ATTITUDE DES POPULATIONS
Il n’est pas un diplomate qui osât soutenir que le royaume des Deux-Siciles doive être maintenu contre son gré dans le giron de l’unité italienne. Toute l’habileté des unitaires consiste à persuader que l’union était dans le vœu des populations méridionales longtemps avant que les événements l’eussent consommée, et qu’elles restent attachées plus par le cœur que par la force à leurs nouveaux maîtres. Ces allégations ne sont acceptées que par celui qui a un parti pris d’avance, et il faut fermer volontairement les yeux et les oreilles pour ne pas voir la répulsion manifestée avant et après l’annexion par les Napolitains contre les Piémontais , pour n’entendre pas les protestations des annexés.
Les Napolitains ont soufTert la révolution ; ils ne l’ont pas accomplie eux-mémcs; chaque jour la leur fait détester davantage.
Je ne me propose pas d’écrire ici l’histoire de cette révolution, je n’ai pas autorité [tour faire à cliacun la p:ut de responsabilité qui lui incombe dans les événements de 1860. Ce n’est pas le lieu de rappeler toutes les défaillances, de partager le blâme entre les gouvernants et les gouvernés, de rechercher les fautes commises en haut et en bas, en haut surtout. Qu’on soit sévère tant que l’on voudra pour ceux qui n’ont |>as su ou pas pu se défendre. Toutes les fautes ont été chèrement expiées en six années, et, si large qu’on fasse la part de la défection, les documents qui accusent l’intervention étrangère dans l’œuvre des bouleversements subsistent, et il est temps d’en tenir compte.
Nous donnons la parole au biographe du comte de Cavour, M. Nicomède Dianchi qui, dans une apologie de son illustre patron publiée en 1863, raconte ainsi comment le Piémont suppléa à la bonne volonté des peuples siciliens:
€ . . . Caribaldi décida La Farina à rester en Piémont <t pour servir d’intermédiaire entre lui et le comte deCa- « vour.
€ La direction de l’organisation et des préparatifs de la
« première expédition fut confiée à Nino Bixio Il
« ne put pas pourvoir à l’embarquement des annes; la « main du gouvernement lui vint en aide. L’avocat Fa- € sella, qui était alors un des inspecteurs de la ques- « ture de Gènes , aida par deux de ses agents au transo port des fusils en mer. Si, au milieu d’un si grand et « si patent mouvement d’hommes et de choses dans le
c port de Cit'ncs, de barques chargées d’armes et de nrra- « nitions dirigées vers la Foce et Quarto, les autorités « locales ne virent rien, ne surent rien, bien que l’on af- < fectàt de veiller à la Polcevera et à Cornegliano, il serait « ridicule de penser et de dire que ce fut par peur ou « par impuissance d’agir autrement ; mais tout s’explique, Cf (piand on sait que La Farina s’était transporté à Gènes, « muni de quelques mots écrits par le comté de Cavour Cf à l’intendant de cette ville. La première expédition heu- € reusement faite, il devint urgent d’avoir des armes Cf prêtes pour en fournir les antres expt-efitions qui se € préparaient. Par ordre exprès du gouvernement de € Turin, des fusils furent tirés de l’arsenal de Modène, Cf et remis à Gènes h ceux qui en manquaient. Les deux « expéditions commandées par Medici et Cosenz reçurent € des armes du comte de Cavonr. Le gouvernement ne Cf pouvant pas, sans encourir une responsabilité trop A grave, rendre au général Garibaldi les fusils déposés Cf dans les arsenaux de l’État à la suite d’une saisie antéct rieure, acheta ces mêmes armes, et remit à MM. Finzi cc et Hezzana l’argent nécessaire pour s’en procurer Cf d’autres , dans le but de conduire à bon terme l’en- « treprise sicilienne. Si la* flotte partit de Gênes avec la Cf mission apparente de couper la route au débarquement « des volontaires sur les côtes siciliennes, le comte de Per- « sano avait un billet du comte de Cavour, qui lui disait : Cf Monsieur le comte, faites en sorte de naviguer entre € Garibaldi et les croiseurs napolitains ; f espère que Cf vous me comprendrez. ces paroles , l’audacieux « capitaine de mer, digne fils du Piémont toujours aucc dacieux, avait répondu : Monsieur le comte, je crois
« avoir compris; tel cas étant donné, vous m'enverrez à « Fenestrelle. •
* Si le comte de Cavour n’avait pas hésité à aider
sous main Garibaldi, quand le succès était très-incertain, il devait naturellement soutenir de plus en plus l'entreprise, quand la prise de l’alerme montra que la monarchie bourbonienne reposait sur le sable mouvant. Les navires sardes , (|ui se trouvaient en croisière dans la mer de Sicile, prêtèrent plus fortement leur appui ; il fut permis aux volontaires de partir, sans précaution aucune et sans mystère, des ports de l’État, et de recueillir ouvertement de l’argent pour eux... »
L’amiral de Persano fit honneur à la confiance que lui témoignait le comte de Cavour. L’amiral dont, au commencement de juillet 1 860, je ne connaissais pas encore le rûlc actif, m’a dit à moi-même, à bord de la frégate Marie- Adélaïde, mouillée en rade de Palcrme, qu’il était chargé a d’escorter un convoi de Garibaldi. » J’atteste sur ma parole l’authenticité du fait. Au reste, à ceux qui trouveraient suspect mon témoignage , on peut offrir celui du général Nino Bixio, le compagnon d’armes de Garibaldi :
c Quand nous étions à Paleroie , a dit M. Bixio, dans la séance du Parlement du 8 mai 1863, je fus chargé plusieurs fois d’aller trouver l’amiral Persano pour des choses assez délicates et assez difficiles, qui, si elles avaient été connues, auraient révélé l’appui que nous recevions du gouvernement, et alors cela aurait pu nuire à la marche des événements. Persano, qui aurait pu être désavoué d’un moment à fautre, prenait les choses sur lui et agissait avec courage. Je me rappelle que, dans l’expédition de
Medici, il envoya des bâtiments pour nous escorter et fit tout cela, non-seulement comme soldat et comme amiral , mais aussi comme un patriote qui joue sa position. »
Au reste, cet appui clandestin donné par le comte de Gavour à la révolution, qu’il afieetait de désavouer pour tranquilliser la diplomatie, était tout à fait dans son caractère et ses habitudes. Aussi, un député a-t-il pu dire dans une séance du mois de décembre 1861 ;
€ Voyez ce que faisait le comte de Gavour; nous autres révolutionnaires, il nous combattait en face, mais en secret il traitait avec nous. »
G’est encore le général Bi.xio qui nous fait connaître l’accueil que les libérateurs rencontrèrent en Sicile ; « L’exn pédilion de Garibaldi à Palerme, a-t-il dit au Parlement, « le 1 0 décembre 1 863 , trouva très-peu d'appui parmi la a population. »
Voilà donc ce qu’on a appelé une insurrection nationale.
Pour suppléer au défaut d’appui de la population, pour renforcer les bandes libératrices , on ouvrit les portes à sept mille galériens des bagnes de Sicile. G’est le député Fabrizi qui a avoué ce chiffre. M. Grispi, en convenant du fait devant la Ghambre des députés, s’est borné à faire observer que les vainqueurs « n’étaient pas tous des forçats. * Nous l’admettons très-volontiers ; mais l’auteur de ce livre, qui se trouvait à Palerme lors de l’entrée de Garibaldi, a entendu des insurgés se vanter, comme d’un glorieux exploit, d’avoir délivré les galériens.
G’est à ce même M. Grispi, l’auxiliaire do Garibaldi, que nous allons demander des renseignements sur la situation de la Sicile après le triomphe de l’insurrection. Voici ce que M. Grispi écrivait en août 1 860 à la Gazzetta di Torino :
P^Uerme^.. août 4B6ÛI
«... Figurez-vous les bagnes ouverte, et versant leurs sinistres bandes sur les campagnes, et oeiles-ci violentées par elles dans les personnes et les proprk'tés; iigorez-vous dans les villes une populace effrénée, à moitié nue, ivn* de vengeance, parcourant les mes à la recherche de victimes, les dé‘signant par le nom de rats, et pour compléter l’image, prenant le plaisir barbare d’en jouer pendant des heures, pour en faire à la fin un exemjile de vengeance, l’autorité faible, impuissante, contrwnlc à tolérer, à dissimuler...
a ... La conséquence naturelle de cette perturbation sociale fut la ruine des finances. Ut'jà le décret qui abolissait le droit de mouture avait privé le Trésor de l’un de ses principaux revenus (10 millions). Une autre disposition par lafjuclle on destituait en masse les employés ruraux, unie à la haine populaire, avait fait disparaître presque totalemetit les percepteurs des deniei's publics. Les nouveaux jiercc[)teurs furent d’abord assaillis à coups de fusil, accueil qui les rendit fort lièdes dans l’exaction des impôts.
« Ajoutez la stagnation inévitable du commerce que produisait la cessation des rentrées des douanes; ajoutez que le seul État avec lequel nous continuions nos relations, celui de Victor-Emmanuel, est exempt de droits par l’annexion faite ou à faire; ajoutez que, l’action de la justice étant suspendue, il n’y avait plus de droit d’eiu'egistrement, de mutation, etc., et vous pourrez vous rendre compte de l’état du pays... »
Cette ilescrij)tiün est à peu près exacte; j’ai assisté
|)cndanl deux mois à ce hideux sj>eclacle, et j’en ai emporté l’horreur. J’ajoute que Garibaldi et ses acolytes attendirent quatre semaines avant d’exprimer un blâme officiel des massacres quotidiens qui ensanglantaient Palerme, blâme qui d’ailleurs ne fut sanctionné par aucune mesure protectrice. L’écume de la populace débordait sur la place publique.
Quel nombre de recrues (îariltaldi lit-il dans le pays pour poursurire son entreprise? Il serait difficile de le fixer; mais je me rappelle que les rues de l’alerme étaient pleines d’uniformes de l’armée régulière piémontaise, et que l'on entendait parler français, anglais, hongrois ou polonais beaucoup plus souvent qu’italien.
Voyons la suite des événements. Rendons la parole à riiistoriographe du comte de Cavour, qui va nous apprendre comment la révolution traversa le détroit :
€ M. de Cavour, dit M. Nicomède Bianchi, était tout !» disposé à coopérer efficaccmentafin que le général Gari- « baldi portât de Sicile en Calabre le drapeau de la liberté, O Mais il aurait voulu d’abord que l’armée napolitaine prit t l’initiative d’un mouvement italien... Le peu de vitalité « du pays, l’absence de sentiment national dans l’armée « napolitaine, la rivalité <]ui éclata entre les deux comités « constitués à Naples, l’un ancien, l’autre nouveau, « dit comité de l’ordre; d’ignobles passions personnelles € unies à des intérêts encore plus ignobles, firent avorter € le projet du comte de Cavour... Un des hommes € les plus méritants de la démocratie italienne, le doch ur ( Bottero, fut chargé par le comte de Cavour de coopérer € au passage des garibaldiens sur le continent. Dans ce € but, il partit de Turin avec 500,000 francs; ensuite,
• l’illustre Barthélemy Casalis, ex-député, porta en Sieile « une égale somme. Les bâtiments de guerre sardes re- € eurent l’ordre d’aider à ce passage. Le reste se racon- € tera en temps plus opportun. •
Répétons que nous n’avons pas l’intention d’écrire ici toute la révolution napolitaine ; nous nous proposons uni(|uement de montrer comment des mains étrangères travaillaient à cette œuvre dite nationale, et quels éléments étaient employés pour faire ce que la nation s’obstinait à ne point faire.
Voici maintenant comment on prépara l’entrée de Garibaldi dans la capitale du royaume des Deux-Siciles. Une petite brochure anonyme, mais évidemment écrite par un homme qui connaît son pays, et publiée en 1864, fait connaître en ces termes le rôle assigné à la (lamorra, cette vieille et malfaisante association dont le ministre Ajossa avait déporté les chefs dans les lies de Ponza et de Ventotene :
« M. Liborio Bomano lit secrètement revenir des îles, « où les avait relégués Ajossa, les chefs camorristes, et, € les ayant pris à part, les chargea d’organiser une émeute. « Ces hommes, gagnés à la conspiration, promirent ce « qu’on leur demandait, et le j>lan fut concerté. Le but € principal était d’attaquer la police, pour la faire parailre « impopulaire. L’émeute éclata le 28 juin. Des bandes de « camorristes envahirent les commissariats de police, y « tuèrent du monde, brûlèrent des papiers, puis ouvrirent « les prisons et en firent sortirleurs amis. En même temps, « on tentait d’assommer dans la rue le ministre de F rance, € M. Brénier; les piémontistes espéraient attirer ainsi la « colère de la France sur le gouvernement napolitain. Le
< ministre Liborio se garda bien de prévenir rémeute.
« Mais le lendemain il fut chez le roi et lui représenta que « l’ancienne police était devenue tout à fait odieuse à la « ville de Naples, témoin l’émeute de la veille; qu’il serait « utile de la dissoudre et de la remplacer; (jue les soutiens 0 de l’absolutisme devaient disparaître avec lui. En même € temps, pour constituer une nouvelle police, le loyal mi- € nistre proposa, ([ui le croirait’? La Catnona elle-même.
O L’idée, comme on pense, parut étrange; mais Liborio, t habile avocat, se chargea de la soutenir. Les camorristes, « diUil, ne sont pas des hommes sans tache, mais ce sont € des hommes sans peur, rusés, hardis, infatigables, « connaissant à mei'vcille la ville de Naples et maîtres ab- « solus du peuple ; quelles meilleures qualités pour des € agents de police? D’ailleurs il est digne d’un gouverne- € ment réparateur de réîhabiliter ces parias, de leur faire € une place dans la société. En leur témoignant de la con- € fiance, en leur donnant un emploi public, on parviendra « à les rendre honnêtes : l’homme le plus dégradé peut, € de cette façon, être ramené à la vertu. Que répondre à « ces belles théories? Le roi, bien à contre-cœur, donna « son consentement. Ainsi dit, ainsi fait. Le ministre hii- « manitaire rassemble les camorristes et, sans tarder, les « organise en corps de police. Aux chefs il donne les prin- € cipaux emplois. Jossa, Capuano, Mele sont nommes € commissaires ; Mascilli et Labonia, chefs de département € au ministère de la police. La foule des camorristes fut « distribuée par escouades sous le nom de garde citadine. « Tous ces honnêtes gens revêtirent un uniforme, et au « lieu de leur couteau familier portèrent un sabre,..
« ... Désormais ils sont maîtres de Na])les. Faut-il faii'e
« des manilestations populaires, hurler I hymne de Gari- € baldi, menacer les royalistes, demander des lampions c et des drapeaux tricolores aux lenêtres, on a les camorc ristes; ceux-ci débraillés pour jouer la farce, ceux-là € travestis en agents de police pour ne rieu empêcher.
« Les bons citoyens se taisent et s’enferment chez eux;
. la canaille est malü-esse de la rue avec privUége du € gouvernement. Le roi n’a plus iju à abandonner sa « capitale; Garibaldi et Victoi--Emmanucl peuvent arriver.
« 11 y aura des hommes pour détacher les chevaux de « leur voiture et une foule enthousiaste pour crier sur « leur passage; c’est-à-dire il y aura la Camorra avec la cc lie du peuple qu’elle entraîne à sa suite.... »
Comprend-on maintenant <]ue Garibaldi soit entré sans armée dans Naples, ayant à côté dé lui, dans sa voiture, le vertueux Liborio Romano? J’étais à Naples ce joui^là; je parle comme témoin ; que d’autres témoins oculaires et auriculaires me démentent. J’ai conservé le souvenir de ces jours d’orgie insensée. Je me rappelle ces prêtres écliappés de Nisida qui parcouraient la rue de Tolède, les uns tenant des drapeaux à la main, les autres armés de pistolets et de sabres, ceux-ci hurlant, ceux-là escortés de courtisanes. Je me rappelle ces camorristes apjïliquant la pique sur la poitrine de toutes les personnes qui oubliaient de crier: Vive Garibaldi I Je me rappelle ces malandrins escaladant les maisons des fanûUes suspectes de royalisme. Des centaines de personnes pacibques furent turés ou blessées. C’était à dégoûter les moins délicats. Qu’on accuse si l’on veut les honnêtes gens de lâcheté, car les honnêtes gens furent alors à Naples tels qu’on les voit trop souvent, hélas! en d’autres pays; mais qu’on cesse
de prononcer le mot sacré de liberté, et cju’on ne falsifie point l’histoire en parant du prestige de l’enthousiasme ce qui fut tout au plus une coni|)licité passive de la population.
Un autre moment où l’attitude du peuple de Naples est à étudier, c’est après la chute de Gaëte. Cette fois, c'est u garibaldien (|ui portera témoignage. Trois jours apres la chute du boulevard de l’indépendance nationale, c’està-dire le 16 février 1861, M. d’.\rnoult, ex-volontairc de Garibaldi, écrivait de Naples au Progrès, feuille révolutionnaire de Lyon.
«... Ici, depuis quatre jours, on se croirait dans un « hôpital de fous, ou, mieux encore, dans une vaste mé-
• nagerie de bêtes fauves.
• La nouvelle de la prise de Gacte arriva mercredi soir. « Aussitôt d’immenses rassemblements se formèrent avec « accompagnement de torches, de musique, de cris, ■ de contorsions inimaginables. Ceci n’est que plaisant.
• Voici qui l’est beaucoup moins. Le lendemain matin « jeudi, la municipalité fit placarder un avis engageant « les patriotes napolitains (où diable les prend-elle?) à or-
• ganiser une grande manifestaCon,pour fêter la chute de « l’ex-roi. Le soir donc, d’énormes bandes d’individus, « armés de torches et de pierres, se répandirent dsms la
• rue de Tolède, secouant leurs torches le long des mai-»
• sons, au risque de tout incendier et brisant les vitres et « maisons qui n’étaient pas illuminées. Beaucoup d?hahi « tants paisibles furent atteints par les pierres. La police
• se promenait derrière les masses et semblait s’amuser « beaucoup de ce spectacle. Ceci dura jusqu’à minuit. Pen- « dant ce laps de temps, toute voiture était huée, on fai-
• Mit choir les chevaiu:. Une clumc anglaise a eu sa voiture > presejue renversée. Les gens calmes (jui n’agitaient pas « leurs mouchoirs étaient sifllés, sinon giflés. Au même
• moment, une bande de coquins s'abattait sur Oiiaja et
• dévalisait trois magasins.
• Vendredi matin, tout était fini. Les vitriers répa- « raient les dégâts de la veille, (juand le bruit se répaii- I dit qu'une nouvelle manifestation devait avoir lieu le « soir.
• En ellet, vers six heures, les meneurs étaient à leur
■ poste, au calé d’Italie, rendez-vous ordinaire des mani-
• festations. J’ai vu des hommes bien vêtus portant des
• paquets de torches (je ne sais qui les paye) et les dis-
• trihuanl à la foule. Des musiques de la garde nationale
■ arrivèrent, et, quand tout fut prêt, la masse s’ébranla, I en hurlant à pleins poumons l’hymne à Garibaldi, et r proférant des cris tels que ceux-ci : \'ipe Garibaldi,
• notre vice-roi! Mort aux Bourboniens! Mort aux roya- « listes! A bas Cavour! Dehors t étranger! Je vous en gat rantis l’autlienticité , car on les a proférés pendant « vingt minutes sous mes fenêtres que je n’ai pas « voulu orner de lampions, non par esprit réactionnaire,
• puisque j’étais vêtu de mon uniforme garibaldien, « mais pour donner l’exemple de la résistance contre les « coquins qui font la loi en ce moment à A’aples. — € D’Aunollï. <
Osera-t-on dire (|ue c’est le vrai peuple, le peuple honnête qui cassait les vitres et dévalisait les mugasins?
Quelques jours plus tard, des scènes semblables se produisaient, et, aux Graniti, on massacrait héroïquement dans un hôpital es blessés de Gactc.
Cherchons maintenant les autres occasions dans les- ((uelles le vrai peuple a pu manifester ses sentiments. Les principales occasions sont le plébiscite annexionniste, les visites à Naples de Victor-Emmanuel, les élections pour le Parlement et les levées militaires.
L’histoire du plébiciste est faite depuis lonj^emps, et nous ne pourrions que répéter ce qui a été tant de fois raconté; les journaux les plus hostiles aux Bourbons ont assez parlé de ces deux urnes des oui et des non, gardées par des sicaires. Le gouvernement piémontais osa compter quelques centaines de bulletins négatifs. C’est faux : pas un seul bulletin négatif ne fut déposé dans fume. Aussi, lord John Russell, dont la partialité pour les nouveaux maîtres de fltalie est bien connue, n’a-t-il pu s’empêcher de déclarer, dans une dépêche du 21 janvier 1861, que le vote du 21 octobre 1860 avait, aux yeux du gouvernement britannique, t très-peu de validité, » ce vote c n'impliquant pas rexercice indépendant de la volonté de la nation. »
L’enthousiasme et la sincérité des ovations faites àVictor- Emmanuel, dans chacun de ses voyages à Naples, ne sont (|u’une question de tarifs; les différents ministres des finances cjui se sont succédé pourraient nous dire trèsexactement, s’ils le jugeaient à propos, ce (|ue coûte un vivat. Nos lecteurs se renseigneront au moins approximativement, en lisant plus loin, dans les documents ajoutés à ce livre, une lettre ministérielle adressée, en 1862, à un intendant des palais royaux. Nous avons aussi qiielc|ues données sur les frais d’un voyage postérieur. Le chiffre de ces dépens fut débattu dans la presse italienne, pour la plus grande édification de la galerie. Nous nous rappelions ipie le journal U Piemonte, de Turin, les
ayant évalués, en I8C3, à deux millions de francs, une autre feuille italienne, (|ui ne fut ni saisie, ni poureuivie, ni démentie, réclama contre ce calcul, et assura que le total s’était élevé à 5,741,000 francs. Le dernier de ces comptes pourrait bien être dans la vérité, si l’enthousiasme a été coté pai’tout aussi haut qu’à Foggia. Le Contemporaneo de Florence citait, à la même époque, cette dépêche du préfet de Foggia au ministre de l’intérieur.
€ Tout est en ordre. Avec les 40,000 ducats, je garantis € l’exécution des ordres qui m’ont été donnés. Mais c tout le monde n’est pas content. Si l’on pouvait faire t davantage? >
A cette dépêche, M. Péruzzi aurait répondu, d’après le même journal : «Contentez tout le monde. »
Plus éclatante encore a été la démonsti’ation des sentiments du peuple napolitain dans les élections parlementaires. On sait que deux fois, depuis l’annexion, les Italiens ont été convoqués à des élections générales. J’ai tort de dire les Italiens; il serait plus juste de dire : une fraction des Italiens. Le cens privilégié est la loi électorale du nouveau royaume d'Italie. Le Piémont a bien élargi scs frontières, son budget, ses armées; il n’a eu gai’de d’élargir sa loi électorale. Dans un pays où l’on prétend qu’il n’y a qu’un cœur et qu’une âme, dans un pays qui s’ est donné à l’unanimité des .suffrages, k' nombre des électeurs est moindre de 400,000, dont 100,000 fonctionnaires. Ce royaume de vingt-deux millions d’haliitants n’a pas un citoyen complet sur 55 habitants ; ce gouvernement, qu’appelaient les gémissement des peuples et qui a opéré leur délivrance, n’ose |)as affronter l’amour
des sujets, et il se retranche dans la coterie des salariés, des ex-martyrs et des anciens carbonari.
Les statÎ8ti(|ucs officielles ont établi que le premier Parlement nommé apri-s les annexions ne représentait que 170,167 électeurs. C’est le chiffre des votes obtenus par les 443 députés. Le nombre des votants avait été de 242,.'>81 . Garibaldi nommé à Naples, où l’enthousiasme devait être encore tout chaud pour le libérateur, n’y recueillit (]ue 376 voix.
L’élection du Parlement actuel étant de fraîche date, il nous est facile d’en interpréter les résultats. Au premier tour de scrutin, le 22 octobre 1865, l’immense majorité des citoyens s’est systématiquement abstenue, et 300 collép's n’ont pu élire leurs députés. L’Italie est en ballotbige, s’écriait le lendemain de cette mémorable journée une feuille unitaire effrayée. C’était, en effet, le mot de la situation, et il n’existe pas un fait analogue dans les annales des nations parlementaires. Si on en excepte MM, de La Marmora et Rattazzi, élus par quekiues centaines de compères, aucun des hommes d’État de l’Italie ne put réunir le tiers des suffrages; MM. Ricasoli, Minghetti, Garibaldi, Boncompagni, Pepoli, Peruzzi, Cipriani, Poerio, Liborio Romano, Hixio, Gadorna, etc. , c’est-à-din' toutes les notabilités de la révolution curent l’affront du ballottage, et parmi les 143 élus, il en est qui arrivaient .à la Chambre avec un cortège de moins de 70 voix.
A Naples, cité de plus de 600,000 âmes, où 16,434 citoyens seulement étaient inscrits sur les listes, 4,448 ont voté, et onze des douze collèges ont donné des rtsultats nuis.
.\u second tour de scrutin, où la majorité relative était
seule nécessaire, Naples n’a eu que 3,664 votants. Pendant que ces 3,664 individus donnaient au gouvernement un bill de confiance au nom de toute une population de plus de 600,000 âmes, la petite ville de Torre del Greco, qui n’est en quelque sorte qu’un faubourg de Naples, fournissait 10,339 signatures pour une adresse de dévoûment au Pape. En somme, le Parlement actuel ne représente pas plus de 1 30,000 Italiens ; il est l’expression des fonctionnaires ])ublics et des sociétés secrètes. Ce résultat est d’autant plus misérable, qu’à la même époc|ue un seul journal catbolique, Vl'nità de Turin, réussissait, malgré les procès, malgré les persécutions de tous genres, à olitenir 1,200,000 signatures jiour le Pape, signatures accompagnées d’un demi-million de francs. Ces chiffres ont une éloquence? qui nous dispense de commentaires.
Quant à la liberté qui a présidé aux opérations électorales, on en jugera par cette phrase échappée à une feuille catholique après la clôture du scrutin : t II est n heureux (jue les catholiques n’aient pas eu de grands « succès, car les félons eussent pris les armes, et cent « villes eussent été ensanglantées. »
Une autre pierre de touche des vrais sentiments de la population napolitaine pour le Piémont et pour l’unité, c’est le succès de la conscri])tion. A ce sujet, nous rappellerons que sous les Bourbons les conscrits i-éfractaires étaient inconnus. Nous défions qu’on trouve dans tous les rapports des ambassadeurs, ministres résidants ou consuls accrédités naguères près des rois Ferdinand II et François II, jin document fiiisaul allusion à l'existence de réfractaires. Depuis l’invasion, les jeunes gens ont pris le service militaire en horreur, et à chaque levw on constate
la disparition d’une grande partie du contingent. Toutes les provinces annexées fournissent des réfractaires, mais l’immense majorité de ces réfractaires appartiennent au royaume des Deux-Siciles.
Au commencement du mois de juillet 1863, le Journal o/jficte/de IN'aples évaluaità 3,500 le'nombre des réfractaires des diverses levées pour la seule province de Naples.
Le même journal disait le 2 février 1 864 : • On nous as- « sure que le nombre des réfractaires de notre départe- « ment maritime s’élève à environ 4,000. Ce chiffre doit, « toutefois, être réparti sur plusieurs années. »
« Le général Bixio adressait, au mois d’octobre 1863, « au Pungolo une lettre dont nous reproduisons ce pas- « sage :
« Ma surprise a été extrême de lire que les listes de la € conscription donnent pour la ville de Palerme plus
• de 4,000 réfractaires ou déserteurs des classes de t 1840, 1841,1842... Comment une cité telle que Pa- « lerme, qui a vu accourir pour sa délivrance des Ita- « liens de toutes les provinces, compte à elle seule, sur
• une population de 186,000 habitants, 4,000 réfrac-
■ taires et déserteurs ! Singulier patriotisme d’un peuple
• régénéré! >
Une statistique publiée par le ministre de la guerre, en 1864, dans Yltalia militare, portait ceci : t En 1862, on a « déclaré réfractaires à la levée 13,511 jeunes gens; on
■ en a eu, l’année suivante, presque le double, c’est-à-
• dire 25,749. Pendant ces quatre dernières années, on a
• compté 39,386 réfractaires. »
Le Journal officiel de Naples du 26 juin 1864 contient cet autre aveu : • Dans la seule province de Naples, le
« nombre des jeunes gens de la classe de 18ii inscrits « pour la levée était de 5,738 ; il sVn est trouvé 1433 qui « se sont soustraits à cette obligation. »
En septembre de la même année, le Journal officiel de Sicile faisait monter à 3,718 le nombre des Siciliens réfractaires appartenant à la classe de 1840.
Le 17 décembre 18G4, le général BLxio prononçait devant le Parlement les paroles suivantes : « En beaucoup de « provinces , les réfractaires sont dans la proportion € énorme de 30 p. 100; la circonscription de Cittadu- < cale, dans les Abruzzes, est dans ce cas-là. La propor- € tion s'élève ju.s(ju'à .'•7 p. 100 à Naples, à 45 p. 100 à € Catane, à 44 p. 100 à Palerme, à 41 p. 100 à Trapani, € et à 40 p. 100 à Urbin. »
Enfin la Gazette officielle du royaume, en date du 28 mars 1865, accuse 471 réfractaires pour le seul mois de janvier.
Et cependant à quels moyens coercitifs n’a-t-on pas eu recours contre les réfractaires? Je ne crois pas qu’aucun pays civilisé ait jamais employé des moyens de la nature de ceux auxquels a recours le gouvernement du plébiscite unanime.
Un capitaine piémontais, le comte Bianco de San Jorioz, qui a publié sur l'Italie méridionale une brochure pleine de colère et de fiel, mais aussi de révélations, dit à la page 335 :
€ Dans la commune de San Vincenzo a Volturno, dans « la Terre de Labour, le syndic envoyait à tous les paysans « d’alentour un avis ainsi conçu ; Le roi veut des soldats ; « malheur à qui n’obéira pas à l’appel ! Tous les parents du
« conscrit réfractaire seront emprisonné* et auront leurs
€ maisons brûlées. »
Nous lisons dans le Popolano de Syracuse du 2 mars 1864 :
€ Depuis quelque jours, notre ville est sous les me-
* sures exceptionnelles prises contre les réfractaires. Des € plantons militaires sont placés dans les maisons de leurs « parents même les plus éloignés, de leurs parrains et
* même des sages-femmes qui ont assisté à leur nais- « sance. Plusieurs des parents ont été arrêtés, et par une « singularité inexplicable, on compte parmi ces derniers
* Vincent Bajo, dont le fils est, depuis l’âge de puberté, t inscrit comme musicien dans la marine anglaise. >
Une feuille de Catane signale, à la même époque, des faits sembbibles dans cette ville.
« Nous sommes informés, dit la Tromba de Palerme du « 28 avril I8C4, (|ue plus de soixante jeunes filles de « seize ans et au-dessus ont été arrêtées par les carabi- « niers royaux en divers pays, particulièrement à Misil- « meri, Bclmonte, Piana, Parco, Monréale, Carini, pour « répondre de leurs frères ou de parents réfractaires à la « levée, et ont été amenées dans les grandes prisons de « cette cité. Plusieurs de ces jeunes filles sont très-belles « et de condition assez relevée. Nous laissons à penser à « nos lecteurs ce que ces innocentes créatures auront « souffert dans le cours du voyage de la part de tels a guides!... u
Il nous serait aisé de multiplier les citations.
Mais, si nous sommes obligés de nous borner, il est im-
possible cependant de passer sous silence l’histoire du n^fractaire Cappeilo.
Une lettre de Palerme, en date du 3 novembre 1863, adressée au Diritto, racontait les tortures infligées à ceCapp ello.
Le signataire de cette lettre ayant ouï dire que le fils d’une veuve, sourd et muet, était martyrisé à l’hôpital, parce qu’on supposait que son infirmité était une feinte pour échapper à la conscription, avait d’abord accueill' ces rumeurs comme une fable.
■ J’allai, diUil, voir la mère de Cappeilo, et je la trouvai
• dans une petite maison de la rue Bandiora. Je lui de-
• mandai des nouvelles de son fils le sourd. Elle int* « présenta un linge ensanglanté, et rne répondit : • Il est € à l’hôpital militaire; ils l’ont arrêté comme réfractaire,
• et ils veulent le faire parler par le jeûne, par les baston-
• nades et p\r lk feu. ■ Je frémis à cette parole. La pauvre
■ mère dit :
« — J’ai demandé, sans en obtenir, des nouvelles de < mon Antonio. J’ai su que derrière le palais Lampedusa
■ on entendait ses hurlements, comme sous la pression du « martyre. J’y courus et je le vis; il me montra ses
• plaies ; il me parla de la faim auquel il était condamné, « il me dit qu’on le battait, qu’on le brûlait. Je lui don-
• nai du pain, et ce mouchoir qu’il me rendit baigné de I son sang. >
Cappeilo portait sur le corps cent cinquante-quatre blessures, faites pour la plupart avec un fer rouge. Le fait eut tant de retentissement en Europe, que le gouvei-nement italien dut le porter devant les tribunaux ; mais on
eut soin de ménager la fuite des agents, auteurs de ees atrocités. Le Precursore de Palerme, rendant compte, dans son numéro du 27 janvier 1863, des premières audiences du procès, nous révéla que parmi les témoins figurait un autre muet, nommé Pollaia, qui avait enduré presque les mêmes traitements (|ue Cappello. < C’était, dit-il, un dou- « loureux spectacle de voir Pollaia, brûlé comme Cap- « pello, et devenu muet après avoir reçu au cou un coup
• de culasse du fusil de son sergent, faire des efforts pour « prononcer quelques paroles, paroles que l’on ne pouvait
• comprendre et dont un sous-officier devait donner « l’explication. Et cependant Pollaia continue à subir un
• service correctionnel, on continue à user de rigueur « contre ce pauvre paysan Galaibrais, et on le retient à
• l’armée. Son état, comme celui de Cappello, a ému toute
• l’assistance... >
Des faits analogues se sont produits en Saleriic ; nous avons oublié le nom de ce nouveau Cajipello.
L’Aquila latina a signalé la présence dans les prisons de Messine d’nn autre muet, retenu depuis trois mois comme réfractaire. L’autorité militaire italienne voulait absolument que ce muet parlât. Nous ignorons ce qu’est devenu ce malheureux, qui se nommait C. Todoaro.
Les enrôlements volontaires donnent des résultats non moins brillants que la conscription dans le royaume des Deux-Siciles. M. de San Jorioz, dans la brochure que nous avons rappelée plus haut, fixe à quatorze le nombre des généreux volontaires qui se sont enrôlés dans l’espace de quatre ans sous le drapeau de l’Italie une. Une occasion toute récente s’est présentée pour vérifiei- l’enthousiasme des Napolitains à défendre l’unité. Des bu-
reaux d’cnrôlenient ont été ouverte à Naples au mois de mai dernier, avant la guerre contre l’Autriche. On a dû fermer le bureau avant le terme, et les feuilles révolutionnaires ont confessé * avec douleur et honte » que le résultat avait été presque nul. Le nomljre des inscrite n’a pas atteint 150, si pressant que fût l’appel de Garibaldi, et plus des deux tiers, après avoir fait leur apparition au dépôt, ont du être ramenés de brigade en brigade par la gendarmerie.
Si après tant d’épreuves des vrais sentiments du peuple des Deux-Siciles, ces sentiments étaient encore méconnus par les cabinets de l’Europe, c’est qu’il y aurait parti pris de fermer les yeux à la lumière du soleil, déni de justice ou impuissance de l’Europe conservatrice.