GOUVERNEMENT - ADMINISTRATION - LÉGISLATION
Essentiellement absolu, le gouvernement s'exerce par le Roi donnant des ordres aux mandarins ou ministres chargés des alTaires étrangères, de celles de l'intérieur, de la guerre et de la marine, et formant le Conseil royal. 41 existe aussi .une espèce de Sénat composé d'une vingtaine de principaux mandarins de la capitale appelé Senabodi.
Au-dessus des ministres ordinaires est placé un premier ministre ou Kalahome^ qui signifie ministre de la guerre, surveillant l'ensemble des affaires, et se mettant eu rapport direct avec les gouverneurs et mandarins organes de l'autorité dans tout le royaume. Ces fonctions étaient exercées par S. E. Chow-Phya-Sri-Sury-Wongse , mais aujourd'hui
et par suite du jeune âge du premier Roi, ce haut dignitaire a été choisi pour Régent.
L'importance du rôle que ce personnage remplit dans l'État nous fait un devoir d'esquisser ici les principaux traits de son caractère politique.
Le Régent est âgé d'une soixantaine d'années. On peut dire qu'il est doué des qualités qui font les hommes d'État. A une connaissance approfondie des affaires et à une grande élévation de pensée, il sait joindre une droiture et une fermeté éclairées par un grand sens diplomatique uni à une urbanité tout orientale.
Enfin, comme un dernier témoignage à l'appui de ce qui précède, nous voulons rapporter ici textuellement l'opinion de sir John Bowring, que nous avons trouvée consignée dans son ouvrage sur le Siam^ cité du reste plus loin.
Voici en quels termes cet ambassadeur s'exprime :
« Il résulte de toutes les conversations que j'ai eues avec Son Excellence (le Kalahome), soit relativement au traité, soit à des sujets quelconques, que mon opinion sur ce ministre est qu'il réunit toutes les qualités qui constituent les hommes très-remarquables en Europe. En effet, doué d'une grande sagacité et d'une profonde connaissance des hommes et des choses, il montre une modestie qui sert une diplomatie adroite. De plus, il est patriote convaincu, voulant l'amélioration de la situation du peuple et faisant tout pour y arriver.
« il voit très-clairement quels sont les défauts des gouvernemcnls orientaux et les obstacles qui s'opposent à Tirilro-
. Giu<:£ i:iii>K fwi/
;m:-j;(hii.htch
nisalion rapide de la civilisation européenne; mais, ainsi qu'il le dit lui-même, il n'est pas le maître, et des influences supérieures animées par des intérêts particuliers Tempêchenl de soulager, autant qu'il le voudrait, le peuple surchargé d'impôts.
<c Le Kalahome est un homme d'une distinction parfaite et d'un commerce extrêmement doux. »
Tel est le portrait de l'éminent personnage qui dirige, depuis plus de vingt ans, les aflaires du royaume de Siam. S. M. l'Empereur Napoléon III, pour reconnaître les services rendus par Somdelch-Chow-Phya-Sri-Surj-Wongse dans les différents rapports entre les deux pays, lui a conféré le grade de commandeur de la Légion d'honneur.
lia couronne est héréditaire, à moins que le Roi régnant n'ait, de son vivant, choisi son successeur; aussi, après la mort du dernier Roi, le Grand Conseil se réunit et décerna, à l'unanimité, la couronne au fils ahié du Roi défunt.
A côté du trône principal ou suprême, existe un second trône occupé par un deuxième Roi. Cette royauté n'est en quelque sorte que nominative, car ce prince n'exerce aucun pouvoir tant qu'existe le Roi Suprême. Le deuxième Roi actuel est le cousin germain du premier Roi.
Le gouvernement accorde, pour récompenser les talents et la fidélité manifestés par ceux qui le servent, des titres honorifiques assurant aux personnes qui les obtiennent des apanages et immunités fort appréciés. Ces titres honorifiques sont au nombre de douze, et classés entre eux par degrés
hiérarchiques parfaitement distincts correspondant, jusqu*à un certain point, à nos titres nobiliaires. Voici leur dénomination :
Somdetrh.
Chow Phya.
Krom Luang.
Krom Khoon.
Krom Munn.
Phya.
Phra.
Luang ou Kluang.
Charaûn.
Khoon.
Mûn.
Nai.
Lorsque le Roi accorde un de ces titres, il le fait toujours suivre d'une appellation indiquant la fonction qu'occupe le nouveau dignitaire dans l'État.
Ainsi que les Annamites et les Chinois, les Siamois n'ont pas de castes nobles et privilégiées dans lesquelles la noblesse se transmet par l'hérédité.
C'est le mérite seul qui fait la noblesse.
Législation. — L'administration de la justice est établie au Siam d'une façon relativement parfaite, si on la compare aux juridictions sommaires et arbitraires de la plupart des filais de l'extrême Orient. Là surtout perce l'esprit de libéralisme qui a sans cesse éclairé les souverains et le gouvernement de ce pays. Nous allons donner un exposé succinct de celte organisation qui, comme on le verra, se rapproche [>ar quelques points des législations européennes.
Toute plainte contre des personnes, et de quelque nature que soit cette plainte, doit être d'abord portée devant une cour nommée San Luang ou Ban du Roi, qui est présidée par deux magistrats exerçant alternativement leurs fonctions pendant quinze jours. Le magistrat de service dresse procès-verbal de la plainte qu'il transmet à une cour supérieure nommée Luk Kun.
Cette cour est composée de quatre fonctionnaires du litre de Luang (que nous avons indiqué plus haut) assistés de huit assesseurs. Leur office consiste à examiner la plainte présentée à la première cour et, si cet examen révèle des causes méritant de donner suite, le procès-verbal est porté devant un magistrat nommé P'ra Rachanichaij qui soumet alors l'affaire à la cour compétente jugeant en dernier ressort.
Les cours judiciaires sont au nombre de quatre, savoir :
Celle du Chow Phya KralahomCj qui s'occupe de toutes les afiaires des provinces méridionales du Royaume;
Celle du Chow Phya Nicorabudin, préposée aux affaires des provinces septentrionales ;
Celle du Chow Phya Phraklang, chargée de toutes les questions du département des Affaires étrangères;
Et celle du Chow Phya Yumaret préposée aux affaires criminelles.
Toutes ces cours sont servies par des magistrats fort instruits et très-experts.
L'affaire étant soigneusement examinée, les témoins des parties adverses dûment entendus et les conclusions prises, le dossier est renvoyé à la première cour Luk K'nn, qui prononce alors le jugement. Si une sentence a été ordonnée elle est
transmise à une commission executive, nommée PVa Krai Si ou PWa Krai Lem^ chargée de veiller à Taccomplissement des termes de la condamnation.
Le jugement, quoique rendu en dernier ressort, est néanmoins susceptible d'appel devant le Roi lui-même.
Cet appel n*a pas d'action légale sur la décision des juges, considérée comme virtuellement inattaquable, mais uniquement sur l'exécution de la sentence prononcée.
L'appel est présenté au Roi siégeant à cet effet en séance solennelle un jour de chaque semaine. Mais, comme nul n'est admis en la présence royale sans autorisation préalable, une boite est disposée à une des portes du palais, et les appels qui y sont déposés sont examinés par le Roi qui, ainsi que les souverains d'Europe, possède le droit de grâce pour tous les cas juridiques quelconques.
La peine capitale par décapitation est appliquée aux traîtres à l'État ou au Roi, aux meurtriers, aux voleurs récidivistes, aux pirates et aux incendiaires.
Seuls, les princes du sang sont exemptés de cette peine, qui est remplacée pour eux par la strangulation ou la bastonnade, jusqu^à ce que mort s'ensuivej conformément à une loi organique qui veut qu'aucune goutte de sang royal ne tombe à terre.
Les faux monnayeurs ont la main droite tranchée.
Les débiteurs insolvables sont emprisonnés ou travaillent dans les fers pour le service du Roi, et cela aussi longtemps qu'il plaît à leurs créanciers.
Si un incendie vient à se déclarer accidentellement dans une maison, le propriétaire ou celui qui Thabile est imnié-
diatement saisi et mené à travers la ville, trois jours sur la terre ferme et trois jours sur la rivière. Pendant ce temps il est tenu de crier à de courts intervalles :
Ma maison a pris feu ; faites attention et que mon exemple vous serve. Puis, s'il est riche, il est mis en prison, et n'est relaxé qu'en payant une forte amende. Cette sévérité n'est pas inutile à Bangkok.
On voit par ce qui précède que la justice, quelque rudimentaire qu'elle paraisse comparativement à notre admirable organisation judiciaire, fonctionne cependant d'une façon régulière, et que, soumise à des juridictions qui toutes sont susceptibles d'appel , cette organisation laisse à la clémence royale le droit d'adoucir la rigueur des lois.
Il n'y a pas à proprement parler d'organisation militaire, ou du moins l'armée n'a pas d'effectif régulier; sa force dépend des circonstances dans lesquelles le royaume se trouve placé à l'égard des peuples voisins ou tributaires. Cependant il existe quelques troupes préposées à la garde de la capitale et des forts qui l'environnent. La garde qui veille sur la personne du Roi et qui s'élève à quelques centaines d'hommes, a seule une organisation permanente; elle est commandée par un ancien militaire français , M. Ganier d'Âbin , ancien colonel dans l'armée nationale polonaise, chargé en même temps du commandement de toutes les troupes de terre siamoises.
11 existe aussi un bataillon de Gardes- femmes^ qui sont chargées seulement de rendre les honneurs aux princesses royales et qui paraissent cependant lors des grandes cérémonies, notamment dans celles de la coupe des cheveux, d'investiture, etc. De plus, elles ont mission d'accompagner Sa Majesté quand elle voyage.
Le Roi a, en outre, sa musique particulière exécutant des airs français avec des instruments de SaXj et dirigée par un Français.
Quant à la marine royale, elle se compose d'environ cinq cents barques et d'une vingtaine de navires de guerre à l'européenne, dont quatre frégates et seize corvettes armées de canons, et enfin d'une vingtaine de steamers appartenant aux rois et aux princes et armés chacun de quatre canons.
La division territoriale et administrative du royaume de Siam comprend quarante et une provinces de trois classes différentes, portant le nom de leui^s chefs-lieux résidences des mandarins gouverneurs.
Depuis 1782, époque à laquelle l'ancienne capitale Juthia fut abandonnée, Bangkok^ est devenue le siège politique du gouvernement siamois.
Située sur les deux bords du fleuve Mé-Nam, à 8 lieues de la mer, la capitale nouvelle occupe une circonférence de 2 lieues détour; elle est ceinte de murailles crénelées servant de défense aux palais, aux pagodes et aux demeures des habitants. Tout cet ensemble est des plus pittoresques, par suite
■ Composé de deux suffixes de la langue Thaï: Baug — village— Kok^ olivier sauvage^ CCS mots si^Miifient village de* oliviers sauvages.
de la variété des monuments élevant dans les airs leurs flèches et leurs toits dorés. La multitude des navires et des jonques pavoisées circulant sans cesse et dans tous les sens sur les deux rives du fleuve bordées par des milliers de boutiques ou bazars flottant sur des radeaux ; les canaux traversant la cité, comme à Venise ; la variété des édifices indiens, chinois et européens ; les costumes singuliers des nationaux et des nombreux étrangers composant la population évaluée à 500,000 habitants, tout cela présente un ensemble aussi extraordinaire qu'attachant et fait de cette capitale un séjour des plus agréables.
Les monuments les plus remarquables de Bangkok sont le palais du Roi et les pagodes royales.
Le palais du Roi et ses jardins occupent un espace immense et contiennent, outre la demeure royale celle de la Reine et des femmes du harem, la pagode royale, la bibliothèque, le théâtre, les arsenaux, les écuries pour les éléphants et les chevaux du Roi. Dans la pagode royale dont le pavé est recouvert de nattes d'argent tissées à la façon de nos sièges en rotins, s'élèvent deux idoles remarquables de Bouddha, l'une en or massif, l'autre en jaspe, ayant une coudée de haut. Cette dernière est évaluée à plus d'un million de francs.
Les pagodes royales situées dans la ville et hors de la ville sont au nombre de quatre-vingt-deux, toutes plus riches les unes que les autres; ce sont des espèces de monastères oii logent quatre à cinq mille talapoins ou prêtres de Bouddha. Tous ces temples ou pagodes resplendissent de peintures et de dorures, au milieu desquelles apparaît l'image de
Bouddha, très-richement ornée d'innombrables pierreries.
Bangkok est fortifié. Depuis la mer jusqu'à la capitale, on trouve plusieurs forts. Des postes militaires entourent la ville. Des pièces de canon sont braquées de distance en distance. La plupart des habitations sont en bois ; il y en a quelques-unes en briques, mais celles-ci sont moins nombreuses. Aussi quand un incendie éclate, il peut arriver que deux à trois cents maisons deviennent la proie des flammes; cependant les précautions sont assez grandes pour qu'on n'ait pas à constater souvent un pareil désastre.
Remarquons ici que le système des grandes voies de communication, si en faveur de nos jours, surtout en France, commence à être suivi à Bangkok. Depuis quelques années, une rue parallèle au Mé-Nam a été ouverte. Elle part du palais et aboutit à l'une des pagodes royales les plus riches de la capitale. Cette rue est longue de deux kilomètres et est habitée en majeure partie par des Arabes et des Chinois. C'esl un véritable bazar européen.