige- qui entourait son gouvernement, le prince Michel obtint l'évacuation totale des places serbes. Toutefois, ce ne fut qu'en 1867 que ce grand acte reçut sa consécration définitive. Restait le tribut annuel, qui formait le seul lien rattachant encore la Porte à la Principauté.
Entre temps, l'organisation intérieure faisait de rapides progrès : l'armée, longtemps formée de troupes de volontaires, rassemblées à la hâte, lorsque les circonstances l'exigeaient, fut établie en 1862 sur des bases toutes nouvelles : elle se composa d'une armée permanente de quinze mille hommes, qui restaient trois ans au service et devaient, en temps de guerre, fournir les cadres d'une seconde armée, dite nationale. Cette dernière se divisait en deux bans : le premier formait les corps appelés à faire campagne; le second, l'armée d'occupation des places fortes : il correspondait exactement à notre armée territoriale.
De vingt à cinquante ans, tous les Serbes sont soldats ; l'excédent du contingent annuel est versé immédiatement dans le premier ban de l'armée nationale ou réserve.
En i865, la Serbie adopta le système décimal, et peu après le Prince fit frapper à Vienne des
monnaies nationales, dont la base est le dinar ^ qui correspond à un franc de monnaie française. Jusqu'à cette époque, on se servait de pièces russes, autrichiennes et turques, ce qui entravait beaucoup les transactions commerciales.
La Serbie entrait dans une voie pleine de promesses, lorsqu'un épouvantable forfait vint plonger dans le deuil la nation tout entière.
Le lojuin 1868 au soir, le prince Michel se promenait dans le bois qui avoisine le parc de Topchidère, sa résidence d'été favorite, située à quatre kilomètres de Belgrade. Il était accompagné de sa tante, la veuve du prince Ephrem, sa cousine, M™** Anka Constantinovitch, et la fille de cette dernière, d'un aide de camp et d'un valet. Au détour d'une allée, le petit cortège fut croisé par trois personnes, qui saluèrent respectueusement le prince. Quelques secondes après, on entendit la détonation de plusieurs coups de feu et le prince tomba, frappé à mort. Les personnages de sa suite s'élancèrent sur les assassins; une nouvelle décharge les accueillit : M"*' Anka fut tuée, sa fille et l'aide de camp reçurent de graves blessures. L'endroit étant désert, les assassins s'échapèrent; néanmoins, l'un des trois tomba le jour même entre les mains, de la police et les deux autres le suivirent bientôt en prison.
Ainsi mourut ce prince, si aimé de ses sujets. Le plus bel éloge que l'on puisse faire de lui, c'est de constater l'état florissant dans lequel il
laissa la Serbie. Sa fin tragique n^est pas sans analogie avec celle de Henri IV, roi de France. Comme lui, il était dans la force de l'âge ; comme lui, il avait rétabli l'ordre dans l'État et tout préparé pour l'exécution de grands desseins ; comme lui, enfin, il périt assassiné en plein jour, au milieu de son peuple.