CHAPITRE VII
MILAN !•% Roi de Serbie
N gouvernement provisoire, composé de trois membres, entra en fonction immédiatement et, en vertu du testament du prince défunt, proclama Prince de Serbie S. A. Milan Obrenovitsch IV.
N'ayant pas d'enfants de son mariage avec la princesse Julie Hunyady de Hongrie, Michel avait adopté, conformément à la Constitution serbe, quelques années avant sa mort, son cousin, issu de germain, le prince Milan, petit-fils d'Ephrem, frère cadet de l'illustre Milosh Obrenovitsch I", et né à Jassy le lo août 1854.
Le prince Milan terminait son éducation à Paris, lorsqu'il fut investi du pouvoir suprême. Arrivé à Belgrade le 23 juin, le nouveau souverain, accueilli par les acclamations et les trans*
ports de joie de la nation, fut reconnu par la Skouptchina le 2 juillet et couronné en grande pompe, le 5 juillet, dans l'église métropolitaine de Belgrade.
Un Conseil de régence, nommé par la Skouptchina et composé de MM. Blaznavatz, Gavrilovitch et Ristitch, reçut le mandat d'assister le Prince pendant sa minorité, qui devait durer encore quatre ans, et la Serbie tout entière salua l'avènement du prince Milan avec des démonstrations qui ne laissaient aucun doute sur ses sentiments de loyalisme envers le descendant des Obrenovitsch. Les puissances étrangères s'empressèrent de le reconnaître.
Le procès des assassins du prince Michel se poursuivit ensuite.
Dans l'espoir d'atténuer leur culpabilité, ces misérables accusèrent le prince Kara Georgevitch, fils de l'ancien Prince de Serbie, alors en exil à Vienne, d'avoir armé leurs bras; on le mit en accusation et il dut se défendre d'avoir commis un tel forfait.
Le 22 août 1872, le prince Milan fut déclaré majeur et prit en personne les rênes du gouvernement, après avoir prêté le serment constitutionnel, au milieu d'une imposante solennité. L'année suivante , il commença une série de voyages dans l'Europe centrale et, en avril 1874, se rendit à Constantinople.
Nous pourrions nous arrêter ici : les épisodes
du règne du prince Milan sont du domaine de l'actualité ; mais en agissant ainsi, nous manquerions l'occasion de mettre en relief la conduite des Serbes dans la dernière guerre russo-turque ; comme c'est une des plus belles pages de leur histoire, nous résumerons les principaux événements de cette campagne.
Depuis plusieurs années, les Ottomans exerçaient une persécution injustifiée contre les Chrétiens qui habitaient sur le sol de l'Empire ; une nouvelle insurrection de la Bosnie fut le résultat de cette politique maladroite et criminelle.
La Serbie, qui, plus heureuse que ses voisins, jouissait de l'indépendance, ne restait point pour cela insensible à leurs souffrances. Aussi, lorsque les Bosniaques se levèrent en armes, il n'y eut qu'une voix dans la nation serbe, pour demander au gouvernement de porter secours aux frères malheureux.
La Skouptchina de septembre iSjS fut le reflet exact de l'opinion populaire, elle réclama la guerre immédiate contre la Turquie.
Le Prince comprenait parfaitement à quels dangers serait exposée la Serbie, luttant isolément contre toutes les forces de la Porte. Envisageant froidement la question, il s'opposa nettement aux désirs exprimés par la Skouptchina et se déclara contre la guerre, Mais il est bien difficile de lutter longtemps contre le vœu unanime d'une nation, et, à la fin de juin 1876, malgré la répugnance du
Prince et pour éviter un conflit, qui pouvait prendre de grandes proportions, le gouvernement serbe envoya une armée seconder les Chrétiens de Bosnie.
Avant d'en arriver à cette extrémité, on avait procédé à une réorganisation de l'armée, déjà bien perfectionnée par les Statuts de 1862.
L'armée permanente et le premier ban de l'armée nationale comprenaient 98,000 hommes, tant infanterie que cavalerie, et trente batteries formant un ensemble de 180 canons. Le deuxième ban présentait environ 5o,ooo hommes d'infanterie.
C'est dans ces conditions que la Serbie affronta la guerre. Le général russe TcharnaiefF dirigeait les opérations, et le Prince se rendit à l'armée. Malheureusement, le succès ne répondit point à leur attente. La disproportion était trop grande entre les forces serbes et celles de la Turquie tout entière. L'armée du Prince passa la frontière et livra de sanglants et héroïques combats autour d'Ak-Palanka et de Babina-Glava, sans pouvoir obtenir un résultat décisif.
La bataille de Tchagar montra ce que pouvait la Serbie, de quels sacrifices elle était capable, pour rentrer en possession de ses anciennes provinces.
Des ouvertures faites en vue de la paix n'aboutirent point, à cause des prétentions exagérées
si
des Turcs, et les hostilités continuèrent jusqu'à la fin de l'hiver 1876-1877.
Cependant, le Sultan, désespérant de battre les Serbes aussi complètement qu'il l'aurait voulu, d'ailleurs déjà aux prises avec de graves difficultés du côté de la Bulgarie que la Russie appuyait ouvertement, finit par demander un armistice au Prince de Serbie ; de nouvelles négociations s'engagèrent et se terminèrent par la paix du 28 février 1877.
La Sublime-Porte stipulait une amnistie pleine et entière pour les malheureux chrétiens, qui avaient cherché un asile momentané en Serbie et désiraient rentrer en Turquie. Quant à la situation politique respective des Cabinets de.Constantinople et de Belgrade, elle demeura dans les mêmes conditions qu'avant la campagne. L'effort fourni par les Serbes et le sang versé n'avaient produit aucun résultat appréciable. Les deux adversaires s'étaient tâtés et les premiers n'attendaient qu'une occasion favorable pour recommencer la lutte.
La Turquie manqua bientôt à ses engagements et les Chrétiens rentrés se virent en butte aux plus mauvais traitements ; rien n'était cependant plus correct que l'attitude de la Serbie envers la Porte pendant l'année 1877, et elle assistait inactive, mais frémissante, à la campagne mémorable des Russes dans la Bulgarie. Mais comme le dit si bien le prince Milan, dans sa proclamation au
peuple serbe : « La Porte, au moment où elle est « vivement pressée par l'armée d'un des plus puisse sants Etats, prend à notre égard un ton si menaa çant que nous ne pouvons pas laisser passer « une occasion comme celle-ci, sans assurer notre « avenir une fois pour toutes. La lutte contre notre « ennemi séculaire n'est pas close par notre a guerre de l'an dernier. Ce ne serait ni de notre « intérêt, ni de notre dignité, de nous consacrer f définitivement aux travaux de la paix, sans « déployer toute notre énergie pour conjurer les a dangers qui menacent la nation et pour mener a à bonne fin notre mission nationale. Le peuple « serbe doit ce nouveau sacrifice à lui-même et à « sa race. Aujourd'hui, nous reprenons les armes « pour la sainte cause nationale et chrétienne. »
L'hésitation n'était plus permise, et le Prince mobilisa l'armée serbe. Il en prit le commandement suprême, ayant comme chef d'état-major général, le général Kosta Protitch. L'armée fut, dès le début de la campagne, divisée en cinq corps d'armée et une division de réserve; chaque corps comprenait deux divisions d'infanterie, sauf celui du Timok, qui en avait quatre ; chaque corps comptait deux régiments de cavalerie et un nombre variable de batteries de campagne et de montagne.
Le cadre restreint de cet ouvrage ne nous permet point d'entrer dans les détails de la campagne de 1877-78. Nous nous contenterons d'en signa-
1er les principaux mouvements stratégiques, les engagements et les sièges.
Les corps d'armée ne sont point n^umérotés, mais portent chacun le nom d'une province serbe. Les dates sont données dans le nouveau style.
Laissant une division en observation sur le Timok^ aux frontières de la Bulgarie, le Prince, débutant par une offensive hardie, passa la frontière et pénétra, avec la masse de ses troupes, dans la province de Nisch, à cheval sur la route de Belgrade à Constantinople, par les montagnes de Serbie, Sophia et Àndrinople. Ces forces furent divisées en deux armées distinctes : la première, composée des corps du Timok et de la Choumadia, reçut du Prince la mission d'opérer à gauche de la route, son objectif était Pirot; la seconde, formée du corps de la Morawa et de la division du Danube, devait se porter d'Alexinatz sur Nisch.
Suivons d'abord l'armée de gauche.
Laissant une brigade pour masquer la ville de Nisch, située sur le flanc droit, elle s'avança résolument dans la direction d'Ak-Palanka et de Pirot et occupa, le 17 décembre, Babina-Glava sans combat, 2,000 Turcs étant arrivés trop tard pour défendre la position.
Le lendemain, le général commandant le corps du Timok donna l'ordre au capitaine Franitch de se porter, avec la seconde brigade du Knagievatz et deux pièces de canon, sur le flanc gauche de la position, afin d'enlever les retranchements turcs,
établis sur le col de Saint-Nicolas, et qui menaçaient les communications de l'armée du Prince. Le 19 décembre après midi, le capitaine Franitch enleva, après un court et brillant combat, la redoute ennemie, qui était très forte et difficilement accessible.
Ces deux succès enflammèrent le courage de l'armée serbe et lui valurent le télégramme suivant de S. A. I. le Grand-Duc Nicolas, commandant en chef de l'armée russe en Bulgarie :
« Cordiales félicitations pour le bon et beau com- « mencement. Remerciez de ma part les vaillantes » troupes; je leur souhaite d'heureux succès à « l'avenir. »
Pendant les cinq jours qui suivirent, les corps d'armée se rapprochèrent d'Ak-Palanka et se concentrèrent devant cette place, sous les ordres du général Beli-Markovitch. La possession de cette petite ville était nécessaire pour pouvoir ensuite se porter sur Pirot.
Le 24 décembre, le colonel Horvatovitch, commandant le corps du Timok, reçut mission d'enlever la ville, que défendaient 2,000 Turcs.
Faisant attaquer de front les retranchements ennemis par deux colonnes, il dessina, au moyen de la troisième, un mouvement tournant sur la droite des Turcs, afin de cerner la ville et de faire la garnison prisonnière.
L'attaque combinée réussit à merveille; les Turcs abandonnèrent, en toute hâte, leurs posi-
tions, lorsqu'ils virent la colonne de gauche déborder leur droite et s'étendre sur leur ligne de retraite. Une fausse direction de la colonne de droite des ^Serbes permit aux ennemis de s'échapper par la route de Pirot.
Malgré cela la victoire était encore importante, car elle livrait à l'armée du Prince la grande ligne de communication sur Pirot.
Les pertes des Serbes furent peu importantes, seulement un grand nombre d'hommes avaient les pieds gelés ; on combattait sur la glace, dans la neige, ce qui augmentait considérablement la difficulté de cette guerre.
Afin de donner à l'attaque d'Ak-Palanka toute la sécurité possible, le Général en chef avait envoyé, le 24 au matin, le corps de la Choumadia dans la direction de Nichor, à environ 1 5 kilomètres sur la gauche de l'armée Serbe, afin de tenir en respect la garnison qui s'y trouvait et de l'empêcher de se porter au secours de celle d'Ak- Palanka. Le combat tut très vif autour de Nichor on tirailla toute la journée sans résultat, mais on réussit à couvrir l'attaque d'Ak-Palanka. Le but était donc atteint.
Cette ville occupée , on commença la série d'opération nécessaire pour s'emparer de Pirot, situé à 20 kilomètres au Sud-Est d'Ak-Palanka. La position de Nichor la couvrait au Nord.
Le 25 décembre, le colonel Lioubomir à la tête de onze bataillons d'infanterie, cinq batteries
d'artillerie et un escadron, se porta sur trois colonnes contre les retranchements ennemis. Un violent feu d'artillerie prépara Tattaque, puis l'infanterie s'élança courageusement à l'assaut ; mais, au même instant, les Turcs recevaient le renfort d'une forte colonne accourue de Pirot. Alors le colonel Lioubomir donna l'ordre de cesser le feu, les Serbes s'arrêtèrent, et la nuit étant venue, ils couchèrent sur leurs positions.
La moitié de la brigade de Pojarévatz et une batterie d'artillerie furent laissées à Ak-Palanka pour occuper la ville et les ouvrages.
Le lendemain 26, les corps de la Choumadia et du Timok se dirigèrent sur Pirot et prirent le soir même leurs positions d'attaque. Ils se fractionnaient en trois colonnes , et une réserve importante s'installa sur la Koumanow Vehr, point central de la ligne de bataille.
Dès sept heures du matin, le 27 décembre, les colonnes serbes prenaient le contact avec les Turcs, dont les lignes s'étendaient du village de Blato à celui de Souvodol, en avant de Pirot. Jusqu'à trois heures de l'après-midi, une vive fusillade s'étendit sur tout le front serbe, d'abord la colonne de gauche des Serbes échoua dans une attaque contre la droite de l'ennemi, placée au village de Souvodol appuyé à des hauteurs. Mais, à cinq heures, le commandant du corps du Timok ordonna une attaque générale sur le village. Dans ce but, les colonnes serbes con-
vergèrent sur ce point et, enlevées par leur officiers, s'emparèrent des ouvrages après un assaut brillant. L'ennemi se retira dans la direction de Pirot. En même temps, l'extrême gauche, composée d'une partie du corps de la Choumadia, enlevait la position de Stanitchani et, passant la rivière Nichava, tournait les lignes turques.
Cette bataille, qui porte le nom de bataille de Pirot, eut pour résultat l'évacuation de cette ville par les Turcs, pendant la nuit suivante. Le 28 décembre, à onze heures du matin, les deux corps serbes se rencontraient sur la grande place de la ville, étant entrés par deux côtés différents.
Les pertes des troupes du Prince s'élevèrent à près de 600 hommes pour cette bataille, celles des Turcs atteignirent un chiffre beaucoup plus considérable et 28 pièces de gros calibre, i,5oo fusils, 200 prisonniers, furent les trophées de cette victoire.
Il est difficile de conduire plus rapidement une opération militaire et d'obtenir, en huit jours, un résultat aussi remarquable, au milieu d'un pays de montagnes et des rigueurs de l'hiver.
Mais ce n'était point là les seuls succès que les Serbes eussent remportés.
La seconde armée, sous les ordres directs du Prince, franchissait la frontière le 1 5 décembre à Katoun et, après une marche de trois jours, sans être inquiétée par l'ennemi, se trouvait en vue de Nisch , ville fortifiée et commandée par une
importante citadelle. Le 18, la brigade de Krouchevatz occupait Mramor sur la Morawa, à six kilomètres à Touest de Nisch, et réparait le pont coupé par l'ennemi.
La division de la Morawa s'établit sur la grande route même et la division du Danube à gauche de celle-ci, au village de Kamenitza.
Dans le but de tourner Nisch, un bataillon avec deux canons remonta, le 20 au matin, le cours du fleuve, refoula les Turcs devant lui et vint s'établir sur la route, près de Tchetchina, à 1 2 kilomètres au sud de Nisch, coupant cette dernière de ses communications avec Sophia. Jusqu'au 26 décembre, les troupes continuèrent l'investissement de Nisch et dressèrent des batteries de canons de position.
La victoire d'Ak-Palanka permit de resserrer les lignes et, dès le 28, les alentours étaient complètement cernés de tous côtés ; sept mille Turcs s'y défendaient au moyen de deux cents pièces d'artillerie, dont plusieurs canons Krupp.
Décidé à tenter une attaque de vice force, le Prince appela auprès de lui le corps de la Choumadia, que la prise de Pirot rendait disponible; le corps du Timok occuperait fortement Pirot pendant le siège de Nisch.
Le i" janvier 1878, les Turcs, qui occupaient encore plusieurs villages autour de la place, firent une reconnaissance, mais furent repoussés avec pertes ; les rencontres partielles se renouve-
lèrent journellement ; le 5, le corps de la Choumâdia avait rejoint et pris position au sud-est de Nisch et, le 6, les forces serbes commencèrent l'attaque de l'enceinte fortifiée.
Les positions détachées de Vinik au nord et de Goritza au sud complétaient la défense ; elles étaient bien retranchées, casematées et pourvues d'une trentaine de bouches à feu. y J
Le côté faible de la défense se trouvait au sud-est, au point élevé dit Gabrovatz ; c'était la clef de la position ; aussi le Prince y dirigea son principal effort.
Mais Hafiz Pacha, à la tête d'un corps considérable, se portait au secours de Nisch et s'approchait de Kourchoumlia, situé à une dizaine de lieues de Nisch, dans la direction de Pristina, et dont cinq bataillons serbes s'étaient emparés le 26 décembre précédent, après un combat de trois jours consécutifs. Un fort détachement du corps de la Morawa quitta immédiatement le siège et se dirigea vers Kourchoumlia pour tenir Hafiz en respect. Revenons à l'attaque de Nisch.
Le 7, les Turcs furent délogés de leurs posi* tions extérieures ; le lendemain, 26 canons battaient le fort de Goritza, l'infanterie appuya l'attaque et, après une fusillade violente, s'approcha de la redoute centrale, mais sans pouvoir l'emporter.
Pendant ce temps, le corps de la Choumadia s'était emparé des hauteurs de Gabrovatz et y éta-
blissait des batteries. Au nord, le corps de la Morawa canonnait le fort de Vînik et la citadelle de Nisch, mais comme simple démonstration.
Devant cette triple attaque, le commandant de Nisch, Hallil, proposa un armistice de trois jours, pour gagner du temps ; mais le Prince refusa et ordonna une attaque générale pour le jour suivant, 9 janvier.
A trois heures après midi, toute l'artillerie serbe couvrit de feu les forts ennemis et la ville; les bataillons se rapprochaient peu à' peu en tirant ; à cinq heures et demie, le colonel Boutchovitch donnait le signal de Tassaut contre le fort de Goritza et, après plusieurs tentatives, s'en emparait à la baïonnette.
Au môme moment, les retranchements en face de Gabrovatz étaient enlevés de haute lutte par la brigade de Rudnick.
Par l'occupation du fort de Goritza et de la position de Gabrovatz, qui dominaient Nisch, l'armée du Prince tenait la ville et la citadelle à sa merci. Les Turcs ne voulurent pas continuer la lutte dans des conditions aussi désavantageuses, et, le 10 janvier au matin, la garnison se rendait sans conditions ; le drapeau tricolore serbe reparaissait sur les murs de Nisch, qui ne l'avaient point vu depuis Kossovo, en i388.
La prise de Nisch couronna la première partie de la campagne et restera une des pages les plus brillantes de l'histoire de Serbie. Elle coûta un
millier d'hommes aux troupes du Prince, mais leur[ laissa d'éclatants trophées : 267 canons et 5,000 prisonniers.
Le i5 janvier, le prince Milan fit son entrée solennelle dans la ville et les transports enthousiastes de l'armée éclatèrent de toutes parts.
Les succès des corps détachés sur le Timok et la Drina, aux deux extrémités est et ouest de la Serbie, complétèrent la prise de Pirot et de Nisch.
Cependant Hafiz Pacha se hâtait, afin de secourir Nisch en temps utile; le 10 janvier, il avait repris Kourchoumlia aux Serbes après un combat sanglant qui dura deux jours et où deux brigades du corps de la Morava cédèrent au nombre. Mais le Pacha ne poussa pas plus loin ses succès et Nisch tomba dans l'intervalle.
Le 12 janvier, une brigade se dirigea vers Kourchoumlia avec mission de la reprendre sur Hafiz Pacha. Elle échoua, mais resta sur ses positions.
Les opérations furent reprises aussitôt après la conquête de Nisch, et le corps de la Chouinadia se dirigea vers les défilés de Grédélitza, à cinquante kilomètres au sud de Nisch ; Kossovo était leur objectif. Cinq mille Turcs accourus de Sophia les défendaient. Le premier choc eut lieu le 20 janvier à la Kopachnitza où, après une lutte acharnée et une mêlée épouvantable, la première division du corps de la Choumadia, enleva la po-
sition ennemie. Les Turcs reculèrent jusqu'à Grédélitza.
Dès le matin du 21, le combat recommença autour des défilés avec une nouvelle ardeur, et ce ne fut qu'à six heures du soir que les Serbes mirent les Turcs en déroute, grâce à un mouvement tournant exécuté sur leur aile gauche. L'en nemi était supérieur en nombre et formidablement retranché. Ce résultat fut chèrement acheté par la perte de trois cents Serbes ; le corps de la Choumadia avait supporté presque seul le poids de ces deux journées de lutte.
Continuant de remonter le cours de la Morawa, l'avant-garde atteignit, le 24, le village de Priboï, à douze kilomètres de Vrania, où s'étaient concentrés les Turcs, après leurs défaites des 20 et 21 janvier. Un renfort considérable vint les appuyer. Le général Beli Markovîich, commandant le corps de la Choumadia, reçut Tordre d'enlever Vrania. L'ennemi paraissant résolu à livrer bataille dans la position de Dva-Brata, les différentes brigades se concentrèrent en face de ce point et le mouvement fut terminé le 28 janvier, malgré le mauvais état des chemins et la neige épaisse qui couvrait le sol.
La ligne turque était trop longue (6,000 mètres), un ravin profond la coupait en deux, et les ouvrages qui la composaient se trouvaient mal reliés entre eux ; néanmoins, une attaque de front sem-
blait impossible, à cause de Tescarpement du terrain.
La journée du 29 se passa à examiner la position ennemie et à fixer l'emplacement des troupes pour l'attaque du lendemain.
Contrairement à l'attente, les Turcs prévinrent les Serbes, le 3o au matin, descendirent en grandes masses de leurs retranchements et attaquèrent avec impétuosité le centre et la droite serbes ; ils l'enfoncèrent après trois heures de fusillade ; mais la gauche, appuyée par toute l'artillerie, tenait bon. Le moment était critique, lorsque la brigade et l'artillerie de réserve entrèrent en ligne et, renforçant le centre et la droite, arrêtèrent les progrès de l'ennemi. Le combat durait depuis le matin ; il était quatre heures du soir, lorsque les Serbes reprirent l'avantage, par des prodiges de valeur, et rejetèrent l'ennemi dans les retranchements qu'il avait quittés au début de la bataille. Le deuxième bataillon de la Grouja y rentra pêlemêle avec lui et s'empara de la redoute de Tcheverliouza, clef de la position ; en même temps, les bataillons de Belgrade, de Smédérévo et de la Morawa enlevaient d'assaut le village de Ranoutowatz, à l'autre extrémité du front ennemi.
La bataille était gagnée, mais près de quatre cents Serbes, dont plusieurs officiers, la payèrent de leur sang.
Les Turcs évacuèrent Vrania pendant la nuit^
moins 1,800 Nîzams, dont la retraite fut coupée le lendemain matin et -qui se rendirent.
En somme, sept mille Serbes avaient battu dix mille Turcs. Cette bataille est connue sous le nom de bataille de Vrania. Le général Bêla Markovitch s'apprêtait à poursuivre l'ennemi, lorsque la nouvelle de Tarmistice signé entre les Russes et les Turcs vint arrêter l'élan de ses soldats.
Nous devons maintenant revenir de quelques jours en arrière et montrer le corps de la Morawa, rendu libre par la chute de Nisch, se portant à la rencontre d'Hafiz Pacha, qui avait repris Kourchoumlia, le 10 janvier.
Du 14 au 18, le corps de la Morawa se dirigea vers Kourchoumlia, en remontant le cours de la Toplitza ; Hafiz Pacha évacua cette localité et, le 20, les Serbes y rentrèrent. Un affreux spectacle les Y attendait : les têtes des malheureux prisonniers, faits par l'ennemi dans les combats des 9 et 10 janvier, étaient fixées sur les retranchements.
Le corps du Timok, conformant son mouvement à celui de la Morawa, gagnait, par Kockane et la Pousta Reka, le flanc droit de Hafiz et remportait une série de succès dans cette direction.
Après deux journées de repos, on attaqua les positions choisies par Hafiz Pacha, sur la rivière Samoko, affluent de la Toplitza. Les 23, 28 et 29, trois combats heureux permirent au corps de la Morawa de s'approcher des retranchements de Samoko, établis sur une montagne abrupte et
boisée. La marche commença à 9 heures du matin et l'attaque à midi, mais une neige épaisse, qui tomba à partir de une heure, obligea les Serbes à s'arrêter; ils restèrent tout l'après-midi en bataille et ne quittèrent leurs positions qu'à 9 heures du soir.
L'inclémence du temps ne permit pas de reprendre l'attaque avant le 3 février. Le corps de la Morawa tout entier prit part à la bataille ; elle
^ fut acharnée : les Turcs défendaient leurs retran-
I chements avec énergie, les Serbes les attaquaient
avec une furie irrésistible; le combat dura de 9 heures du matin à 7 heures du soir, sans qu'aucun des deux adversaires put vaincre la résistance de l'autre. Les Serbes, couchés dans la neige,
' attendaient patiemment que l'aube parut pour
I recommencer l'assaut, lorsqu'à minuit la nouvelle
de l'armistice de San-Stéphano, parvint aux avantpostes. Immédiatement, l'ordre fut donné de regagner les anciennes positions et les troupes
^ obéirent à regret et avec la conviction qu'elles
laissaient échapper une victoire certaine. Quatre cents braves furent les victimes de ce dernier combat ; tel est l'acte final du drame sanglant qui
I se déroulait depuis cinq semaines autour de
i Kourchoumlia.
Une troupe qui est capable de se battre pendant des journées consécutives, d'assaillir à plusieurs reprises des positions formidables, défendus par les soldats les plus tenaces du monde, qui peut rester
dans la neige pendant des journées entières, sous le feu de la mitraille, est une troupe d'avenir, et un peuple qui forme de semblables soldats aura toujours de belles pages dans son histoire.
Conformément aux décisions de la Commission chargée de fixer la position des troupes pendant l'armistice, les troupes serbes s'avancèrent fort peu au-delà de leurs positions du 3 février et y attendirent les résultats des négociations pour la paix.
Le 3 mars 1878, le traité de San-Stéphano et, le i3 juillet suivant, le traité de Berlin décidèrent, en ce qui concernait la Serbie : d'abord, qu'elle serait indépendante, ce qui abolissait le tribut annuel envers la Porte, dernier vestige d'une domination séculaire ; ensuite, qu'elle rentrerait en possession des pays que ses troupes avaient conquis pendant la dernière campagne, savoir : les districts de Nisch, Pirot, Vrania, Leskovatz et Kourchoumlia. C'était une superficie territoriale de onze mille kilomètres carrés environ, qui, s'ajoutant aux trente-sept mille cinq cent soixante qu'elle avait déjà, donne à la Serbie actuelle une étendue de 48,567 kilomètres carrés.
De plus, la Serbie prenait à sa charge la dette ottomane qui s'appliquait aux provinces conquises et se substituait aux engagements de la Porte, au sujet de la construction d'un réseau de chemins de fer dans ses nouvelles possessions. La satisfaction obtenue par les Serbes ne leur donnait
qu'une partie de ce qu'ils ambitionnaient, et l'on regrette, à leur point de vue, que la campagne n'ait pas duré quelques semaines de plus : sans aucun doute, l'armée du Prince aurait conquis Novi-Bazar, Pristina et une notable partie du Royaume serbe du Moyen-Age, qu'il aurait conservée à la paix.
En somme, la reconnaissance de son indépendance absolue est un grand avantage et rehausse son prestige aux yeux des nations étrangères, en même temps qu'elle lui rend sa complète liberté d'action.
Aussitôt après le traité de Berlin, le prince Milan réorganisa son armée et, par son décret du II octobre 1878, établit l'effectif de l'armée permanente à : 2 régiments d'infanterie ; 5 bataillons, de chacun 800 hommes; 4 escadrons de cavalerie ; une brigade d'artillerie comprenant 28 batteries, dont 4 de montagnes, au total 192 canons; en outre, I bataillon de pontonniers, i de pionniers, une section du train.
Quant à l'armée nationale, y compris le deuxième ban, elle pouvait mettre en ligne 160 bataillons d'infanterie, 33 escadrons de cavalerie et 18 batteries d'artillerie.
Plein de sollicitude pour son peuple, le roi Milan ne négligea jamais rien de ce qui pouvait augmenter le bien-être de la nation, rehausser son prestige, assurer son avenir.
Dans un autre ordre d'idées et comme complé-
ment de la campagne contre les Turcs, le roi Milan modifia l'ordre de Takovo, fondé en i865 par le prince Michel, dans le but de perpétuer le souvenir des hautes actions de la guerre de Pindépendance, et en fit un ordre de chevalerie semblable à ceux des grandes monarchies d'Europe.
Nous venons de donner au roi de Serbie le titre que les Serbes réclamaient depuis longtemps déjà pour leur souverain et qui fut officiellement rétabli le 6 mars 1882, la Serbie ayant été érigée en Royaume et la succession au trône fixée héréditairement dans la descendance masculine de la famille Obrenovitsch.
Ici s'arrête notre tâche, les événements qui se sont passés depuis dix ans à Belgrade sont encore présents à tous les esprits; nous n'avons donc point à les exposer et encore moins à les juger.
Rappelons cependant que, le 6 mars 1889, le roi Alexandre, fils unique du roi Milan et de la reine Nathalie, la sympathique souveraine que les Français aiment et dont ils apprécient les grandes qualités de cœur et d'esprit, monta sur le trône, par suite de l'abdication de son père.