CHAPITRE V
ÉTEENNE II OUROCH (i 197-1224)
^TIENNE I*' laissa trois fils ; Etienne, Voue et Rastco. Le premier lui succéda sous le nom d'Etienne II surnommé Ouroch : le droit au trône de Serbie était devenu héréditaire par l'approbation de la Skouptchina et plus encore par le fait accompli.
Ratsco est le prince dont nous avons parlé qui devint saint Sabbas ; Voue, le second, doit jouer un rôle pénible sous le règne de son frère.
Le premier soin d'Etienne II fut de consolider Jes conquêtes de son père. La Serbie venait d'acquérir de nouveaux territoires, elle avait grandi un peu vite, beaucoup trop au gré de ses voisins.
Le roi voulut se les attacher par des alliances :
Alexis III accepta ses avances et, tranquille de ce côté, Etienne noua avec les Bulgares de nouveaux liens de paix. Il se consacra' dès lors complètement à l'organisation intérieure des pays nouvel-' lement réunis à sa couronne.
Essentiellement pacifique, Etienne ne sacrifia jamais son penchant aux suggestions de son entourage, qui le poussait à de nouvelles entreprises. Son règne de vingt-sept ans s'écoula sans qu'il tirât une seule fois l'épée. Une aussi longue période de tranquillité est unique dans l'histoire de Serbie.
La nation n'eut qu'à se louer d'une telle situation : elle lui fut très utile sous tous les rapports et particulièrement augmenta le prestige dont la Serbie s'entourait déjà aux yeux des nations occidentales.
Un orage cependant menaçait le nouveau royaume : il se formait du côté vers lequel les princes serbes n'avaient point encore éprouvé d'embarras sérieux.
Les Serbes et les Hongrois avaient d'une manière générale vécu jusqu'à cette époque en assez bons termes, témoins particulièrement les efforts qu'Etienne I" tenta de concert avec eux pour secouer la suzeraineté de Constantinople. En efifet, ces deux peuples ne possédaient que quelques points de contact sur le cours du Danube et de la Save qui établissait une frontière
naturelle entre les nations; la Bosnie, l'Herzégovine et la Dalmatie, provinces grecques, les empêchaient de se rencontrer, de se toucher de trop près. Du jour où ces trois provinces passèrent sous la domination serbe, il cessa d'en être ainsi et les rapports se tendirent immédiatement.
André II, roi de Hongrie, voyait d'un œil jaloux les progrès du roi de Serbie ; son titre royal surtout lui portait ombrage et sa puissance menaçait la sécurité des États hongrois. Du moins, il le pensait ainsi.
N'osant s'attaquer ouvertement à Etienne, il eut recours à l'intrigue et trouva dans le prince Voue, frère du roi de Serbie, un concours des plus précieux. Voue avait le gouvernement de la Dalmatie, de la Bosnie et du Monténégro ; le roi de Hohgrie lui suggéra l'idée de se rendre indépendant de son frère, dans l'espoir d'arriver peutêtre un jour à le détrôner. Le prince serbe prêta une oreille complaisante aux insinuations d'André et pour sa honte se livra enfin complètement à ces projets. Au printemps de 1204, un corps d'armée hongrois franchit la frontière de Bosnie, en ce moment dégarnie de troupes. Ce qui se passait à Constantinople la même année attirait alors complètement l'attention d'Etienne II. Les Croisés, commandés par Baudoin, comte de Flandre et de Hainaut, venaient de débarquer au fort Saint-Etienne, à trois lieues de Constanti-
nople, et, reçus à coups de traits par les Grecs, mettaient le siège devant Byzance qui leur refusait le passage en Asie Mineure.
Après six mois de pourparlers avec Alexis II, les Croisés, continuellement dupés par les Grecs, finirent par perdre patience, s'emparèrent de Constantinople, chassèrent l'Empereur et nom* mèrent à sa place Baudoin, comte de Flandre.
Rien ne pouvait mieux servir les intérêts d'Etienne II que cette révolution. Il sollicita et obtint sans peine l'appui du nouvel Empereur latin. Celui-ci, désireux de se faire des alliés et déjà aux prises avec les Bulgares, traita volontiers avec les Serbes et, voulant reconnaître d'avance les bons services d'Etienne à son égard, chargea saint Sabbas, de passage à Constantinople, de porter au roi une couronne et sa reconnaissance officielle comme monarque indépendant de Serbie, Dalmatie, Bosnie, Dioclétie, Tribunie et Zolhymie. Dès lors, Etienne II, surnommé Ouroch, prit le titre de roi premier couronné de Serbie.
On comprend que de si graves événements détournassent des provinces occidentales de son royaume les regards d'Etienne II. André II en avait profité pour nommer, de sa propre autorité, Voue roi indépendant de Bosnie et de Dalmatie et le mettre ainsi en opposition avec son frère en divisant le royaume en deux parties, en allumant la guerre civile.
Toutes ces intrigues échouèrent cependant. Les historiens attribuent à saint Sabbas, le génie tutélaire de la Serbie, le mérite d'avoir apaisé cette querelle et rétabli le calme et l'unité dans l'État. Le frère rebelle rentra dans le devoir, cessa tous rapports avec le roi de Hongrie et ce dernier abandonna les frontières de Bosnie. Voue mourut d'ailleurs bientôt après et toute cause de conflit disparut.
Une question des plus importantes pour l'avenir de la Serbie fut agitée à cette époque entre le pape Innocent III et Etienne II. Le chef de l'Eglise romaine désirait vivement voir la nation serbe rentrer dans la communion catholique :
l'établissement d'un Empereur français sur le trône de Gonstantinople favorisait ses vues. Des pourparlers eurent lieu qui n'aboutirent point, soit que le Pape ne consentît pas à certains avantages que demandait Etienne pour prix de son retour à l'ancienne Église, soit que le roi de Serbie ne fut pas suffisamment sincère dans son désir.
L'influence de saint Sabbas ne semble point avoir agi dans le sens d'un changement de religion. La reconnaissance solennelle d'Etienne comme roi de Serbie, que l'empereur Baudoin accorda peu de temps après, comme nous venons de le dire, fit cesser toutes les négociations, et la Serbie demeura pour toujours dans la foi orthodoxe grecque.
Certains historiens ont cru voir dans la persistance de la Serbie à s'attacher à l'Église grecque une cause de ses malheurs au xv« siècle. A les croire, la Serbie catholique romaine aurait résisté plus avantageusement à Tenvahissement des Turcs. La chose ne nous semble aucunement prouvée, car la Hongrie qui resta toujours soumise au Pape ne fut guère plus épargnée que la Serbie par les Infidèles, et, si elle échappa définitivement à leur conquête, cela tient à sa position géographique plus qu'à toute autre chose.
Le règne d'Etienne II se termina dans une paix féconde pour la Serbie.