RELIGION -CÉRÉMONIES
La religion du royaume de Siapi est le Bouddhisme, dont les préceptes sont inscrits dans le livre sacré nommé Traipliûmy ce qui veut dire les Trois lieux. Cette dénomination vient de la division même que les Siamois font de l'univers. Ils distinguent en effet trois états de l'univers :
1*" L'univers en général, dans son ensemble, comprenant la Terre.
2** L'univers en ce qui concerne le Système des cieux.
3** L'univers en tant que ce qui concerne l'Enfer.
Les Siamois placent dans la divine Lanka (Ceylan) le siège primitif de leur religion. C'est en effet de Ceylan, que le Bouddhisme, au quatrième siècle de notre ère selon les uns,
et même avant Jésus-Christ selon les autres, a été porté dans rinde au delà du Gange.
Bouddha, sans être reconnu pour dieu, est honoré à l'égal de la divinité par le peuple siamois. On lui donne le titre générique de Arahang {éloigtié des pécheurs^ père des justes^ éloigné des ennemis^ c'est-à-dire des mauvais désirs).
Bouddha sait les lois de la nature et connaît toutes les créatures d'une manière vraie et distincte. Il connaît tous les animaux ^ la terre et le ciel ; il n'a pas de semblables ; toutes les créatures lui sont soumises.
En un mot, il est le maître des hommes et leur enseigne le chemin des deux.
Adorer Bouddha, être supérieur à tous les êtres et présidant aux mysûres de 'la religion à laquelle il a donné son nom à Siam et dans une grande partie de l'Inde orientale, est le premier et même l'unique précepte de cette religion bouddhiste. Aussi l'image de Bouddha estrelle répétée à l'infini, et sa statue, chargée d'or et de pierres précieuses, s'élève dans toutes les pagodes confiées aux soins exclusifs des talapoins ou prêtres. Les préceptes du Bouddhisme, il faut le proclamer, ont pour objet essentiel de combattre les mauvais penchants de l'homme et de le rendre digne de jouir, dans un autre monde, d'une vie nouvelle et pure.
Cependant, il ne faudrait pas croire que le Bouddhisme de Siam fût identique au Bouddhisme indien. Il existe, en effet, entre les deux doctrines quoique semblables, des différences notables. C'est ainsi que les Siamois distinguent neuf degrés dans la perfection, tandis que les Bouddhistes indiens en comp-
tenlonze. Il n'y en a que dix proprement dits, un de plus que chez les Siamois, puisque le onzième et dernier est l'assimilation à Bouddha. Ajoutons encore que la doctrine du Nirvana du Bouddhisme indien a son équivalent dans le Niphan du Bouddhisme siamois. Toutes les deux sont l'image de l'anéantissement, de l'extinction. L'aumône est la vertu souveraine selon la prescription bouddhiste ; aussi tous les jours à l'aurore les fleuves et les canaux sont sillonnés par les Talapoins qui vont mendier et tous les pieux Siamois, et surtout les femmes et les enfants se mettent-ils sur le pas de leur porte pour donner leur offrande aux prêtres qui passent avec leur besace ou leur marmite.
Quoique le Bouddhisme soit la religion du royaume de Siam , le Roi, très-tolérant pour l'observance de tous les cultes, protège et fait respecter le christianisme.
Depuis de longues années, de nombreux missionnaires s'efforcent de convertir au catholicisme les populations siamoises; Bangkok possède un siège épiseopal, occupé aujourd'hui par Mgr Dupond, évèque d'Azoth.
Nous venons de dire que le Roi de Siam est très-tolérant pour l'observance de tous les cultes ; nous pouvons ajouter que ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que cet hommage doit être rendu aux sentiments des Souverains de ce pays et a la nation siamoise, car, il y a bientôt deux siècles, notre illustre la Bruyère, ce grand écrivain, l'une des gloires les plus pures du règne de Louis XIV, l'auteur, en un mot, des Caractères^ a, dans son livre immortel, consacré tout un paragraphe au Siam et à cet esprit de tolérance religieuse qui distinguait déjà cette nation ^
Voici ce curieux paragraphe :
« Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade * « des Siamois a été d'exCiter le roi très-chrétien à renoncer « au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux « Talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour perce suader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous- « mêmes, par leurs livres et par leurs entretiens ; qui a eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils « eussent placé des figures de métal pour être adorées; avec .
« quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous « pas des choses si extravagantes ? Nous faisons cependant six a mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des « royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire a pour faire très-sérieusenienl à tous ces peuples des propo- « sitions qui doivent leur paraître très-folles et très-ridicules: « i/« supportent^ néanmoins ^ nos églises et nos prêtres ; ils les « écoutent quelquefois ^ leur laissent bâtir leurs églises et faire « leurs missions. »
Parmi les cérémonies, la plus curieuse est celle des funérailles. La crémation est d'un usage universel qu'il faut attribuer non-seulement à la religion, mais aussi à L'inondation qui couvre le pays pendant plusieurs mois de l'année.
Les cérémonies qui accompagnent la crémation des personnes royales se font avec un grand apparat. En voici le cérémonial selon un témoin oculaire, M^*^ Pallegoix :
« Quand un Roi de Siam est mort, on lui fait avaler une
* Allusion à l'ambassade envoyée à Louis XIV par le Roi de Siam en 1680, et qui fut reçue en grande pompe au palais de Versailles.
- 5ë — « grande quantité de vif-argent, on lui met un masque d'or, ^ c( et on l'établit solidement assis , sur un trône percé, auc( dessous duquel est un grand vase d'or; le vif-argent le des- K sèche promptement ; tous les jours on va en grande céré- K monie vider dans le fleuve ce qui est tombé dans le vase « d'or, et lorsque le corps est bien desséché, on l'accroupit ce les mains jointes dans une grande urne d'or, où on le « garde environ un an, pendant qu'on fait les préparatifs de « ses funérailles. On envoie couper dans les forêts les plus « grands arbres qu'on puisse trouver. Tout le peuple est mis c( en réquisitionpour la construction d'un catafalque colossal « et pyramidal, de trois cents pieds de haut, qu'on élève sur « une grande place au milieu de la ville... Au temps fixé on c( processionne en grande pompe sur un char doré l'urne qui c< renferme le corps du défunt, on le place sur une haute (c estrade, alors commencent les jeux publics qui durent « sept jours. Le dernier jour, le Souverain héréditaire met « lui-même le feu au bûcher composé de sandal et autres c( bois odoriférants. Quant aux os qui ne sont pas consumés, « on les réduit en poudre, on les mêle avec un peu d'argile c< et on en fait de petites statues. »
Ces cérémonies dans lesquelles le gouvernement déploie un grand luxe, attirent un immense concours de population toujours empressée d'honorer par sa présence la mémoire de ses rois défunts.
11 est encore une cérémonie ou plutôt une suite de fêtes que les Siamois célèbrent avec empressement. Nous voulons parler des solennités qui ont lieu tous les ans, à l'époque de ranniversaire de la naissance du Roi, et que signalent de
, grandes processions sur terre et sur Teau, pendant lesquelles le Souverain, accompagné delà famille Royale et de toute sa cour, visite les pagodes principales de son Royaume. Nous devons à un témoin oculaire de ces dernières cérémonies qui ont eu lieu au mois d'octobre 1867, un récit auquel nous allons emprunter quelques détails intéressants.
Nous laisserons parler le narrateur :
« Le 19 octobre 1867 ont eu lieu à Bangkok les processions sur terre et sur Teau, présidées par le Roi, de Siam, dans le but d'aller en pèlerinage, à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, aux pagodes royales disséminées dans Bangkok et sur les bords du fleuve Mé-Nam.
a Dans la procession sur terre, le Roi, précédé de sa garde et de sa musique, est assis sur un trône porté en palanquin par huit pages et escorté de trois mandarins tenant ouverts des parasols a huit étages qui sont les insignes de la royauté au Siam. IjB cortège, composé de plusieurs voitures à l'européenne où se trouvent les Princes et Princesses de la famille royale, défile au milieu de la foule du peuple et des habitants qui ont pris soin d'exposer sur le passage du Roi leurs étoffes les plus riches.
« Dans la procession sur l'eau, la solennité est encore plus imposante.
« Le Roi, couronne en tète, quitte le palais et monte dans sa barque de cérémonie suivie par toutes celles des mandarins. Rien de plus pittoresque à voir que cette multitude de pirogues dorées et occupées par tous les personnages de haut rang en costumes officiels.
« Quatre barques de cent vingt pieds de longueur et où se
trouve la garde du Roi, ouvrent la marche ; viennent après deux barques contenant, Tune la musique européenne, et l'autre la musique siamoise. Apparaissent ensuite les barques royales, parmi lesqijelless'avance majestueusement celle du Roi. Cette barque est longue de plus de cent pieds, ornée à l'avant d'un groupe de dragons dorés, de trente pieds de haut, et surmontée de parasols d'or à sept étages. Sur la barque royale s'élève le trône surmonté d'un dôme représentant la couronne royale. De chaque côté du trône, dont les marches sont couvertes de riches tapis, est un arbre d'or aux feuilles du même métal, et qui est encore un insigne royal. En face du trône et sur une espèce d'étagère à deux gradins sont placées les théières, les coupes d'or ornées de diamants et d'émeraudes ; à côté est un riche coussin sur lequel sont posées les pantoufles du Roi lorsqu'il les quitte pour descendre à terre, car Sa Majesté siamoise ne marche jamais dans ces solennités religieuses que pieds nus. De l'arrière à l'avant et au centre de la barque royale se tiennent les grands mandarins portant les parasols ouverts pendant tout le temps que le Roi est présent, et ceux chargés de la préparation du bétel pour Sa Majesté.
c< Le Roi, assis sur son trône, la couronne en tête, appuie sa main droite sur une caime tellement couverte de diamants et de pierres précieuses, qu'on n'en pourrait reconnaître la matière ; sa main gauche tient un mouchoir blanc à coins brodés d'or. Les doigts des mains, la poitrine du Roi, sont également resplendissants de pierres précieuses, et la couronne royale est tellement lourde qu'elle interdit presque le mouvement à Sa Majesté.
« A droite de la barque royale est une autre barque, moins grande et moins riche que la première, ayant au centre, au lieu d'un trône, un dôme doré garni de rideaux de drap d'or ; c'est cette barque qui accoste la terre et dans laquelle le Roi descend pour aborder et se rendre aux pagodes, après avoir ôté sa couronne et ses pantoufles et pris un costume plus léger.
c< Une autre barque contient les présents destinés par le Roi aux Talapoins et aux pagodes, confiés à la garde de nombreux serviteurs portant une veste rouge et une calolte violette.
c( Le costume nouveau pris parle Roi en quittant sa barque se compose d'une chemise de mousseline blanche retenue par des boutons de diamants d'une grosseur prodigieuse, d'un langoulis national en soie brochée, d'une veste de drap d'or ornée de plaques et de boutons en diamants; sur sa tôte est une toque de veloyrs noir garnie de diamants et de rubis.
c< Lorsque le Roi a mis le pied à terre, un bruii de jonques marines se fait entendre, et aussitôt tous les mandarins et le peuple se prosternent, le visage tourné du côté de Sa Majesté, en levant les mains au ciel comme pour implorer sa protection ; ensuite les mandarins, ayant à leur tête les plus élevés en grade, se mettent en marche et se dirigent vers la pagode que le Roi va visiter. Tout le parcours du chemin est tendu de nattes; à l'entrée de la pagode, deux pages se présentent pour laveries pieds de Sa Majesté; une aiguière d'or et un plateau de même métal déposés sur un riche tapis servent à cette cérémonie.
« Le costume des grands mandarins ressemble assez a
celui des prêtres officiant dans nos grandes cérémonies religieuses, lorsqu'ils sont revêtus de leurs riches ornements: Par-dessus le langoutis en soie, ils portent une longue chemise en mousseline brochée, brodée d'or en bas, au collet, aux poignets, et ayant au-dessous du coude une large broderie faisant le tour du bras ; un sabre enrichi de pierres précieuses est porté en sautoir et retenu par un large baudrier orné d'or et de diamants ; les mandarins d'un ordre inférieur ont les mêmes broderies, mais en soie blanche
c( À la porte de la pagode et tout autour de l'enceinte qui est immense et renferme une quantité de petits temples et de jardins pittoresques à l'instar de ceux de la Chine, sont placés, dans des pavillons ouverts, les membres delà famille royale et les premiers dignitaires de l'État, qui se retirent à la suite du Roi et remontent dans leurs barques respectives lorsque, les cérémonies étant terminées, Sa Majesté rentre dans son palais. »