HISTOIRE. - DESCRIPTION DES MINES D'ONQKOR
Loin de nous l'idée de faire ici Thistoire complète du royaume de Siam. La mesure même de cette notice repousse toute intention de ce genre. Nous ne voulons donner qu'un aperçu de l'histoire de ce pays dont les relations avec l'Europe en général, et avec la France en particulier, ne remontent qu'à Ix)uis XIV. Nous nous bornerons donc à jeter un coup d'œil rapide sur ses précédents historiques.
L'histoire proprement dite de Siam date de l'époque de la fondation de sa première capitale, Juthia. C'est l'an 712 de l'ère siamoise (1350 après J.-C), que Phaja-Uthong, émigrant du Cambodge dont il était devenu roi après avbir épousé la reine de ce pays, fonda Juthia et prit le titre de Phra- Rama-Thibodi. l^ royaume de Siam comprenait alors seize
États, dont voici la liste d'après les annales siamoises : 1" Malaka, 2" Xa-Va, 3^ Tanaosi (Ténessérim), 4" J^a-Khon- Si-Thamarat (Ligor), 5^ Thavai, 6^ Mo-Ta-Ma (Martaban), V Mo-Lamlông (Moulmein), 8* S6ng-Khlà, 9^ Chanlhabun, 10^ Shitsanulok, ll'^Sukkôthac, 12^ Phixai, l,VSavanka-Lok, 14^Phichit, 15" Kamphïngphel, 16* Nakhon-Savan*.
Deux cents ans plus tard, 909 de Tère de Siam, 1547 (le Tère chrétienne, Juthia était une ville importante. C'est, en effet à cette époque que se place la lutte sanglante du royaume de Siam avec le roi de Pégu. Le roi de Siam était alors Phra-Chao-xang-phùôk , qui veut dire : Maître des sept éléphants blancs. La guerre dura de 1547 à 1567. Go fut Siam qui triompha de Pégu, dont le roi fut tué par Phra-Naret, successeur de Phra-Ghao-xang-phùôk. Mais la rivalité de Juthia et de Cambodge ne se termina que seize ans plus tard et lorsque, en 1583, le roi de Siam eût fait prisonnier le roi de Cambodge. La guerre avait donc duré vingt ans et la rivalité trente-six.
Jusqu'à l'arrivée de Constantin Falcon ou plutôt Pholcon, Génois d'origine selon les uns, Grec selon les autres, c'està-dire en 1659, l'histoire de Siam se borne à des querelles de palais. Mais cette année (1019 de l'ère de Siam) le gouvernement siamois, à l'instigation de Constantin Pholcon, se met en rapport avec l'Europe, et le roi de cette contrée envoie des ambassadeurs au roi de France Louis XIY. Des historiens ont cherché à révoquer en doute l'authenticité de cette ambassade; cependant on ne saurait songer un
Consulter, pour plus de détails, quoiqu'ils soient encore bien insuffisants, l'ouTrage de Mgr Pallegoix, t. U, p. 75 et seqq.
seul instant à la nier, puisque non-seulement les annales siamoises la constatent, mais que les Mémoires français, notamment ceux de Tabbé de Choisy, en fixent la date à Tannée 168î, et que Louis XIV, pour répondre à ce témoignage, nomma M. le chevalier de Chaumont son ambassadeur auprès du roi de Siam. L'ambassade française arriva à Juthia au mois de septembre 1687.
Nous touchons maintenant à une époque décisive, à une période critique pour le royaume de Siam. En 1766, Juthia est assiégée par les Birmans; elle leur résiste grâce au dévouement et à la présence d'esprit d'un des gouverneurs de province nommé Phaja-Thak. Il sut rallier les Siamois à Chantaboun et revint ensuite à Juthia où il parvint, par son courage, à sauver la ville de la ruine. Les Birmans furent repoussés. Mais, en 1782, le nouveau roi de Siam, Phra-Phuti-Chao-Luang, abandonna Juthia et transporta le siège du gouvernement à Bangkok qui n'était alors qu'une bourgade fortifiée et devint ainsi la nouvelle capitale. Le rôle politique de Juthia, qui avait duré 432 ans, avait été soumis à bien des épreuves, mais il n'avait jamais manqué aux obligations qui s'imposent à toute ville, siège d'un gouvernement. Ajoutons qu'en 1606, l'empereur du Japon envoya une lettre et des cadeaux au roi de Siam. Celui-ci fit partir une ambassade qui fut reçue à Yeddo par le Djogoun. Les relations avec le Japon ne durèrent que vingt-trois ans. En 1629, elles furent complètement interrompues. Jusqu'à cette époque le Siam avait fait avec le Japon le commerce de l'or, car c'est de Siam que le Japon prit l'usage de la monnaie d'or.
Le Roi actuel de Siam, Somdelch-Fhra-Parameiidr-Maha- Chulalon-Korn, est âgé de dix-septans, étant né le 27 septembre 1855. 11 est le cinquième souverain de la dynastie régnante.
L'éducation à l'européenne qu'il a reçue, l'intelligence qu'il a montrée jusqu'à ce jour, donnent l'assurance qu'il marchera sur les traces de son glorieux père, mort si inopinément le 1*' octobre 1868.
Qu'il nous soit permis de placer ici la première lettre que ce jeune Roi a bien voulu adresser à son Consul à Paris le 12 juin 1869.
BANGKOK. — PALAIS D'AMARINOS-WINICHKAY
Le 1^ juin 1869.
Mon bon consul,
C'est avec le plus grand plaisir que je viens satisfaii'e au très-vif désir que vous m'avez exprimé naguère et tout dernièrement encore de recevoir une lettre de moi, écrite de ma propre main.
Je veux vous dire combien j'apprécie les sentiments de pieux souvenir que vous avez conservés de mon royal père, et aussi combien je suis heureux de l'affection que vous me témoignez; affection que vous avez on quelque sorte fait descendre du père au fils.
Je veux également vous remercier du soin que vous avez mis à m'écrire dès mon avènement au Irône de
Sîam et des nouvelles et informations contenues dans vos lettres.
C'est donc avec plaisir que je vous envoie ma photographie, afin que vous ne m'oubliiez pas, moi, que vous servez si dignement.
Que le maître suprême de l'univers verse sur vous ses bénédictions et ses faveurs et vous accorde une existence heureuse et prospère.
A vous sincèrement,
Signé : S. P. P. M. CHDlALONKORN.
Le 215' jour de mon règne.
Nous donnons ci-contre un fac-similé de Tautographe royal écrit en langue anglaise.
Nos lecteurs nous sauront gré d'entrer dans quelques détails sur le père de ce souverain et de rappeler succinctement les principaux traits de son existence.
Pra-Bart-Somdelch-Phra-Paramendr-Maha-Mongkut était, sans contredit, le plus remarquable de tous ses prédécesseurs, dont le nombre n'est pas moindre de quarante depuis la fondation de Juthia, ancienne capitale du royaume, en 1350. Il était fils du roi Pra-Poosalotha et appartenait par sa naissance à la première catégorie* des enfants composant la nombreuse famille de ce monarque. Sa mère était fille d'une sœur du roi Somdelch-Phra-Bawroma-Racha-Pra- Paota-Yawk-Fa et avait été honorée du plus haut titre
* C'est-à-dire qu'il était au nombre des enfants légitimes nés de la reine.
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princier, celui de Somdetch-Phra-Chow-Pee-Nang. Celte reine eut trois fils. Le second, né en 1804, était celui dont nous déplorons la perte aujourd'hui. Son grandpère avait acquis une véritable célébrité comme général sous le règne de Phya-Tak-Sin , vers 1775. Ce dernier prince, ayant eu le malheur d'être atteint d'aliénation men« taie après un règne glorieux de quinze années, mit une telle confusion et un tel désarroi dans les affaires publiques que le Grand Conseil confia au général la direction de l'État ce qu'il fit au nom du roi Phya-Tak-Sin.
Au mois de mars 1817 et n'ayant encore que treize ans, Somdetch fut élevé à la dignité de Choufa et prit alors le titre de Choufa-Mongkut. Son éducation avait été très-soignée et était bien supérieure à celle que l'on donnait ordinairement aux princes. Il se maria une première fois avec une fille noble descendant du roi Phya-Tak-Sin. Lorsque le trône devint vacant, l'opinion générale considéra Choufa- Mongkut comme devant succéder au roi défunt, concurremment avec son jeune frère, Pra-Bart, attendu qu'ils étaient les premiers princes du sang et qu'ils occupaient, en outre, les plus hautes dignités de l'État.
Pour une cause que l'on ignore, le prince Choufa- Mongkut déclina l'honneur de la royauté ; préférant, à ce moment, la vie calme et studieuse aux agitations et aux troubles inséparables des fonctions suprêmes, il laissa le trône à son jeune frère, quitta sa femme et ses deux enfants et se consacra au sacerdoce pendant vingt-sept ans, placé successivement à la tête de deux des principaux monastères.
Vers 1835, ce prince, alors âgé de quarante et un ans.
se livra avec ardeur à Tétude des sciences abstraites dans lesquelles son intelligence vraiment supérieure lui fit faire de rapides progrès.
Nous ne pouvons mieux faire, pour donner un témoignage évident des connaissances astronomiques du Roi, que de reproduire textuellement la note rédigée par lui-môme au sujet de la grande éclipse du 18 août 1868.
« Le soussigné, après avoir, à l'aide de la table des logarithnfies, du sécant, du cosécant, du sinus, du cosinus, de la tangente et de la cotangenle, calculé par la trigonométrie la projection géométrique solaire, établit : que réclipse sera visible à Hwako, en deçà de la rade de Whua^van, le 18 août courant; elle commencera à 10M5' du matin au nord-ouest du disque, par 52*" du pôle septentrional de Tastre, l'éclipsé totale aura lieu à 11**36'22'' et durera 6' 45'', elle sera entièrement terminée à l''6' par le sud-est du disque et à 122*" du pôle susdit.
« Le soussigné déclare que pour arriver au résultat mathématique qui précède, il n'a eu absolument recours qu'à des opérations el à des observations du ressort de la science. Il craint que, peut-être, une erreur se soit glissée dans ses calculs, qu'il n'a pas le temps de revoir, puisque l'écIipse se produira dans deux jours et que les calculs sont extrêmement longs ; il fait donc
uniquement ici celte remarque : que les calculs par la trigonométrie, c'est-à-dire les projections, donnent le résultat suivant : commencement de Téclipse à 10**6'', — fin à l^^S''; tandis que les calculs par les mathématiques pures donnent le résultat indiqué ci-dessus.
« Signé : S. P. P. M. MONGKDT. »
A ilwako, — le 15 août 1868, ^ le 6303< jour de son règne.
Terminons en rapportant les termes mêmes d'une note insérée par M. Le Verrier, sénateur, le savant directeur do rObservaloire de Paris, au bulletin hebdomadaire de TAssocialion historique de France (numéro du 22 novembre 1868), et qui rend un éclatant témoignage à la mémoire du défunt Roi de Siam :
c( La science doit un souvenir au Roi de Siam, qui voulut se ce transporter de sa personne sur la presqu'île de Malacca, pour « assurer toutes les dispositions nécessaires au succès de Texpédi- « tion que la France a envoyée pour Tobservation de Téclipse totale « de soleil. C'est là, dans ce pays malsain, où tous les membres de c< la mission ont pris les fièvres, que le Roi de Siam et Tun de ses a frères ont contracté la maladie dont ils sont morts l'un et l'autre.
« Nous venions de recevoir de la part de ce souverain, par rinlcr- « médiaire de son consul général à Paris, notre collègue M. Gréhuii, « la demande d'un exemplaire du compte rendu des résultats de la a mission française, lorsque nous avons appris sa mort regrettable. <f Les services rendus par la cour de Siam à notre mission seront « hautement reconnus dans ce compte rendu, qui paraHra pro- « chainemenl. »
Revenons à notre sujet.
Quelques années plus tard, à l'arrivée des missionnaires chrétiens, le prince Choufa-Mongkut se lia avec CCS derniers et fit une étude sérieuse des mœurs européennes, des langues latine et anglaise et de la religion chrétienne.
Tout porte à croire que c'est à partir de ce moment que germèrent en son esprit les vues larges et civilisatrices qui firent plus tard de son règne une époque relativement libérale, puisqu'il favorisa l'entier développement du commerce, de l'industrie et de l'instruction, et qu'il établit en principe la liberté des cultes.
Au commencement de l'année 1851, le Roi Pra-Bart- Somdetch-Phra-Nang-Klow, frère puîné de ce studieux prince, tomba dangereusement malade et mourut le 3 avril. 11 avait tout fait pour assurer à l'aîné de ses deux frères sa succession au trône, mais l'immense popularité dont jouissait le prince Ghoufa en décida autrement, et aidé par les vœux et l'influence du premier ministre (aujourd'hui régent), dont l'action dans le Conseil fut décisive, il fut élu premier Roi à l'unanimité des suffrages et sans qu'aucun trouble vint signaler son avènement.
A peine investi des fonctions suprêmes, le Roi s'occupa avec une grande ardeur des affaires de l'État et bientôt se révélèrent les qualités précieuses et les talents réels dont il était doué.
Les cérémonies du couronnement eurent lieu le 2 juin suivant.
Les heureux résultats des rapports amicaux qui exis-
talent entre le prince devenu Roi, les notables européens et les missionnaires de tous cultes résidant à Siam, ne tardèrent pas à se manifester, car le nouveau Roi inaugura une ère de liberté qui concilia tous les intérêts, en protégeant également tous les nationaux étrangers et en assurant ainsi la parfaite intégrité de leurs relations.
Bien plus, la largeur de ses vues lui fit mettre à l'étude un projet tendant à la révision complète de la forme du gouvernement actuel. 11 rêva l'établissement au Siam d'une monarchie constitutionnelle basée sur la pondération des pouvoirs
Ce fut une noble aspiration qui témoignera toujours de la noblesse de son cœur et de sa grandeur d'âme, et bien que celte idée n'ait pu être encore réalisée au Siam, les institutions de ce pays n'en ont pas moins fait un grand pas vers une amélioration sensible.
Bientôt les transactions commerciales devinrent plus fréquentes et plus importantes, et cet état de choses ne pouvant qu'augmenter, le gouvernement siamois, en même temps que les gouvernements européens, sentirent le besoin de consacrer par des traités l'inviolabilité des droits et les devoirs des différents nationaux trafiquants.
L'Angleterre ouvrit la marche par le traité d'amitié et de commerce qui fut négocié par sir John Bowring et signé le 18avriH855.
Vinrent ensuite les États-Unis d'Amérique qui, par l'intermédiaire de M. T. Ilarris, conclurent, le 29 mai 1856, un traite en tous points semblable au précédent.
Puis ce fut la France, qui envoya M. de Montigny pour
conclure un traité d'amitié et d'alliance et de commerce, signé, avec les solennités d'usage, le 15 août 1856.
Après ces trois puissances vinrent le Danemark et les Villes hanséaliquesen 1858, le Portugal en 1859,1a Hollande en 1860, la Prusse en 1862, l'Italie en 1868, et cette année, l'Autriche, la Belgique et l'Espagne.
Chacune des puissances alliées avec le Siam est représentée à Bangkok pér un consul. Depuis le traité de 1856, la France y a envoyé cinq représentants en cette qualité : MM. de Castelnau, Zanole, Aubaret, Gorsse et Dillon.
Le résultat de ces bonnes relations avec les puissances de l'Occident ne se fit pas attendre longtemps. En effet, le mouvement du port de Bangkok, qui s'était établi, pour Tannée 1866, sur dix ou douze navires venant d'Europe, s'élevait en 1868 à deux cent vingt-huit. Un tel résultat se passe de commentaires. C'est alors que l'intelligente impulsion donnée par le Roi au commerce et à l'industrie excita l'admiration et la reconnaissance de tous ses sujets, par suite de l'accroissement de bien-être qui en fut la conséquence immédiate. L'exportation avait atteint le chiffre de plusieurs millions de dollars, après avoir été longtemps limitée à quelque dix mille. Les caisses de l'État subirent en même temps l'effet de cette marée montante et les coffres publics regorgeront littéralement de valeurs. En un mot, cotte é[)oquc fut l'inauguration d'une ère de prospérité générale et de richesse. Le fleuve so couvrit de vachts et la ville de constructions nouvelles. Bangkok et les environs virent s'élever des palais
SOUDCTCII PKRA l'ARAHENDR HllIA HONGKIT
et des maisons de plaisance. De plus, une police fut organisée sur le modèle des polices européennes et un Anglais en fut nommé chef. Aujourd'hui c'est un ancien militaire français, M. Lamache, précédemment instructeur des gardes du Roi, qui est placé à la tète de cette institution. Mais ce que Ton ne saurait passer sous silence et qui mérite l'admiration et les éloges de tous, ce fut l'établissement d'une immense maison de santé destinée uniquement aux étrangers qui au* raient à souffrir du climat torride du Siam. Cette sorte de $amtarium est construit à Anghin, ville du Siam, et a coûté au Trésor plus de 250^000 francs, somme considérable eu égard au peu d'élévation du prix de la main-d'œuvre et des matériaux dans le pays. Les malades n'ont à acquitter pour les soins qu'ils y reçoivent, que la modique rémunération de 60 centimes par jour pour chaque famille. C'est le seul établissement de ce genre qui existe sur le globe.
Il nous reste maintenant à donner un dernier témoignage des sentiments d'équité et de libéralisme qui animèrent le cœur du Roi défunt , en accordant une liberté complète aux missions chrétiennes par tout le Royaume pour la propagation de la foi .
Nous terminerons par un rapide portrait de sa personne. I Le Roi, qui étaitd'une taille moyenneetd'apparencedclicalc,
jouit cependant toute sa vie d'une très-bonne santé. Sa physionomie avait une expression de bonté qui s'alliait à une grande douceur du regard; jcependant, très-vif et très-nerveux, il se mettait facilement en colère et ne s'apaisait pas aisément. Une idée domina sans cesse toute sa vie : mériter l'estime et la considération, les deux sentiments qu'il appré-
ciait par-dessus tous les autres. Profondément consciencieux, il convenait promptement d'un tort qu'il avait pu avoir, et alors il rachetait jusqu'à l'excès le mal qu'il avait pu causer. Sa mémoire, excessivement fidèle, lui avait permis d'apprendre et de retenir beaucoup et, en outre, de s'occuper à la fois de questions toutes différentes. Fort généreux de sa nature, le Roi donnait avec largesse et récompensait dignement.
11 aimait sa famille d'une tendresse infinie, et jamais il ne fit paraître de préférence pour l'un ou pour l'autre de ses nombreux enfants.
La quantité et la diversité des affaires qui occupaient sans cesse son esprit étaient prodigieuses ; cependant jamais il ne parut succomber sous leur poids et il a fallu toute la fatigue corporelle et le tourment d'esprit que le Roi s'est donnés à l'occasion de l'éclipsé , joints à l'influence pernicieuse du climat en cette saison, pour abattre son tempérament de fer. Nous croyons devoir placer ici la traduction de la lettre autographe adressée par le feu Roi à son Consul à Paris, pour lui annoncer son départ de Bangkok, à l'effet de se rendre à Wua-Wan, point choisi pour l'observation de l'éclipsé. Nous donnons aussi un fac-similé de cette lettre, la dernière que ce Souverain a écrite à son représentant; elle se distingue à la fois par un amour réel de la science et par une préoccupation généreuse pour la santé des personnes de sa suite, car en apprenant que les fièvres régnaient sur la côte, le Roi résolut de ne pas quitter son yacht afin de préserver de leur atteinte ceux qui l'avaient accompagné dans cette excursion scientifique.
S. I. LE ROI BE SIAI A I. M 6R£HAII, CONSUL DE SIAI A PARIS
N* 209 A bord du yacht The Royal Sovereign
en rade de Wua-Wan.
Mon Consul et ami intime,
Le jour qui a suivi mon dernier courrier a votre adresse, j'ai quitté mon palais de Bangkok et me suis embarqué pour venir ici.
Dès mon arrivée, je me suis rendu à l'endroit indiqué comme le plus favorable à l'observation de l'écIipse, attendu qu'il se trouve exactement dans l'axe de la ligne astronomique du passage de Téclipse. Au moment où j'allais prendre possession du logement qui m'avait été préparé, j'appris qu'un certain nombre des ouvriers qui avaient travaillé aux bâtiments provisoires établis sur la côte avaient été attaqués par une fièvre intense, qui se produit habituellement aux mines d'or de Bangtaboon, situées à 25 milles d'ici; dans la crainte que quelque personne de ma suite ne fût attaquée de cette horrible fièvre si je demeurais quelques jours à terre, j'ai résolu de rester à bord sur mon yacht, ancré dans la baie de Thamanum, proche de Wua-Wan. C'est là que j'attendrai le moment où se produira Téclipse. Nous avons, du reste', agi comme les savants français venus à bord du Frelorij qui ont seulement laissé à
terre quelques surveillants pour garder les instruments astronomiques. Les Français ont été pour moi pleins de déférence et ils ont salué mon pavillon de vingt et un coups de canon. Une seule chose me préoccupe en ce moment : c'est l'état continuellement sombre du ciel. Je crains, comme les savants français, que cet état atmosphérique durant pendant l' éclipse ne soit un obstacle aux observations du très-remarquable événement céleste de 1868.
Le Consul français, M. Gorsse, arrivera ici le 14 du courant à bord de ma canonnière V Impregnahle ^ au commandant de laquelle j'ai donné ordre de recevoir à bord plusieurs personnages étrangers de Bangkok pour les amener ici.
Je reste votre ami.
Signé : S. P. P. M. MONGKUT.
Ce ne fut que le 24 août, de retour de Wua-Wan, que le Roi se plaignit pour la première fois d'une prostration générale. Bientôt tous les caractères de la terrible fièvre dite deêjungteÈ se déclarèrent. Sa Majesté fut d'abord traitée au quinine, médicament que les médecins indigènes proscrivirent par la suite. Le Roi ayant demandé des médecins étrangers, le docteur W. Campbell se rendit auprès de l'auguste malade, qui bientôt renonça à ses soins. La maladie fit de rapides progrès.
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La veille de sa mort, le Boi distribua aux princes cl dignitaires qui l'entouraient une foule d'objets précieux qui lui appartenaient. Ensuite il écrivit ses adieux aux prêtres de Bouhdha en ces termes : L'existence est fugitive et bornée, toute chose ici-bas est soumise à l'invariable loi de la mutabilité. Je vais être moi-même soumis à cette loi et ne fais que vous précéder un peu. Dans la nuit du 30 septembre 1868, le Roi, sentant qu'il ne reverrait pas le jour, fit venir son frère Krom Lluang, le Kalahomeet le Prince-ministre des affaires étrangères, puis il leur dit que comme il allait bientôt les quitter, il voulait leur donner un souvenir, et il leur fit de magnifiques présents. Il confia aux soins particuliers du Kalahome son fils aine, le prince Somdetch Choufa Chulalonkorn et lui remit la Régence du royaume. Il manifesta ensuite le désir que les membres du Grand Conseil lui choisissent un successeur tel que la tranquilité du pays ne fût pas troublée par sa mort. Il termina en les adjurant de ne point s'attrister de ce qu'il les quittait, que telle était la loi de la nature et quêj par conséquenty il fallait s'y soumettre. Ce furent ses dernières paroles conformes, du reste, aux croyances boudhistes.
Le lendemain, le premier octobre 1868, vers neuf heures du matin, le Roi ayant congédié tous ceux qui l'entouraient, rendit le dernier soupir.
Telle fut la fin de ce monarque, qui mourut comme il avait vécu, en vrai et sage philosophe.
Au surplus, on peut résumer le règne de ce Souverain en disant que : monté sur le trône en 1851, il gouverna avec sagesse et modération, et fut très-vénéré de ses sujets, qu'il traita, non en despote, mais en prince éclairé; qu'il possédait
une grande instruction et était un des plus célèbres philologues asiatiques, connaissant tous les dialectes anciens et modernes de Tlndo-Chine, depuis le sanskrit jusqu'au siamois et au palij la langue sacrée des Indous ; qu'en outre, il connaissait la langue latine et parlait et écrivait parfaitement l'anglais, au moyen duquel il se tenait au courant de tout ce qui se passait d'important en Europe; que désireux d'introduire dans son royaume les arts et les sciences, qui font la gloire et la force des nations européennes, il accueillait les étrangers avec beaucoup de bienveillance et les questionnait avec un vif intérêt sur l'état de ces mêmes arts et sciences dans leurs pays; qu'enfin il aimait, surtout, la France et professait une réelle admiration pour la personne de son Souverain, dont il se disait avec orgueil le fidèle allié.
Du reste, depuis le traité conclu par notre minisire plénipotentiaire, M. C. deMontigny, avec le gouvernement siamois et dont nous avons parlé plus haut, le Roi, heureux d'une alliance avec la France, avait manifesté à l'honorable plénipotentiaire impérial l'intention de se rapprocher des mœurs européennes en créant un Ordre royal sur le modèle de l'Ordre impérial de la Légion d'honneur. M. C. de Montigny ayant encouragé cette idée, le Souverain siamois y donna plus tard un commencement d'exécution en offrant à S. M. l'Empereur Napoléon III, comme un témoignage de sa gratitude pour la grand'croix de la Légion d'honneur qu'il en avait précédemment reçue, une décoration en diamants et pierres précieuses. L'Empereur des Français, dans une lettre du 30 octobre 1864, écrivait au Roi de Siam à l'occasion de ce présent :
ce Notre ministre nous a remis la brillante décoration que vous a^ez instituée, et nous avons reçu avec plaisir ce nouveau et précieux témoignage de votre affection. »
Depuis cette époque, Sa Majesté défunte n'avait décerné cette distinction qu'à MM. G. de Montigny et Duchesne de Bellecourt, qui avaient été chargés, comme ministres plénipotentiaires, de missions importantes au Siam; à son consul à Paris, à son vice-consul à Marseille et à quelques fonctionnaires et attachés européens ayant obtenu des titres de la cour de Siam.
Nous avons lieu de penser que le jeune Roi Somdetch Chulalonkorn, poursuivant l'idée de son royal père, constituera définitivement cet Ordre déjà établi de fait, par la décoration offerte au Souverain de la France.
Et en effet. Sa Majesté, lors du dernier traité passé avec l'Autriche a conféré la grand' croix de l'Éléphant blanc à S. Exe. M. le baron de Paètz, qui avait été chargé par l'Empereur François-Joseph II d'offrir au jeune Roi de Siam le grand cordon de Saint-Stephen de Hongrie.
Le plénipotentiaire autrichien a aussi remis au second Roi, de la part de son souverain la grand' croix de l'Ordre de la Couronne de fer, et celle de François-Joseph à Sa Grâce le Régent du royaume.
La France, à la suite du traité conclu en 1862 avec le roi d'Annam, qui lui a abandonné Saigon et une partie du
territoire de la Cochinchine, comprit bientôt combien il lui importait d'établir entre ses possessions nouvelles dans ces contrées et le Royaume de Siam, une Puissance politique tout à fait indépendante de celui-ci. En conséquence, des négociations, conduites avec une haute intelligence par M. le vice-amiral de la Grandière, gouverneur de la Cochinchine française, ne tardèrent pas à porter leur fruit, et le Roi de Siam ayant consenti à renoncer à ses droits de suzeraineté sur le Cambodge, ce pays fut déclaré royaume indépendant et l'ancien vice-roi, Phra-Naradon , reçut l'investiture royale sous la protection commune de la France et du Siam.
Tout porte à croire que ces relations avec la France ne feront que s'étendre, car le gouvernement siamois fait tous ses efforts pour qu'elles soient utiles au pays, en facilitant l'importation des produits français. La création d'une ligne télégraphique qui reliera à la Cochinchine française le réseau électrique de l'Inde anglaise va donner encore plus de facilités à ces transactions. Cette ligne partira de Rangkok, traversera le Siam, le Cambodge et la Cochinchine en passant par Saigon, ira aboutir au cap SaintJames ou Padaran et communiquera enfin à Hong-Kong par câble sousmarin. La France, de son côté, ne néglige rien pour que l'exportation de nos produits dans le royaume de Siam devienne de plus en plus considérable. Nous verrons tout à l'heure, au chapitre du Commerce, que les produits importés et exportés sont déjà nombreux.