‹ Le royaume des DeuxSiciles mémoireChapitre 10 sur 23 · SÛRETÉ PUBLIQUE ET INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

SÛRETÉ PUBLIQUE ET INDIVIDUELLE

RIGDEDRS ET COMPRESSION

Quand une domination étrangère s'impose à un pays par le seul droit de la force, on comprend, sans les justifier, mais enfin on comprend les rigueurs et l’oppression. 11 est tout naturel que Guillaume le Conquérant passe par le champ de bataille d'ilastings ensuite par les massacres d’Exter, pour asseoir sa dynastie et sa race dans la terre saxonne. Mais, quand on s’intitule l’élu du sufiragi* unanime, quand on prétend avoir fondé l’unité sur l’union, c’est insulter au bon sens public que de gouverner |)ar la terreur. Or, le Hémont n’a usé, pour ses nouveaux sujets, que de lois exceptionnelles, de mesures arbitraires et de persécutions. L’histoire de ritalic n’est, depuis sept ans, qu’un lugubre récit d’exactions de tous genres.

Et d’abord, on a tout fait pour (Penser le sentiment

religieux des populations, pour entraver le libre exercice de la foi catholique, qui est celle de la presque unanimité des citoyens. Si la liberté de conscience n’est pas un mot de convention, on admettra bien qu’un pays foncièrement catliolique a le droit d’être respecté dans sa foi. Cette foi qui est encore aujourd’hui, d’après le Statut, celle de l’État, a été vilipendée en toutes occasions et sous tous les prétextes.

Ouvrons le recueil des actes officiels.

Une circulaire du garde des sceaux, en date du It) avril 1862, invite les procureurs généraux à surveiller spécialement la conduite du clergé.

Huit jours après, le même garde des sceaux notifie que le gouvernement refuse des passeports aux évè(jucs i]ui ont l’intention de se rendre à Rome pour assister aux fêb's de la eanonisation des martyrs japonais.

Circulaires de la même année, envoyées par les préfets aux syndics pour empêcher la signature d’adresses au l’ape.

Circulaires préfectorales, en 1863, contre l’antique bulle papale, qui autorise l’usage du gras pendant le carême, moyennant une aumône.

Circulaire du garde des sceaux aux procureurs généraux, «n date du 3 juillet 1862, pour recommander de nouveau la surveillance de l’épiscopat et du clergé.

Circulaire du procureur général près la cour de Turin, daté-e du 16 janvier 1863, invitant les procureurs royaux et les juges de paix à sévir contre les introducteurs d’une encyclique du Pape.

Circulaire adressée, en 1 863, aux juges de mandements, portant ces instructions : « Les fonctionnaires judiciaires

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« doivent personnellement aller dans l’église, pour épier € si en chaire, à l’autel, dans le confessionnal, les prêtres f osaient parler de l’encyclique du saint Père. Si l’un « de ces prêtres était pris en crime flagrant de pareille € trahison, il faudrait l’arrêter sur-le-champ, et expédier

€ le rapport par un courrier à cheval »

Le préfet de la Terre d’Otranle écrit, le 19 juillet 186o, aux syndics et à ses autres subordonnés : t Le parti clé-

€ rical s’agite, sous prétexte de besoins factices chî

« l’Église, pour extorquer de l’argent à la piété des < fidèles... donnez des instructions, pour que tous ceux € contre qui on a des soupçons fondés de cléricalisme et de

€ bourbonisme soient attentivement surveillés »

Ordre est donné, en 1864, aux propriétaires de Naples d’enlever toutes les statuettes et images saintes ornant l’extérieur de leurs maisons. L’ordonnance porte que cette mesure est prise pour rendre hommage à f opinion publique. Plusieurs fois des émeutes menacent d’ensanglanter la ville, comme protestation de cette mesure, et les curés des paroisses ont beaucoup de peine à inspirer la patience au peuple.

Les processions, même celles de la Fête-Dieu, ne peuvent plus sortir dans les rues de Naples. L’intolérance est poussée si loin, qu’on voit le syndic de la ville d’Acri, en Calabre, défendre une procession ayant pour but de demander au ciel la pluie nécessaire aux récoltes. Il est vrai que le peuple brave l’interdiction.

Que de prédicateurs à qui la chaire est interdite, et contre lesquels on ameute les mauvais sujets!

Des prêtres portant le Viatique sont-ils insultés, bétonnés même par des camorristes ou autres gens de cette espèce.

— iso-

la police emprisonne, non pas ks perturbât eiu’s, mais les victimes de l’agression. Des laits de cette nature ne. sont pas liès-rarcs; on en pourrait citer divers exemples, nous nous bornons à rappckr ceux qui se produisirent à Naples, au mois de mai 1 8C3.

La Gazette officielle annonce, le 3 mai 1865, que k poste de diiecteur spirituel existant encore dans quelques institutions leclmiques est supprimé.

Supprimée egalement, par une circulaire ministériclkdu 20 septembre 1865, est la messe du Saint-Elsprit, célébrée à la rentrée des cours et tribunaux.

C'est encore une ordonnance ministérielle de la même année qui supprime la célébration quotidknne de la messe dans les prisons ; cet usage était un vestige de la tyrannie bourbonienne.

Des préti'es trabisscnkils leurs devoirs, on s'empresse de leur accorder des places lucraUves et des bomieurs ; Passaglia et Prota sont nommés chevaliers ou promus au gi’ade de commandeur de l’ordre des saints ^laurice et Lazare. A d’autres prêtres renégats on lixTc cinq des plus vénérables églises de Naples. Un scandaleux roman est-il lancé pai' une écliapiiéc du cloître, le journal ofliciel de Najiles n’a pas assez d’éloges pour l’auteur et pour l’œuvre.

Jamais tant d’obscénités n’ont orné les vitrines des libraires et des marchands d’estampes ; c’est une des trèsrares libertés accordées en compensation de celles qui ont été confisquées, et pour servir de soupape au régime.

On voit un simple chanoine en rupture de discipline décerner k diaconat et la prêtrise à des sous-diacres et à

dt‘s diacres, que l’évêque de Trapani avait refusé d’admettre dans les ordres supérieurs.

Un décrt‘t du mois d’août 186i soumet à ïexequaUaroyal tous les d<-crets ou rcscrits des ordinaires diocésains, même ceux portant nomination d’économes, de curés et de vicaires spirituels.

Des rapports présentés au Parlement florentin en décembre 186o, il résulte que le nombre des sièges épiscopaux vacants en Italie était à cette époque de 108, dont ai dans les seules provinces du royaume des Deux-Siciles. Quand In mort emporte les titulaires, ils ne sont plus remplacés ; si la mort tarde à mettre une église en veuvage, la prison et l’exil y suppléent ; quelques pasteurs désignés avant les événements de ces dernières années n’ont pas été autorisés par le gouvernement italien à prendre |k»ssession. Des îi4 archevêcbés ou évêchés napolitains vacants, 20 seulement le sont par la mort de leurs légitimes possesseurs , les autres par suite des |)erséculions. Combien de ces vénérables vieillards ont succombé aux chagrins !

Les exilés supportent courageusement la pauvreté et les j)rivations. Le choléra éclate-t-il au milieu de leur troujjeau, ils implorent, mais presque toujours en vain, du roi Victor-Emmanuel ou de ses ministres la permission de se dévouer pour les victimes. Les nouveaux maîtres de l'Italie, plus durs que le choléra, n’osent donner libre cours à cette charité épiscopale. Quelques-uns de ces pasteurs, vrais Athanascs, bravent l’interdiction posée à l’exercice de leur zèle, et arrivent à l’improviste parmi leurs diocésains qui les reçoivent en triomphe; d’autres moins heureux, sont retenus à Naples et mis aux arrêts. Plus récem-

ment, nous avonsvu le gouvernement empêcherdesévèques napolitains de faire leurs visites pastorales, sous prétexte que ces visites coïncidaient avec les élections. Enfin, lorsque l’Italie déclare la guerre à l’Autriche, d’autres évéques sont envoyés au domicile forcé. Silencieux quand il est seul à souffrir, l’épiscopat élève une voix énergique et proteste collectivement, chaque fois qu’un attentat est commis contre la liberté de l’Eglise catholique , mais il n’y a pas d’exemple que cette voix et ces protestations aient été écoutées dans une seule circonstance. Et cependant quelle que soit la croyance que l’on professe, affichât-on même le scepticisme en matière religieuse ou l’indifférence la plus complète, on ne peut nier que l’épiscopat italien représente une grande part des lumières et des vertus de la nation, et qu’il ait derrière lui des millions de citoyens catholiques ayant droit de croire et de pratiquer comme ils l’entendent.

Pour atteindre le sacerdoce dans sa source même, on travaille à la suppression des séminaires. Le nombre des séminaires fermés dans les provinces napolitaines était, à la fin de septembre 18Go, de 4‘J ; la clôture avait été ordonnée pour 26, par décrets royaux, pour 3 par les conseils provinciaux délibérant sous la pression préfectorale, pour 16 par les évéques eux-mêmes jaloux de sauver l’indépendance de l’enseignement catholique des empiètements ministériels, et A de ces séminaires avaient été fermés pour des motifs que nous ignorons.

Le 28 avril 1864, le Parlement est saisi d’un projet de loi, ayant pour but d’abolir la dispense du service militaire accordée jusqu’ici aux séminaristes engagés dans les ordres. La loi est votée par I61[députés; des 443 membres

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(|ui composent laChambre, 208 seulcmeml sont présents; c’est donc une fraction de la Chambre (pii consacre? cette iniquité et lui donne force légale.

Cette loi a pour but inavoué, mais certain, de ne laisser à l’Eglise que les infirmes, impropres à porter les armes, et ensuite de priver peu à peu les populations de ministres du culte catholique. Avec une application rigoureuse de la nouvelle loi, 1 ’ltalie verrait en moins de trente ans dis|)arattrc les neuf dixièmes de son clergé, et les populations seraient livrées, pieds et poings liés, à l’abrutissement. C’est ce (|ue l’on désire, c’est à «[uoi l’on travaille; seulement les régénérateurs remplacent, par un mot plus sonore et plus captieux, celui d’abrutissement. Présentée une première fois en 1 8'i.3 devant le Parlement sarde, cette loi avait été repoussée; M. de Cavour avait déclaré que l’e.xemption du service militaire accordée au clergé n’était point un privilège ; le chevalier Boncompagni, alors ministre de la justice, l’avait appelée « antilibérale et op[)rcssive, » et le ministre général de La Marmora avait soutenu que pareille mesure menaçait l’existence même du clergé.

Quand le clergé séculier et l’épiscopat sont frappés, les ordres religieux ne sauraient trouver grâce. Les ordres religieux ont toujours et partout été honorés de la haine de la révolution ; ils ne sont pas mieux traités en Italie qu’ils ne le furent en France il y a trois quarts de siècle. La spoliation est, d’ailleurs, le dernier mot des régénérateurs, et, en attendantde mourir pauvres, ils se hâtent desatisfaire leurs appétits et de prendre des quatre mains. Le gouvernement italien n’a pas réussi de suite à faire adopter une loi générale de suppression des corporations ecclésiastiques, mais il a

commencé l’œuvre en détail et par voie indirecte. Dés la fin de décembre 1861, il avait obtenu du Parlement une loi qui l’autorisait à occuper ceux des couvents dont les locaux étaient nécessaires pour des ser\ices publics ; le 2i décembre 186i, cette loi provisoire était prorogée jusqu’au mois de juillet 1866. Les services publics étaient un pur prétexte, car on vit un certain nombre des couvents occupés en vertu de cette loi livrés en location à des particuliers. ,\vant même la loi de décembre 1861, le gouvernement avait commencé l’invasion des couvents; une feuille de Turin évaluait naguères à 721 le nombre des couvents occupés pendant la seule année 1861, et à 1 1 ,800 celui des religieux et religieuses dispersés j>endant cette période. Le gouvernement avait, en même temps, mis la main sur les biens de 104 collégiales, biens repn>sentant un revenu de 624,800 francs.

De janvier 1862 à la fin de décembre 1866, nous comptons ")43 autres couvents envahis ; nous en avons la liste sous les yeux, et il ne tiendrait qu’à nous de la reproduire, si nous ne craignions d’étre fastidieux ; la plupart de ces maisons apj)artienncnt au royaume des Deux- Siciles. l^resque partout la mesure spoliatrice était exé-cutée avec une révoltante brutalité. Ici, on jetait par les fenêtres les pauvres hardes des moines ; là, on vendait sur la place publi(|ue des vêtements sacrés, des reliquaires et autres objets servant au culte; ailleurs, on traitait de voleurs les moines qui avaient réussi à soustraire quelques épaves à la rapacité fiscale ; partout l'insulte accompagnait la violence.

Enfin la suppression radicale des corporations reliligieuses est votée par le Parlement, le 28 juin 1866. Le

projet de loi, préparé par le garde des sceaux de Falco, avait été précédé de six autres, ayant pour pères MM. Raltazzi, PisancHi, Vacca, Ricasoli, Corsi et Cortese; ce septième projet de loi, définitivement adopté, résume, soit par son texte, soit par le règlement y annexé, tout ce que les précédents contenaient d’oppressif et d’inique. En mémo temps que les corporations religieuses sont abolies, les diocèses sont réduits de 31!) à 70, fis concil<'s et synodes sont interdits, les cérémonies catholiques sont prohibées hors de rcncciiite des églises, et les quêtes sont érigées en délits. On trouvera plus loin (juelqucs articles de cette loi dans la collection des documents.

On ne saurait croire jusqu’à quel point a été poussé le dévergondage des idées et des paroles dans la discussion de cej,te loi. Citons quelques fragments des discours prononcés.

M. Crispi, l’ami de GaribalJi, le candidat au ministère, et l’un des chefs de la gauche, s’est ainsi exprimé :

€ La destruction des moines est le chemin de la li- € berté de conscience; mais faisons vite, de crainte (|ue € le temps nous manque. Si nous arrivions aux portes de € Rome, sans avoir accompli cette œuvre importante, « nous ne le pourrions peut-être jamais plus. Hâtons « donc notre œuvre, en votant le projet de la commis- < sion.

« Quant h ce que dit l’honorable M. Massari sur le « catholicisme, je dois lui répondre que le catholicisme a € fait son temps. Le catholicisme disparaît pour faire « place au christianisme primitif et pur. Tant qu'il y aura « à Rome un Pape et des cardinaux revêtus du pouvoir € temporel, la religion souffrira. Enlevez ce pouvoir, et le

€ christianisme brillera de tout son éclat. Poursuivons

* donc notre discussion, augmentons les ruines du peissé. t La chute des trônes nous a valu l’indépendance; la € chute du pouvoir temporel nous donnera le reste. »

Le romaneier Guerrazzi a terminé un discours plein d’injures et de calomnies par les paroles suivantes :

« La bètf. moixe ne se trouve dans aucune histoire na t turelle. On peut donc détruire les moines. »

Ou nous n’y connaissons rien, ou c’est là du vrai style sans-culotte. Et ce style a été goûté par l’assemblée, qui a chaleureusement applaudi.

En vain, quelques orateurs ont rappelé que ces illustres monastères italiens faisaient l’admiration des protestants les plus éclairés, notamment de l’historien Ranke; en vain, on a produit d’innombrales pétitions de citoyens réclamant contre l’abolition dos couvents; en vain, on a sollicité une exception pour les sœurs de Saint-Vincent de Paul, dont le dévoùment est populaire dans le monde entier, et pour (|uclqucs établissements célèbres, particulièrement pour le Mont-Cassin, cotte pépinière de savants. En vain, on a dit que plus de 2,000 missionnaires italiens, répandus sur le globe, propageaient dans les contrées lointaines la civilisation ; rien n’a trouvé gi'àce. Un député en veine de franchise, M. Ricciardi, a caractérisé la loi par ces paroles qui méritent de rester ;

€ Mettons de côté toute hypocrisie. Cette suppression « des couvents est une mesure révolutionnaire et contraire

* à la liberté. Dans les Etats libres, les moines sont li- € bres, libres sont même les Jésuites, comme en Amé- € rique. Lorsque nous serons libres, nous laissei-ons libres « aussi les religieux en Italie. Mais aujourd’hui ils sont

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€ nos ennemis et nous les chassons. Nous prenons les biens « du clergé, parce que nous avons besoin d'argent, et nous a prenons l’argent où nous le trouvons....»

Cette appréciation doit être peu suspecte de la part d’un homme tel que M. Ricciardi ; nous nous l’approprions sans réserves, car nous ne saurions dire mieux.

C’est au moment d’envoyer ses armées de terre et de mer à Custozza et à Lissa que l’Italie officielle remporte ce triomphe sur la liberté de conscience. Le jour où l’on écrira les annales militaires du nouveau royaume, il faudra y tracer ces mots en lettres d’or : « Victor-Emmanuel, La Marmora, Cialdini, Garihaldi, les ministres et le Parlement ont battu plus de moines que d’.\utrichicns. • Justice providentielle ! Quelques semaines apres le vote de cette loi, des sœurs de Saint-Vincent de Paul étaient appelées par le télégraphe à Ancône pour soigner les blessés échappés au désastre de la flotte italienne!

Mais, si les asiles de la prière et de la pénitence se ferment, les lupanars s’ouvrent. Depuis six ans, les villes italiennes ont vu s’établir d’innombrables maisons de prostitution. C’est une des très-rares libertés que l’Italie doit à scs nouveaux maîtres, la seule peut-être qui ne leur porte point ombrage.

La dilapidation des ressources des étal)lissements de bienfaisance accompagne la spoliation de l’Église. Peu de pays étaient si largement pourvus que le royaume de Naples d’établissements de charité, et pres([ue partout ils ont eu à souffrir de la révolution. Pour ne citer que les plus célèbres, nous rappellerons que VAlbei'go dei Poveri, immense monument érigé par Charles III, possédait sous les Bourbons près de 1 ,*')00,000 francs de revenu, et don-

naît abri à quatre ou cinq mille orphelins et pauvres des deux sexes. Plus de deux cents malheureuses femmes en ont été chassées ; des jeunes filles en ont été tirées pour être envoyées dans des maisons de prostitution, et l’on a réduit d’un quart le poids de la ration de pain accordée aux pensionnaires, sous prétexte que l’argent manquait. Qui a donc dévoré les ressources de l'Albergo dei Poveri? Le vaste et riche hospice des Incurables a été dépouillé d’un revenu de 60,000 francs. Les administrateurs ont osé intenter un procès au gouvernement; mais quel espoir fonder dans la magistrature épurée? Le gouvernement s’est emparé du Pio monte dei Poveri infermi, fondé il y a deux siècles à Caserte par un évêque de cette ville et enrichi par ses successeurs qui en exercèrent tous la direction. Le roi Ferdinand II et la reine Marie-Thérè'sc avaient établi à Mugiiano, dans la province d’AvcIlino, un or[)heliiiat qu’ils soutenaient de leurs propres deniers; les journaux les plus hostiles à l’ancien gouvernement ont constaté, en 1 804, que l’administration de la maison royale avait cessé de payer la rente consacré à cette œuvre pie, et que les cinciuantc orphelines seraient mortes de faim, sans les secours de bons citoyens. Et ainsi du reste ; la désorganisation de tout ce qu’il y avait de bon et de beau dans le pays se poursuit sur une grande échelle.

C’est d’ailleurs sur tous les citoyens que pèse l’arbitraire ; aucune classe ne peut se flatter d’y échapper. L’état de siège n’a pas été officiellement établi en |>ermanence, mais il a toujours régné en réalité; on l’a quelquefois levé légalement, mais pour le laisser subsister de fait ; et effectivement rien n’a été changé, rien n’a marqué la transition entre le régime de la loi martiale et celui de la

loi constitutionnelle. C’est ce <]ue faisait rcmarciuer dt^à, en novembre 1 862, un correspondant du Temps, tout dévoué à l’unité italienne, mais qui est souvent sincère, et qui ne sc croit point dispensé d’honnételé :

• 11 s’agit d’ane simple formalité accomplie le plus tard t possible, la veille de l’ouverture du Parlement... Cela « ne regarde pas Naples, mais les députés qui vont faire « des discours à Turin... Les capitaines ayant le droit de * fusiller les brigands armés sans formes de procès, je ne « vois pas ce <|ue nous gagnons... à l’abolition d’une loi « qui avait du moins l’avantage de légaliser le régime sous « lequel nous vivions hier, et sous lequel nous viirons en- « core demain... J’aime la lil>erlé par-dessus tout, mais je « l’aime réelle. Or, j’affirme qu’un pays, où la promulga- « tion et la suppression de l’état de siège ne .changent rien, « n'est pas un pays libre. »

Deux lois résumenttout le régime suivi dans le royaume de Naples, deux lois faites en apparence, et en cas de besoin, pour toute l’Italie, mais spécialement applicables et appliquées à l’Italie méridionale : la loi Pica et la loi Crispi. La seconde a remplacé la première périmé-c; elle en exagère encore les sanglantes dispositions. Ce sont deux lois des suspects, dans la plus rigoureuse acception de ce mot. Nous reproduisons plus loin, dans les documents, ces deux pièces qui sont acquises à l’Iiistoire de la tyrannie. Nous ferons remarquer que le jour où la loi Crispi fut acceptée par le Sénat, ce corps ne comptait pas plus de soixante-seize membres présents, sur deux cent quaranU' dont il se compose. Aujourd’hui encore la loi Crispi est légalement en vigueur.

Le brigandage fut le prétexte de ce régime de terreur.

Ici, nous pourrions entrer à fond dans rhistorique de ce qu’on a appelé le brigandage. C’était d’abord notre pensée, mais nous avons réfléchi que cette question, pour être complètement traitée, demanderait à elle seule un gros volume; on la défigurerait en l’ébauchant. Nous entreprendrons peut-être ce douloureux travail , quand nous en posséderons tous les éléments; pour éclairer sur ce point l’Europe, une statistique méthodique et précise est nécessaire. Nous fermerons pour le moment l’oreille au cri des victimes qui s’élève de tous les points du royaume... Il n’est pas un champ qui ne cache un cadavre. Paysans égorgés, attendez! l’heure n’cst pas venue de vous lever de vos sillons ensanglantés.

Quel(|ues lignes seulement :

Politique ou non politique, le brigandage n’a jamais paru dans l’Italie méridionale qu’après les invasions étrangères, .\insi en fut-il après l’invasion des Aragonais, et les brigands, — les conquérants ilonnent toujours ce nom aux patriotes qui défendent l’indépendance, — formaient alors de véritables armées. Quand Charles III eut fondé solidement l’indépendance nationale par la défaite des Autrichiens à Velletri, le brigandage disparut comme par enchantement. Sans doute, il y eut dans le royaume de Naples et en Sicile des coureurs de grands chemins, comme nous avons eu en France des Mandrin et des Cartouche, comme il existe encore des malfaiteurs dans les pays qui possèdent le plus de routes et de chemins defer; mais, le brigandage passé à l’état de fléau ou d’institution, on ne le connut pas de 17.34 à 1709. La première invasion française le fit refleurir; la première restauration des Bourbons en amena presque entièrement l’extinction. La seconde

occupation française lui donna de nouveau l'essor, et jamais les généraux de Joseph et de Murat ne parvinrent à l’étoul-. fei’, même par de monstrueuses rigueurs. La seconde restauration de Ferdinand I" en 1813 marqua la fin du brigandage. Scs bandes se fondirent, et tous les éléments politiques dont elles se composaient s’en étant séparés, il ne resta plus çà et là que quelques existences déclassées dont la gendarmerie fit justice. De temps à autre, on eut à prononcer encore le nom d’un brigand, mais ce n’était plus qu’un incident, une anecdote. La vérité est, et nous en appelons au témoignage de tous les ambassadeurs ou consuls qui, depuis trente ou quarante ans, ont résidé à Naples, la vérité est, disons-nous, que sous les règnes de Ferdinand II et de François I" le royaume des Deux-Siciles était aussi tranquille que la France et l’Angleterre, et que la sécurité indmduelle n’y laissait rien à désirer. Nous avons le droit d’en parler, car nous parlons d’après notre expérience personnelle, aussi bien (|ue sur la foi d’autres résidents.

Le brigandage actuel a fait explosion après la chute du gouvernement national, et il est le fruit de l’invasion piémontaise. Comme aux époques antérieures, il est à la fois politique et non politique. Au début, il était presque exclusivement politique ; c’était la réaction de l’esprit d’indépendance. Peu à peu, il s’est altéré, comme cela devait arriver. Le roi exilé n’ayant pas jugé à propos d’encourager les efforts isolés, et n’ayant donné aucun appui aux chefs de bandes, il s’est opéré un mélange d’éléments plus ou moins purs, et c’est ainsi que de véritables brigrands ont fait et font encore la chasse pour leur propre compte. Opérer aujourd’hui le triage de ces éléments n’est pas

chose facile, et c’est ce qui embarrasse la statistique. Mais le brigandage qui depuis six ans désole le royaume n’eût-il aucune corrélation avec la politique, la l'évolution n’en serait pas moins odieuse de l’avoir fait naître. Que les cnvaliisseurs du royaume des Dcux-Siciles aient écrasé sous les ruines cl dans le sang les derniers défenseurs du pays, ou (ju’ils aient déterminé l’éclosion d’une peste sociale, le crime restera toujours à leur charge : on peut ca:ractériser diversement la nature de ce crime, mais crime il y a. En 1861, la commission parlementaire d’enquête évaluait à plus de 7,000 le nombre des victimes : ce chilfrc a dû s’élever considérablement dans l’espace de trois années. Que tout ce sang soit du sang de patriotes héroïques ou du sang de bandits, il n’en doit pas moins retomber sur la tête de ceux qui l’ont versé ou en ont occasionné l’effusion.

En diverses occasions, des flétrissures ont été infligées aux excès de tous genres commis sous prétaxte de réprimer le brigandage : aucune de ces flétrissures n’est aussi sévère que la simple reproduction des proclamations des officiers et proconsuls piémontais ; on trouvera plus loin une collection partielle de ces proclamations et ordonnances qui ne sauraient jam;iis être trop connues. Nous neles accompagnons d’aucun commentaire; mais nous y ajoutons seulement cette parole du député La Porta : € On arrête des « hommes pour avoir, selon les propres termes du procès- « verbal, pressé le pas ou froncé le sourcil en voyant un « carabinier... » et cette autre du général Bixio, aussi peu suspect que M. La Porta : f Dans le midi du royaume, on c a imaginé un système de sang... Toutlindividu qui porte

« une capote dans les provinces méiddionales croit pouvoir « tuer impunément tout individu qui n en porte pas. »

C’esl le résumé concis et très-exact du régime que subissent depuis six ans les citoyens dans l’Ilalie méridionale.

Au reste, l’intérieur des villes n’olïre pas plus de sécurité que les campagnes. Jamais les attentats contre les pereonnes et les propriétés n’ont été si multipliés et si audacieux. Des feuilles italiennes ont raconté que cent assassinats avaient été commis ou tentés pendant l’année 1863, dans la seule ville d’Imola; nous ne sommes pas à même de contrôler celte assertion ; nous nous bornons à constater qu’elle n’a pas été dementie, du moins à notre connaissance.

Mais c’estsurtout la Sicile qui est plongée dans la plus sauvage anarchie. On se rendrait compte plus aisément de la situation de l’empire aljyssinien de Tbéodoros que de celle delà Sicile. Nous défionsbien le plus'témérairc pionnier de s’ aventurer aujourd’huidans l’intérieur del’île.M.Crispi, qu’on n’accusera pas de tendresse pour le gouvernement bourbonien, a dit de ce pays (jui est le sien : « En temps normal, il y avait plus de moralité que dans le royaume de Sardaigne. » Nous ne jurerions pas (juc cette appréciation soit rigoureusement exacte; mais ce que nous savons bien, c’est que le gouvernement des Bourbons, qui eut quelques torts réels envers la Sicile, lui avait au moins donné la tranquillité intérieure. Les vieilles habitudes de rapines invétérées dans cette population, qui a du sang sarrazin dans les veines, avaient été combattues avec énergie et persévérance; le vol des troupeaux, dont la tradition remontait aux Sarrazins. et qui était encore pra-

tiqué jus(|u’cn 1848 aux portes mêmes des grandes cités, avait entièrement disparu pendant la j)ériode de 1 850 à 1800. Nous nous souvenons d’avoir lu, en 1861 ou 1862, dans un journal sicilien des plus foncés, un témoignage bien éloquent en faveur du gouvernement déchu : t Sous « l’administration de Maniscalco, disait ce journal, un pouc vait du moins faire le tour de file, sai>oursc à lamain. >

Que les temps sont changés !

D’après les documents réunis à la questure de l’alerme, il a été constaté dans cette ville, du 1" septembre 1860 au 1" janvier 1861, c’est-à-dire dans un intervalle de quatre mois : 73 homicides consommés et 18 tentatives d’homicide; 132 personnes ont été blessées, dont la plupart très-grièvement. Du 1" juin 1861 au 23 octobre de la même année, il a été commis, dans la seule juridiction de la cour de Palerme, 743 crimes de sang, 1 ,099 vols qualifiés, 931 crimes divers, 3,131 délits, 838 contraventions, soit un total de 6,742 méfaits.

Une feuille unitaire, lo Slivale, s’écriait avec douleur, en juin 1861 ;

€ Une main scélérate viole personnes et propriétés; à € la crainte succè'de l’effroi, à l’effroi le découragement, « au découragement le désespoir. La cruelle statistique * des crimes nous montre inexorablement le principe et ne c nous indique pas le remède. Loin de là, il semble que le « gouvernement s’endorme sur ces rumeurs de sédition « et de réaction...

« Sur les routes publiques les plus fréquentées il se « commet des attentats tels (jue, en d’autres pays, l'imaa (J inalion nu'iiie du romancier ne pouirait les inventer. Des « cris de deuil s’élèvent du sein de nombreuses familles à

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* qui ona enlevé <|uclqucs-uns de leurs membres, ou brûlé « les propriétés, ou bien égorgé quclc|ues-uns de leurs plus <t chers parents. Le tableau est douloureux, mais il est « vrai, et d’autant j)lus douloureux qu’il est plus vrai. »

Le journal officiel lui-méme de la Sicile confessait ainsi une série de monstrueux forfaits accomplis dans la journée du 1 " octobre à Palcrmc :

* Des faits horribles ont attristé hier au soir la ville de <1 Palernie ; une poignée de accoltellatori , débouchait de « divers points, presque à la même heure, et en quelques € instants douze victimes tombaient sous le couteau des c assassins. ■>

Et ce ne sont pas là des incidents; c’est la situation constante prise sur le fait. Jamais, à aucune époque, plus hideuse anarchie n’a désolé cette belle contrée, tpii pourrait être le paradis terrestre de l’Europe. A ceux qui objecteraient que dans ces dernières années les désordres ont pu être répi-imés, nous sommes à même de représenter d’autres faits plus récents, d’autres témoignages irrécusables. Ces faits et ces témoignages, nous les empruntons encore à des organes dévoués à la cause de l’unité italienne.

Au mois de mars 1863, mourait en Sicile le général Raccagni, qui avait été chargé de maintenir file par des rigueurs. Peu de temps avant sa mort, il écrivait à ses amis politiques une lettre que personne n’a osé publier, mais dont Yltalie, feuille officieuse du cabinet fllorcntin, parlait ainsi vers le milieu du mois de novembre de la même année :

€ Il est bon de voiler les fautes de nos compatriotes, « lorsque ces fautes peuvent être corrigées sans scandales ; * mais, lorsqu’il s’agit de crimes aussi effrontément com-

to

1 mis, lorsque toutes les classes de citoyens sont infectées

< par l'air vicié quelles respirent... le silence devient pres- * que de la complicité...

t La lettre écrite par le mourant, disait l’Italie, révèle

< un enchaînement d’atrocités sans exemple dans ce siècle « et dans notre Europe... Le général Raccagni expose des € faits que tout Palerme connaît. Il nous dit que les meur- € très, les vols et les assassinats se commettent en plein € jour, dans les rues les plus fréquentées de la ville, au € VU et su de la population entière, sans que personne « prenne la peine de secourir et de sauver la victime, € ni d’arrêter le coupable, de le dénoncer et de témoigner

< contre lui. El la population est excusable en ceci, que

< ni l’arrestation du coupable, ni la conviction universdie « de son crime, conviction produite par les preuves et les t témoignages les plus irréfragables, n’aboutissent sou- € vent à aucun résultat. >

Le même journal continuait ainsi l’analyse de la lettre du général Raccagni :

€ Un boulanger avait baissé le prix du pain, malgré ses confrères. Qu’est-il arrivé? Un jour qu’il revenait d’une séance avec ses associés, et qu’il remontait la rue de I Tolède dans sa calèche, entre une et deux heures de « raj)i’ès-midi, un misérable monta sur la planchette dei^ € rière la calèche, et plongeant son bras armé d’un poi- « gnard, il tua sur le coup le boulanger; puis, satisfait de « son succès et n’en craignant pas les suites, il descendit € de nouveau sur le pavé de la rue, sans bâte et sans honte, « assuré que personne n’oserait mettre la main sur lui. « Quelques centaines d’individus avaient vu commettre le « crim^cl connaissaient l'assassin; celui-ci continua à se

O promener par la ville, comme s’il n’avait rien fait que « de fort ordinaire, et la triste scène fut oubliée sans avoir € été punie.

« Et si un athlète indigné s’était jeté sur l’assassin, l’a- « vait arrêté et remis entre les mains des défenseurs atti- € très de l’ordre, qu’en serait-il résulté? L’assassin, une € fois enfermé dans une prison et remis aux magistrats, c aurait-il été puni ? Parmi les nombreux témoins de son € crime, en aurait-on trouvé quelques-uns prêts à rendre « témoignage contre lui devant un tribunal? Le général

< Raccagni fait mention de deux procès pendant lesquels « tous les témoins à la charge de l’accusé furent assassi- « nés; et dans le second de ces procès, les témoins à € charge étaient au nombre de quatorze : ils périrent

< tous! »

Le général Raccagni et V Italie ne donnent point ces faits comme isolés, mais comme normaux et habituels.

€ Le général Raccagni, poursuivait l'Ualie, donne des « chiffres qui font dresser les cheveux sur la tête do ceux t qui les lisent. On parle d’un chilTre si considérable pour « la dernière année, que nous n'osons le répétei-, et les con-

* damnations seraient dans des proportions bien res-

* treintes. »

Quelle commission d’enquête pourrait rédiger un rapport plus émouvant et plus sincère sur la situation de la Sicile, que ce témoignage écrit d’un général piémontais prêt à paraître devant Dieu?

Nous n’avons qu’un mot à ajouter : la situation inté>rieure de la Sicile et du continent napolitain est telle, que nous défions le voyageur le plus téméraire de s’y aventurer sans être arrêté ou par les brigands ou par la police.

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