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CHAPITRE IV

ETIENNE NÉMANIA (i 143-1 197)

ÉsoRMAis la Serbie entre dans une nouvelle voie. Loin de lutter pour son existence contre ses voisins, elle va les subjuguer tour à tour et l'empire des Tzars serbes sera un des plus considérables de la fin du Moyen-Age.

Préparée par les règnes pacifiques de Tcheslav et de Tichomil, la nation concentre ses forces en vue de luttes futures : il appartiendra à Etienne Némania d'en recueillir les fruîf?, de Jeter les fondements de la grandeur serbe et de proclamer son entière indépendance vis à vis de l'Empire grec.

Le long règne d'Etienne Némania peut se diviser en trois parties qui marquent chacune un progrès dans le développement de la Serbie.

D'abord, affermissement de Tautorité du prince à rintérieur, puis reprise des provinces qui avaient formé l'ancienne Serbie, enfin conquête de nouveaux territoires.

La même année où Etienne prenait possession du pouvoir, l'empereur Manuel I**" s'asseyait sur le trône de Constantinople ; tous deux sont considérés par l'histoire comme des princes remarquables.

Néanmoins, tant que Manuel vécut, Etienne !««" ne put rien entreprendre de sérieux contre l'Empire grec.

Pendant les premières années de son règne, le prince s'attacha à l'organisation de son État. Il parvint à vivre en bonne harmonie avec ses deux frères, avec les Zupans, et grâce à l'appui de ces derniers il organisa l'armée serbe en vue d'expéditions éventuelles.

Affermi dans son pouvoir, Etienne n'attendait qu'une occasion pour essayer de rendre à la Serbie ses anciennes limites abandonnées par Tcheslav à l'empereur Alexis Comnène, cinquante ans auparavant, c'est-à-dire la Mer Adriatique et les monts Argentaro et Balkans. Le prince serbe crut le moment favorable en 1 149. Profitant d'une révolte des Dalmates, il prit parti pour eux contre l'Empereur et leur porta secours. Les Hongrois envoyèrent également des forces se joindre aux Serbes et aux Dalmates. Le succès ne répondit

pas aux espérances d'Etienne. Bien qu'engagé dans une guerre acharnée avec Roger de Sicile, Manuel écrasa l'insurrection dalmate.

L'année suivante, Etienne fit une nouvelle tentative, secondé par les mêmes auxiliaires. Il battit d'abord un des généraux de l'Empereur, mais celui-ci prit en personne la conduite de la guerre et, marchant de succès en succès, anéantit l'armée hongroise sur les bords de la Drina, qui sépare la Bosnie de la Serbie; puis, se tournant vers le prince de Serbie, il le mit dans une telle position qu'Etienne fut obligé de demander la paix. Il se reconnut de nouveau vassal de l'Empire et remit à plus tard ses projets ambitieux.

Comprenant qu'il serait impossible de lutter contre Manuel, Etienne s'efforça de vivre en bonne intelligence avec lui. Il assista sans y prendre part à la campagne de 1 168 dans laquelle le roi de Hongrie fut battu à Zeugmine, puis, quand l'Empereur s'engagea en 1171 dans sa grande guerre contre les Vénitiens, le prince de Serbie lui confia une partie de ses forces.

Les Vénitiens, commandés par le doge Michel Vitali, assiégèrent et emportèrent d'assaut Raguse et plusieurs autres villes que les Grecs possédaient sur le littoral de la Mer Adriatique. Une nouvelle révolution survenue en Asie Mineure obligea l'Empereur à faire la paix avec la République de Venise ; il obtint la restitution de Raguse.

Pour prix de son concours dans cette guerre et dans l'espoir de se l'attacher plus complètement, Manuel rendît au prince de Serbie la province de Rascie, sauf Raguse, qui resta toujours une république indépendante, et toute la vallée de la haute

Morawa, y compris la ville de Pristina.

Etienne, pour affirmer d'une manière encore

plus efficace la reprise de possession des anciennes

provinces serbes, transporta immédiatement à

Pristina le siège de son gouvernement (i 174).

Jusqu'à cette époque la ville de Krouchevatz, située sur la Morawa, non loin des grandes montagnes de Serbie, avait été la capitale des princes. Elle resta néanmoins l'une de leurs résidences et dans cette forteresse nombre de rois serbes furent enterrés.

Ainsi, l'Etat serbe rentrait dans ses anciennes limites ; il était sur le point de les franchir. Néanmoins, Etienne tenait trop à l'amitié de Manuel, auquel il payait toujours le tribut comme ses prédécesseurs, pour rien entreprendre sans son consentement. De plus, sous cet empereur belliqueux, les armes grecques avaient reconquis un certain prestige.

Enfin Manuel Comnène mourut le 24 septembre II 80. On le considère comme le dernier des Comnène. Une impératrice livrée à ses plaisirs, des favoris odieux, l'extrême jeunesse de l'empereur Alexis II, alors âgé de onze ans, les

entreprises des Turcs ottomans, réveillèrent l'ambition d'Etienne Némania; il entrevit de nouveaux horizons ; il lui parut enfin que le moment d'agir était venu.

Profitant des embarras de l'Empire, le prince serbe tourna d'abord ses armes vers l'ouest. Une armée partie de Raguse envahit la Dalmatie, puis la Bosnie et parvint sans difficultés jusqu'aux confins de la Croatie. Etienne s'arrêta à Gradisca sur la Save et proclama l'annexion à la Serbie de la Dalmatie, de l'Herzégovine et de la moitié de la Bosnie qu'il venait de conquérir.

Andronic, oncle et meurtrier d'Alexis II, protesta contre cette extension des Etats d'Etienne, mais le prince serbe n'en tint compte. Il venait d'ajouter à sa patrie de nouvelles provinces, l'étendue de la Serbie se trouvait doublée depuis qu'il était arrivé au pouvoir, il se sentait puissant, bien secondé par une armée forte et nombreuse.

Un seul lien le rattachait encore à l'empire grec, celui de la vassalité. Etienne le rompit en ii85; il refusa de payer le tribut et prit le titre de roi indépendant de Serbie.

C'est lui le premier qui porta ce litre, mais il ne fut point couronné, se contentant de l'éclat qui accompagnait ses armes et des acclamations du peuple serbe.

Une telle injure ne pouvait laisser Isaac II insensible ; il réunit une armée et la dirigea sur

Pristina, capitale de la Serbie. Le nouveau roi le prévint et marcha hardiment à la rencontre des troupes impériales. Celles-ci, bien déchues de leur valeur, ne tinrent qu'un instant devant les Serbes. A la suite de sa victoire, Etienne s'empara de plusieurs villes de la province grecque de Macédoine. L'Empereur demanda la paix et l'obtint. Il fallut qu'Isaac II l'achetât par l'abandon de toutes les conquêtes d'Etienne, la reconnaissance de son titre de roi et de son entière indépendance.

Bien plus, le monarque serbe traita aussitôt l'Empereur d'égal à égal, et le mariage d'Eudoxie, fille d'Isaac, avec Etienne, fils du roi, affermit le traité de paix.

Quelques années après ces événements, en 1189, l'empereur d'Allemagne, Frédéric I^r, conduisant la troisième Croisade, atteignit les frontières de Serbie. Etienne lui fit un excellent accueil et mit à sa disposition tout ce qui pouvait être utile à son armée. Les entrevues de ces deux princes furent nombreuses et courtoises, malgré les différences de communions qui divisaient les deux peuples et étaient à l'état aigu à cette époque.

Cependant, fidèle à la foi Jurée envers Isaac II, Etienne n'aida point Frédéric de ses armes, dans la lutte que ce dernier dut soutenir contre l'Empereur grec afin d'obtenir le passage à travers l'Empire.

Une dernière expédition marqua la fin du règne d'Etienne Némania. Elle eut pour objet l'annexion de la partie de la Bosnie non conquise en 1 182 et de la Syrmie, province située entre la Bosnie et la Croatie.

Satisfait de ce qu'il avait fait pour son pays, chargé d'années et de gloire, le premier roi de Serbie voulut consacrer à Dieu ses derniers moments.

Semblable à plusieurs monarques illustres, il se retira dans le monastère de Stoudenitza, puis au couvent du mont Athos, dont son propre fils était prieur.

Ce prince, entraîné dès sa jeunesse par une vocation irrésistible vers la vie monastique, est resté célèbre dans l'église serbe, sous le nom de saint Sabbas. Il recueillit le dernier soupir de son père.

On est saisi d'étonnement quand on considère les progrès accomplis par la Serbie pendant la dernière partie du règne d'Etienne Némania, et cependant le peuple serbe était encore loin d'atteindre l'apogée de sa puissance.

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