‹ Le royaume de Siam (volume 3)Chapitre 7 sur 26 · MŒURS- USAGES · texte numérisé non relu

MŒURS- USAGES

Quant aux mœurs, elles sont très-douces. Les Siamois, nous dit Mgr Pallegoix^ dont le témoignage est fort précieux en raison du long séjour de ce digne prélat dans le pays, appartiennent à la race Mongole. Leur taille moyenne est d'environ cinq pieds deux pouces; ils ont les membres inférieurs forts et bien proportionnés, le corps long, les épaules larges, les membres et la poitrine bien développés, le cou court, et la tête proportionnée; enfin les mains sont grandes et le teint olivâtre. La partie supérieure du front est étroite, le visage est large entre les pommettes, et le menton est étroit par rapport à la partie supérieure de la tète. Les yeux sont noirs et bien fendus, le blanc est légèrement teinté de jaune. Le nez est un peu aplati, les na-

rines sont ouvertes, les lèvres s'avancent mais peu. Ils s'épilent la barbe. Les cheveux sont rudes et d'un beau noir; ils les gardent en touffe sur le haut de la tôte, le reste de la chevelure est rasé ; seulement, les femmes conservent de plus deux mèches de cheveux d'une longueur de deux à trois pouces qui longent les tempes.

On rase la tète des enfants dès leur bas âge. À trois ou quatre ans on leur garde un toupet rond au sommet de la tête, mais un peu en avant. Ce toupet de cheveux, qui est bien peigné, artistement noué et retenu par une belle épingle en or ou en argent que les pauvres remplacent par un piquant de porc-épic, n'est coupé que lorsque les enfants ont atteint douze ou treize ans. Cet usage donne alors lieu à une cérémonie de famille que l'on nomme : cérémonie de la coupe du toupet.

Une d'elles s'est accomplie au mois de mars dernier, à la cour de Siam, sur la personne de la princesse Fuang Cambodiaratne, fille cadette 'du roi de Cambodge^ Naradon. Cette jeune princesse réside à la cour de Siam avec sa sœur, la princesse Cambodia Raymiaduang. On sait que le roi de Cambodge, qui était précédemment tributaire du royaume de Siam, a reconnu le protectorat de la France, à laquelle il est lié par un traité d'alliance perpétuelle.

Les deux rois de Siam et de Cambodge sont restés unis par les liens de la plus étroite amitié.

La tête est tellement chose sacrée chez les Siamois, que personne, même les esclaves, ne supporterait qu'on les touchât de la main sur cette partie du corps ; enfin, ils portent si loin le respect du chef^ qu'ils ne demeureraient jamais dans

une maison dont d'autres personnes habiteraient l'étage supérieur.

Leur costume est des plus primitifs. 11 se compose pour les femmes comme pour les hommes d'une simple pièce d'indienne teinte (langoutis) qu'ils attachent à la ceinture, en ayant soin d'en relever les deux bouts. Les jeunes filles nubiles portent toujours une écharpe qui leur couvre là poitrine. Ce n'est qu'après leur mariage qu'elles laissent la partie supérieure du corps à découvert; et cependant aujourd'hui celles qui se reispectent, se drapent d'une gaze. D'une propreté excessive, ils se lavent et se peignent jusqu'à deux et même trois fois par jour. Leur caractère est doux. Ils sont naturellement affables, aiment passionnément les bijoux, l'or, l'argent, en général ce qui brille. Les jeux et les divertissements sont en grande faveur. De plus, le peuple de ce pays a un goût naturel pour les métiers et les arts industriels ; il accueille les étrangers avec bienveillance et se montre trèsdocile envers l'autorité ; la vieillesse est très en honneur, et le respect pour les parents très-profond.

Ils ont aussi le culte de la famille.

Les cérémonies du mariage ont un cachet tout particulier; c'est toujours un entremetteur qui va trouver les parents de la jeune fille, — Le prétendu doit payer une dot que les parents acceptent, en rendant l'équivalent en objets de toilette et de ménage. — Le jour de la cérémonie arrivé, le futur, accompagné de ses parents, en tête desquels marchent les talapoins avec la musique, se rend dans la famille de la prétendue, suivi de personnes portant des plateaux chargés de présents, dont deux de chaque espèce. Leur nombre n'est

jamais moindre de douze et va quelquefois jusqu'à cent. Une fois réunis, le garçon et la jeune fille viennent saluer leurs parents, puis on mâche le hètel apporté par le mari, ce qui est le signe de l'alliance des deux époux. Cette cérémonie terminée, un repas en commun a lieu, après lequel le mari retourne chez lui, suivi de son cortège, et dans la soirée les parents de la jeune mariée la conduisent au domicile conjugal.

Bien que la polygamie soit dans les mœurs du pays, elle n'y a cependant pas l'influence exagérée qu'on lui attribue dans d'autres contrées de l'extrême Orient.

On peut en juger par les détails authentiques suivants :

Le Roi a 62 descendants, dont 29 fils et 33 filles.

Dix enfants naquirent d'une seule de ses femmes. Une autre femme lui en donna 7, une autre 4, etc. En somme, 30

femmes seulement ont donné le jour aux fils et filles du

Roi. — Quatre d*entre ces femmes sont mortes.

Les autres femmes composant le harem royal, et qui sont toutes prises parmi les princesses ou filles de mandarins de haut rang admises par faveur spéciale dans le palais du souverain, attendent que Sa Majesté leur procure, lorsqu'elles ne sont pas choisies par lui, des alliances en rapport avec le rang de leur famille.

Il y a loin de là, comme on le voit, aux 600 concubines attribuées au Roi de Siam.

Bien que le Siamois riche puisse avoir trente femmes, il n'en est pas moins vrai, qu'il n'en a qu'une légalement. Ce sont, en effet, les enfants seuls de la première femme qu'il

a épousée qui héritent. Les autres n'ont que ce que leur père leur a donné de son vivant. De plus, seule, cette première femme a le droit de commander. Les autres n'ont que le

devoir d'obéir.

Du reste l'esclavage est entré à tel point dans les mœurs du pays, que les esclaves y forment au moins le tiers de la population. Ils se divisent en deux classes :

1^ Les captifs ou prisonniers de guerre ;

S"" Les esclaves ordinaires^ c'est-à-dire ceux qui ont été obligés de se vendre eux-mêmes pour vivre et payer leurs dettes ou ceux.qui ont été vendus par les pères et mères dans leur bas âge. Les premiers peuvent toujours se racheter en payant leur dette; peut-être est-il à regretter qu'ils n'aienl droit à aucune rétribution comme salaire et que leur travail ne compte que pour l'intérêt de leur dette. — Quant à ceux qui sont nés dans l'esclavage, la loi leur permet de devenir libres au moyen d'une rançon dont le taux est fixé par le gouvernement. I^a situation de la population esclave n'est pas aussi pénible qu'on pourrait le supposer au premier aperçu ; car les maîtres traitent avec beaucoup d'humanité, et ne font travailler que très-modérément les malheureux qu^unë des deux causes précitées ont réduits en servitude.

Quant aux habitations, elles sont très-saines et biçn appropriées au climat. Elles sont élevées en bambous et couvertes de feuilles de palmier. Nous parlons ici des habitations du petit peuple des villes et des campagnes ; celles des riches sont beaucoup plus luxueuses, bâties en briques à la façon chinoise; elles sont bien meublées et entourées de vastes jardins.

Le climat même impose cette hygiène qui est prudemment observée. Une grande propreté règne partout.

Les rues de la ville, percées dans les intervalles que les canaux laissent disponibles, sont pavées de larges briques et bordées sur tout leur parcours de vastes bazars.

Les Siamois qui, en raison de leur croyance sur la transmigration des âmes, tiennent en honneur tous les animaux, ont une vénération toute particulière pour le lion, quoiqu'il ne se trouve pas dans le pays.

Les éléphants blancs sont aussi un objet de la vénération publique.. Ce qui ajoute encore à cette vénération, c'est qu'ils sont extrêmement rares. Quand on en aperçoit un, on en fait la capture avec un grand appareil. Les mandarins vont audevant de lui avec la musique en tête. Depuis 515 ans, pendant le règne de trente-huit rois siamois y compris le présent règne, il y a eu seulement vingt-quatre éléphants blancs capturés à diverses époques. Sur ce nombre, on en a compté de différentes catégories,dont onze delà première. C'est pourquoi l'éléphant blanc est le symbole du royaume de Siam et se trouve représenté dans les armes de ce pays. On garde ces beaux animaux dans le Palais-Royal, en les entourant de grand luxe et de grands soins. Bangkok n'en possède actuellement qu'un seul.

Les Siamois sont d'une extrême frugalité. Ils mangent fort peu de viande. Leur nourriture se borne à du riz bouilli et du poisson, déjeunes pousses de bambou et d'autres arbres, le tout accompagné d'une sauce rouge au piment. Ils ne boivent jamais avant d'avoir fini leur repas. Ils prennent alors une tasse d'eau fraîche ou de thé sans sucre. Leur repas, en

général, ne dure pas plus d'un quart d'heure à vingt minutes, il y est observé le plus grand silence.

Ils font aussi un grand usage de la feuille de bételj arbuste qui pourrait se comparer à notre lierre, si ce n'est que la feuille a beaucoup moins de consistance. On étend sur celte feuille d'un goût acre une légère couche de chaux vive rougie par du carmin, et on la met dans la bouche avec un morceau de noix d'arech et une pincée de tabac; elle est ainsi mâchée par la majorité des indigènes des deux sexes, qui ont soin d'en faire une petite réserve qu'ils placent sur l'oreille. — Elle a les propriétés enivrantes de l'opium, mais cependant plus modérées. — L'usage du bétel noircit les dents (ce qui, du reste, est une beauté dans le pays) ; pris à petite dose, il contribue beaucoup à leur conservation, de même qu'il les détruit s'il est excessif ou si Ton y mêle trop de chaux.

On a dit que les œufs de fourmis et les nids d'hirondelles étaient une des nourritures de Siam ; ceci e^t une erreur. Les gens riches seuls peuvent en manger, car c'est un mets très-recherché et très-coûteux.

En définitive, le Siamois est d'un caractère heureux, il est sobre, il aime sa famille, son hospitalité est fort large. Le suicide, si fréquent en Chine, est inconnu à Siam; c'est la meilleure preuve de la bonté du caractère et de la douceur des mœurs de ses habitants.

Page 1