FINANCES
LES FINANCES DU ROTAL'ME DES DEDX-SICIIES
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LES FINANCES Dü ROYAUME D’ITALIE
La fortune a parfois d’ambres ironies. Le titulaire actuel du ministère des finances en Italie, )[. Scialoja, jadis mo> deste employé dans un ministère à Naples, écrivit d’abord pour célébrer la prospérité des finances de son pays. Quand la révolution de 1 848 eut été heureusement comprimée, il fut une des épaves jetées en Piémont. En changeant de patrie, il changea de langage, et M. de Cavour utilisa ses services pour faire l’apologie des finances piémontaises , au détriment des finances napolitaines. Nous nous rappelons qu’en 1857 on mena grand bruit d’un livre publié par M. Scialoja, sous l’inspiration du comte de Cavour, livre comparant la situation financière des deux Etats. La vérité est aujourd’hui bien vengée. Ce même M. Scialoja préside, impuissant, à la catastrophe qui eii-
gloutit dans l’ablme de la banqucronte le navire portant la fortune de ritalie une et révolutionnaire.
Le premier élément d’appréciation des finances d’un Etat, c’est le cours de sa rente. La rente, napolitaine et sicilienne fut constamment, sous les règnes de Ferdinand II et de François II, plus élevée que celle des autres Etats de l’Europe, et elle avait la renommée d’étre la plus sûre. Ferdinand II, à son avènement au trône, trouva le 5 p. 100 à 68 ; la rente s’éleva rapidement, et atteignit le chiffre de 120, autour duquel elle se maintint pendant près de 30 ans. Quand une conversion partielle du 3 p. 100 en 4 p. 100 lut décrétée, ce A p. 100 débuta à 00 et atteignit 108. Au commencement de l’année 18.39, le i> p. 100 était à 1 18 à Naples et en Sicile. La maladie de Ferdinand II le fit baisser jusqu’au pair. A l’avénement de François II, il se releva promptement à 11.3 pour Naples et à 116 pour la Sicile. Au moment même des désastres du pays, quand la révolution se disposait à faire son entrée triomphante dans la capitale du royaume, le .3 p. 100 ne tomba pas au-dessous de 104, le 4 p. 100 au-dessous de 94, et les bons du Trésor au-dessous de 10.3. Mais le jour où le jeune roi sortit de Naples pour se retirer à Gaéte, le .3 p. 100 napolitain descendit à 89, le A p. 100 h 79, les bons du Trésor ne firent plus que 87, et le .3 p. 100 sicilien 88. Tant que la fortune du royaume resta en suspens, c’est-à-dire pendant que le souverain légitime résista dans Gaéte, la rente napolitaine fut encore estimée sur les marchés étrangers. Les hommes d’Etat piémontiis étaient indignés de cette supériorité des fonds napolitains et siciliens, et M. de Gavour résolut de la faire disparaître. Voici comment il s’y prit; nous laissons la parole à un journal mazzinien.
Il Popolo d'Italia, qui, dans son numéro du 25 août 180^, a (ait k'S tardives révélations qu’on va lire :
€ Apr«’*s la révolution de 1860, le cours des fonds pu- € blics piémontais était à 76, et celui des fonds napolic tains se maintenait à 90. C’était un scandale qu’il fallait € faire cesser, pour opérer l’unification de la dette pii- € plique, c’est-à-dire pour décharger sur les nouvelles € provinces la plus griuide partie de la dette sarde. Le € grand inventeur Cavour, habile dans l’art des expédients, « en trouva bien à propos un très-commode ; ce fut ce- € liii-ci : (iaribaldi (et en son nom son ministre Conforti) € avait confisqué une importante somme d’une certaine t quantiü' de millions, inscrite au nom des Bourbons sur € le Livre napolitain, confiscation faite en vue d’employer i cette somme en œuvres publiques et à enrichir les t martyrs politiques. Le ministre des finances dictato- € riales, baron (k>ppoIa, avait conclu cette vente avec la < maison Rothschild au cours de 90. Mais quand il allait t passer le contrat, la dictature prit fin. Vint la lieute- € nance, avec M. Scialoja pour conseiller des finances, et a le fameux Charles de Cesare pour directeur perpétuel. € Ceux-ci, obéissant avec zèle, et iinn sans quelque satis- « faction personnelle, aux ordres de Cavour, refusèrent le € contrat avec M. de Rothschild, sous le prétexte que « c’était un banquier bourbonien {sic). Ils vendirent au « rabais une forte part de la rente, par l’entremise d’un € parent de Scialoja, et d’un certain i’reteroli, Piémontais, ( personnages inconnus à Naples, mais tous deux in- € times de Scialoja. Ainsi on obtint le magnifique résultat « de (aire baisser en peu de jours la rente napolitaine de € 1 2 points, sans autre cause que la volonté de Cavour
€ d’opérer cette baisse et l’habile négociation de MM. Scia- « loja et de Cesare.
« Après ce beau coup, on en opéra un second : ce fut € de faire décréter par ce même Scialoja un emprunt de € 25 millions de livres pour des travaux publics, à des
• conditions qui devaient le faire manquer, au grand détri- « ment du crédit public napolitain. Enfin, Cavour acheva « l’œuvre par deux expédients dignes d’être notés ; le « premier fut de vendre à ce même banquier bourbo- « nien, M. de Rothschild, 650,000 ducats de rente napoli- € taine, non plus au cours de !)0, mais à celui de 74 ; le « second expédient consista en un décret rendu en jan- € vier 1861, portant (|ue le gouvernement central de <1 Turin ai'fljjfait (avance qui n’eut jamais lieu) aux pro- « vinccs napolitaines dix millions de livres à affecter à des t travaux publics, comme si les finances piémontaises « eussent été en prospérité et les finances napolitaines en « faillite, et comme si les ventes précédentes de 650,000
* ducats de rente napolitaine à la maison Rothschild, « n’eussent pas fait entrer déjà l’argent dans les caisses « piémontaises. Voyez cette loyauté de Cavour, cette pro- « bité gouvernementale ! Grâce à ces mesures et à ces exc pédicnts, le cours des fonds publics nafiolitains se ni- € vêla avec celui des fonds [liémontais, et l’unification de « la dette ne rencontra plus l'olistaclc de la différence des « cotes. »
On remarquera que ces renseignements sont fournis par un organe de la révolution italienne; ils n’ont pas été démentis, que nous sachions, par les personnes qui y sont nommées.
Tel est l’historique de la fortune et de la décadence
des fonds publics du royaume des Deux-Siciles. Esquissons maintenant celui des fonds publics du Hémont et des fonds italiens.
A la fin dq l’année 1849, quand le désastre de Novare pesait encore sur le petit royaume de Piémont, la rente piémontaise 5 p. 100 était cotée au-dessus de 89 à la Bourse de Paris ; une bonne réputation d’économie et de probité contre-balançait au point de vue financier les conséquences d’une défaite et d’une occupation étrangère.
Le Piémont se préparant à faire l’Italie, envoie, cinq ans plus tard, une armée en Crimée; les gens de finances, qui ne se laissent pas séduire par les mots de prestige, de gloire, d’avenir, etc., n’achètent la rente piémontaise, à la fin de l’année 1855, après la victoire de Sébastopol, dont le reflet rejaillissait un peu sur le Piémont , qu’à 86 fr.
Un moment, un seul moment, la rente piémontaise s’élève, c’est aux débuts de l’année 1859, lorsque tout se combine pour une campagne, et que l’alliance de la France est promise: alors elle monte, sur la place de Paris, à 94 fr. A la fin de juin de la même année, c’est-à-dire, quand le cri de victoire de Solférino retentit dans toute l’Europe, et que le roi Victor Emmanuel reçoit la Lombardie, elle esta 82. Au 1" janvier 1860, elle atteint cependant 85.
De cette époque, qui est le point de départ des agrandissements du Piémont, la rente suit une marche descendante. Sa baisse est en raison directe des succès de l’État. A la fin de septembre 1860, la rente du Piémont accru de la Toscane, des duchés de Parme et de Modène, des Romagnes, des Marches et de l’Ombrie, vainqueur à Castel-
fîdardo et à Ancône, maître du royaume des Deux-Siciles, par la grâce de Garibaldi, tombe à 78. Vers le milieu de février 1861, Gaetc capitule , et le roi des Deux-Siciles quitte le sol de son royaume; la rente piémontaise, en dépit de l’enflure des bulletins de Cialdini , n’est plus qu’à 73.
La France reconnaît le royaume d’Italie et le fait reconnaître par d’autres puissances; le 5 p. 100 est à 73. Pendant les années 1862, 1863, 1864 et 1863, le mouvement de baisse est peu sensible, mais réel. L’Italie se fortifie dans la paix, crient les innombrables organes officieux de Turin et de Florence, et la fortune du pays s’assied. Mais le public refuse de croire à la solidité des nouvelles institutions et du crédit iUilien. Au 1" janvier 1866, le 3 p. 1 00 italien se cote à 63 ; à la fin de janvier, on n’en vend plus qu’à 62. On n’en donne que 37 fr. au I" avril. On le voit à 45 le I" mai, à 42 fin mai, et à 37 vers la mijuin. C’est la plus lamentable et la plus ridicule déroute qu’aient jamais subie des fonds d’État. Et pourtant le crédit italien a eu les protecteurs les plus puissants.
Depuis la cession de la Vénétie par l’empereur d’Autriche, les fonds italiens sont remontés à 33 fr.; c’est un soubresaut, ce n’est pas une situation normale; à la première alerte, la baisse se prononcera de nouveau.
Non moins éloquente est la comparaison du budget et des impôts de l’ancien royaume des Deux-Siciles, avec le budget et les impôts du royaume d’Italie.
Il est de notoriété européenne que les peuples siciliens n’ont jamais eu, depuis l’intronisation de Charles 111, qui expulsa les Autrichiens du royaume, il y a bientôt un siècle et demi, et qui fonda l’indépendance nationale, à sup-
porter de lourds impôts. Quand ces impôts se sont élevés, ce sont les invasions étrangères et les révolutions (|ui ont aggravé le fardeau. Essentiellement économes, les souverains légitimes se hâtaient, aussitôt rentrés dans leur autorité, de réduire la dette et de décharger leurs sujets. Le roi Ferdinand II faisait précéder ses décrets de réduction des impôts de hautes et sages considérations comme celles-ci : « En montant sur le trône, nous promîmes a nos « bien-aimés sujets de vouer toute notre sollicitude à l’al- « légement des charges publiques et à la diminution de la
« dette La réduction de la dette doit avoir pour pre-
< mière et heureuse conséquence la diminution des im-
€ pôts , etc., etc. 1 Ces principes économiques sont
bien arriérés, et nous comprenons qu’on ait pu dire que les Bourbons n’étaient plus de leur temps; mais les populations ne sont pas moins arriéras que les Bourbons , et elles n’ont point encore compris les théories qui enseignent que, plus un peuple est pressuré par le fisc , plus riche il doit s’estimer.
Depuis 1 8 1 •"» jusqu’au 6 septembre 1 860, jour où Naples vit s’éloigner le roi François II, le royaume des Deux- Siciles n’a connu que cinq contributions permanentes, à savoir : 1° contribution foncière; contributions indirectes, douanes, tabacs, sel, poudre, caries; 3“ enregistrement et timbre; t” loterie; 5° postes et courriers; et encore la Sicile a-t-elle été toujours exempte de quelquesunes de ces contributions. Les événements politiques amenèrent parfois des impositions nouvelles et des surtaxes, mais ces impositions et ces surtaxes n’étaient pas longtemps maintenues. C’est ainsi qu’en 1826 on dut ehercher une recette de plus de deux millions de ducats.
soit environ neuf millions de francs, en taxant certaines denrées coloniales et les poissons salés, en imposant la patente à quelques classes de citoyens, et en rétablissant le droit de mouture ; mais bientôt des décrets du souverain allégeaient ou supprimaient ces charges. Nous avons sous les yeux un décret de Ferdinant II, en date du 13 août 1847; 1° abolissant sur le continent le droit de mouture au profit de f État et laissant seulement aux communes la faculté de prélever un droit presque nominal de ôO centimes par quintal (un carlin par tomolo); 2° réduisant d’un tiers l’impôt du sel, réduction qui d’ailleurs ne s’appliquait qu’à la partie continentale du royaume , puisque cet impôt n’existait pas en Sicile ; 3“ diminuant de 300,000 ducats (1,300,000 fr.) l’impôt de mouture en Sicile; 4° diminuant de plus de moitié le droit sur les vins de Sicile à leur importation dans la partie continentale du royaume, etc.
Un autre décret du même prince, en date du 26 mars 18.58, que nous avons également sous les yeux, abolit la surtaxe de 6 p. 100 que, à la suite des désordres économiques causés par la révolution de Sicile en 1848, on avait temporairement établie dans l’ile sur les ouvertures de maisons.
Le règne de François II fut marqué par de nombreuses mesures d’allégement fiscal, en date des 27 février, 1" mai, 8 juin, 9 juillet et 29 août 1860. L’une de ces mesures faisait disparaître presque entièrement un léger impôt de mouture qui avait dû être momentanément rétabli.
En somme, si les rois Ferdinand II et François II n’ont pas aboli tous les impôts, ce qui eût été, ce qui sera tou-
jourü impossible, ils les ont souvenl el considérubleiueiil diminués
Quel système fiscal suivait-on, pendant ce temps-là, en Piémont? Dans la seule période de 1848 à 1859, période pendant laquelle le Piémont fit mûrir la révolution dont nous voyons aujourd’hui les heureux fruits, le gouvernement piémontais n’établit pas moins de 23 taxes nouvelles ou surtaxes. Comme on ne nous croirait peut-être pas sur parole, et pour rafraichir les mémoires engourdies, en voici l’énumération :
Augmentation du prix des tabacs (loi du 1" février 1850);
Augmentation du prix de la poudre de chasse et du plomb (loi du 1 9 février 1 850) ;
Nouvelle taxe sur les poids et mesures (loi du 26 mai’s 1850) ;
Droit d’exportation sur la paille, le foin et l’avoine (loi du 5 juin 1850) ;
Augmentation de 33 p. 100 sur le papier timbré (loi du 22 juin 1850);
•Vugmentation d’un cinquième sur les droits d’insinuation (loi de la même date) ;
Taxe sur les constructions (loi du 31 mars 1851);
Taxe sur les main morte (loi du 23 mars 1851) ;
Taxe sur les successions (loi du 1 7 juin 1 85 1 ) ;
’faxe sur l’industrie (loi du 16 juillet 1851);
Taxe sur les pensions (loi du 28 mai 1852) ;
Taxe graduelle sur les donations, mutations, dotations (loi du 18 juin 1852);
Taxe sur radoj)tion et rémanci|talion (loi de ta même date) ;
Augmentation de l'impôt de consommation sur les viandes, cuirs, peaux, eaux-de-vie cl bières (loi du I" janvier 1853);
Augmentation de la cote personnelle (loi du 88 avril 1833);
Taxe sur les voilures (loi du I" mai 1 853) ;
Taxe sur la chasse (loi du 26 juin 1853);
Taxe sur les sociétés industrielles (loi du 30 juin 1 853) ;
Augmentation de la taxe sur l’industrie (loi du 7 juillet 1833);
Taxe sanitaire (loi'du 13 avril I83i);
Augmentation de la taxe surlessuccessions(loidu9seplembre 1 834) ;
Augmentation du prix du papier timbré (loi de la même date) ;
Augmentation de la taxe sur l'industrie (loi du 13 février 1836).
Kl nous en omeltons certainement. C’est ainsi que le Piémont préludait à ses hautes destinées ; ses heureux sujets payaient par anticipation la gloire du comte de Cavour, du roi Victor-Emmanuel et de Garibaldi.
Nous n’entrons |ias plus avant dans le détail des impôts napolitains et piemontais ; cet examen ne saurait avoir pour des étrangers le même intérêt que pour des nationaux ; mais le parallèle des deux budgets permettra de comparer la situation financière dont jouissait hier le royaume des Deux-Siciles avec celle qui lui est faite aujourd'hui par ses régénérateurs.
Le budget du royaume des Deus-Siciies se tenait depuis de longues années entre 120 millions de francs et liO millions. Il serait inutile de prendre ces budgets année par année ; on se contentera des cliilTres totaux de ceux des dernières années. En 1 856, le montant des recettes fut de I3i- millions et demi. Le budget de 18.59 portait 128 millions de recettes, et un peu plus de 126 millions de dé[)cnses, réalisant ainsi un excédant de près de 2 millions. En temps ordinaires, ces prévisions n’eussent pas été déçues ; mais la révolution grondait aux portes ; un cercle d’intrigues enveloppait le pays et menaçait le trône. Le budget de la guerre dérangea l’é(iuilibre, et l’exercice se serait soldé par un déficit de 21 millions, si on n’y avait paré par les ressources de la Trésorerie et par une petite aliénation de rente. Du moins, on évitait l’emprunt, cette plaie des Etats modernes. Ici s’arrête la responsabilité tlu gouvernement des Bourbons de Naples, ici conmience la responsabilité de la révolution. Il résulte de ces chiffres (|ue, la population du royaume étant d’environ 10 millions d’habitants, la moyenne de l’impôt direct et indirect était de 1 4 francs par tête.
Avant d’entrer dans la phase des annexions, le budget du royaume de Sardaigne gravitait autour de 140 millions; 1a population étant inférieure au chiffre de 5 millions d’habitants, c’était une moyenne de 28 francs d’impôts que payait le sujet du roi Victor-Emmanuel. .\vcc l’esprit d’économie, on eût pu se contenter d’un budget moindre; mais il fallait entretenir le foyer révolutionnaire à Turin et à Gènes, réchauffer les renégats des autres Etats italiens, payer des pensions et des subsides, salarier la presse au
dedans el au dehors, etc. Un semait, pour récolter plus tard.
Après la consommation de l’unité, le budget du royaume d’Italie s’est enflé plus encore que l’Etat nouveau ; il flotte depuis plusieurs années entre 900 millions et un milliard. Les dépenses ont été prévues pour 1 8CÜ à 933 raillions et demi, et pour 1866 à 929 millions. Nous disons prévue*s, parce que nous aurons tout à l’heure à parler des mécomptes occasionnés par ces prévisions et de l’écart entre ces chilTres et ceux des règlements d’exercices. Tel quel, ce quasi-milliard représente, pour l’ensemble de l’Italie, des impôts et des dépenses triples des impôts et des dépenses des anciens Etats de la Péninsule. Quand on préparait la révolution, on la représentsût comme une réforme économique ; elle devait , disait-on , simplifier bien des choses, supprimer les doubles emplois, comme ceux des dépenses de cours, de listes civiles, de ministères, de jnsticc, etc, etc. On voit comment tout s’est elTectivemenl simplifié. Tous les budgets des anciens Etats ne dépassaient pas 370 millions, et depuis que les doubles emplois ont disparu, le budget italien gravite autour d’un milliard. En ce qui concerne le royaume des Deux-Siciles, il y a un calcul bien instructif à faire. La population de cctlc partie de la Péninsule représente les cinq onzièmes de la population totale du royaume d’Italie. Le budget préventif du royaume des Deux-Siciles est, par consétjuent, de 422 millions. Donc le royaume des Deux-Siciles paie, en minivium, 282 millions de plus que sous les Bourbons, lorsqu’il était en possession de son indépendance. Nous disons en minimum et préventivement, parce qu’en réalité il paie beaucoup plus.
En effet, toutes les prévisions budgétaires des différents ministres des finances qui se sont succédé à Turin et à Flo rence ont été chimériques; MM. Bastoggi, Scialoja, Sella, Minghetti, etc., n’ont pas su établir un seul budget sur des bases solides ; comme le disait naguères la Presse, * aucun ministre n’a encore fait un bilan exact ; » tous les exercices se sont soldés avec des déficits désastreux. L’exercice 1801 n’a été é(piilibré que par nn emprunt de 500 millions. L’exercice de 1862 était calculé avec un déficit de 159 millions par M. Bastoggi, puis de 380 millions par M. Minghetti, et en réalité le déficit a dépassé 425 millions. On prévoyait pour 1 803 un déficit de 320 millions, il a été supérieur à 400 millions. Et ainsi des exercices suivants. Le déficit de 1802 et de f803 a été comblé par un emprunt de 700 millions et par une forte émission de bons du Trésor. Pour le budget de 1864, Jl. Minghetti avait prévu un déficit de 254 millions ; M. Sella, qui lui succéda au ministère des finances, ne tarda pas à se convaincre que ce déficit ne serait pas moindre de 412 millions. Ainsi de suite.
On se rendra compte aisément de cet écart entre les prévisions et le déficit réel, c|uand on saura de quelle façon se prépare un budget italien. Voici ce que nous apprend un journal unitaire, la Gaz%etta del Popolo du 1 1 mars 1805;
« Savez-vous oii se prépare l’exposé de la situation du € Trésor? Sur le bureau d’un secrétaire, et souvent c’est € à un employé de bonne volonté que l’on confie tous les c documents.
t Ce secrétaire ou cet employé, croyantdevoirexposerles « choses telles (pi’ elles sont, examine consciencieusement
€ les documents et , son travail terminé, le passe au chef € de section. A celte premÜTe étape, la situation du Tré- € sor sc rapproche beaucoup de la vérité.
« Mais quand le chef de section, (jui connaît l’humeur « du chef de division, tient ce travail dans ses £;rilTes, il € commence par passer la plume sur des chapitres entiers, € et un peu en tirant des lignes sur les chapitres, un peu * en réduisant les chiffres, il présente au chef de divi-
< sion un exposé de la situation financière, qui s'éloigne € déjà beaucoup de la réalité.
€ Le chef de division, ayant ainsi sous les jvux une sic tuation corrigée et diminuée, croit c|ue c’est un premier € jet, et il se persuade qu’il la rendra plus agréable au € directeur général s’il lui enlève un peu de sa teinte luc gubre, et à son tour le directeur général, faisant la même « réflexion, la repasse et la modifie avant de la remettre
< au secrétaire général.
€ Alors, entre le secrétaire et le ministre, s’agitent des c considérations politiques, aux(|uellcs il faut subordon- € ner la vérité de la situation financière. — t Diable ! dit
< le ministre, si nous présentons une pareille situation du « Trésor, nous nous ferons tirer à la queue d’un cheval ; « il faut couper ici, supprimer là, modifier ce chapitre, « réduire cette* catégorie. Maintenant, pensez-vous que « cela puisse aller ? Que vous en semble ?
< L’exposé de la situation économique passe ainsi entre e les mains du directeur général de la Trésorerie. Celui-ci, « ne voulant pas être un simple titulaire, appelle son chef € de division pour conférer ; il est très-probable que ce « dernier est plus avant dans les confidences du ministre € que dans celles du directeur général de la Trésorerie ;
< après avoir écouté les observations du directeur généra)
€ de la Trésorerie, il va s’en entretenir avec le ministre;
« de là des séances, des conférences, des discussions, de € nouvelles variantes sur tous les chiflres des divers chac pitres, ensuite de nouvelles séances du directeur général
< de la Trésorerie avec tous les autres ministres pour se € mettre d’accord sur les changements que le ministre c des tinances a cru devoir introduire dans les différents € décastères.
t De la sorte, la situation du Trésor, de même que la € compilation des bilans, faite et refaite mille fois, devient
< la chose la plus comique du monde. >
On comprend aisément ce que doit produire une méthode aussi ingénieuse.
Quand un ministre, pour sc conformer aux usages parlementaires, présente aux chambres un exposé financier préparé comme on vient de le voir, les chiffres n’ont guère plus de signification. On a vu M. Sella, dans son exposé de décembre 1 86ii , faire figurer à l’actif, sous le titre de fonds de caisse, une somme de plus de ï249 millions, après avoir avoué qu’au 30 septembre les espèces et valeurs en caisse ne représentaient réellement que 75 millions, sur lesquels on avait à faire face à 59 millions de mandats du Trésor en circulation. Cette contradiction est-elle une étourderie, ou une cavalière moquerie à l’adresse du Parlement chargé de contrôler la gestion ministérielle ? Nous ne prononçons pas.
Dans ce même exposé s’étalaient des expressions comme celle-ci, inconnue dans tous les budgets d’Etat: résidus passifs. La somme couverte par ce pavillon des résidus passifs s’élevait modestement à un milliard 45 millions, et
le ministre ne groupait pas moins de l78 millions sous la dénomination de résidus actifs. Quel linancier a jamais, dans aucun pays, joué si légèrement aux résidus/
Si l’on se bornait, de l’autre côté des Alpes, à j)révoir des recettes supérieures aux recettes effectuées et à calculer des dépenses inférieures aux dépenses réelles, à coup sûr ce serait un mal sérieux ; mais enfin , comme d’autres pays pratiquent ce fâcheux système, on pourrait se montrer indulgent. Mais dans le royaume d’Italie la situation est tout autre ; les exercices budgétaires s’ouvrent, mais on ne sait pas quand ils se ferment ; ils s’enchevêtrent, ils anticipent les uns sur les autres, sans que l’œil le plus exercé puisse y rien démêler. M. Cordova constatait, dans la séance du Parlement du 6 mars 1866, que « les ministres ont le temps de descendre du pouvoir et d’y remonter, avant cjue personne connaisse les comptes de leur précédente gestion. »
Nous avons vu, à la fin de l’année 1864, le Trésor italien réclamer l’avance de l’impôt foncier de 1863, avec promesse de le dévorer rapidement , promesse qui a été consciencieusement tenue. En 1865, on a pareillement demandé cette avance pour 1 866.
En 1863, M. Sella, présentant son c.xposé financier, a fait cet aveu :
« Tandis (|ue la loi de comptabilité m’obligeait à vous € ])résenter dans le mois de février, avec le budget de n 1866, le compte administratif de 1864, le ministre des « finances n’a pu encore vous soumettre même le compte « administratif de 1 860, et celui de 1 830 ne vous a été d'«- « tribué que dej)uis peu... »
Une société commerciale qui confesserait qu’elle ne
règle pas ses comptes, perdrait instantanément toute confiance, et les intéressés demanderaient aux tribunaux la nomination d’un administrateur judiciaire. Mais, dans le Parlement italien, les députés ont bien des motifs d’indulgence envers les ministres.
11 y a mieux : les exercices de 1 863 et 1 866 n’ont pas même été régulièrement votés ; on a vécu et on vit sur le provisoire, en continuant de percevoir cette année, comme l’an dernier, l’impôt foncier par anticipation. Le vote par lequel, à l’ouverture de la guerre, le Parlement a abdiqué ses facultés de contrôle, n’a fait que consacrer un état de choses déjà ancien.
Les désordres de l’administration financière du royaume d’Italie sont tels, que la Cour des comptes est obligée, pour dégager sa responsabilité, de n’enregistrer que sous réserves les comptes ministériels. Les crédits enregistrés sous réserves sont extrêmement nombreux; le dernier tableau qui en a été présenté le 23 janvier dernier au Pai'lement florentin, tableau qui embrasse l’année 1863, forme un volume de 1 34 pag. in-4”. Voici comment la Cour des comptes est amenée à enregistrer sous rései'ves : un ministre a besoin d’argent, il fait signer au roi un décret qui lui alloue un crédit, sous la clause que le décret sera changé en loi par le Parlement. La Cour des comptes qui doit enregistrer ce décret, refuse de le faire, parce que la dépense est inconstitutionnelle. Le ministre réunit ses collègues, et le cabinet déclare assumer la responsabilité de cette dépense. Alors la Cour des comptes est obligée d’enregistrer cette dépense, et elle se dégage par la clause sous réserves. Si, pendant que ces formalités s’accomplissent, le ministre qui s’était fait donner, par exemple, un décret pour quatre
millions, en a besoin de huit, il n’a qu’à dire à la Cour des comptes d’élever le chiffre porté dans le décret et de l’enregistrer avec la même formule sous réserves. Et ce qu’on fait par des décrets, on le fait également par des mandats. Ce n’est pas plus difficile que cela.
Ce désordre est d’ailleurs un effet de l’art : il doit couvrir d’innombrables dilapidations. Eût-il été, par exemple, possible de se montrer sévére pour les énormes soustractions commises à Naples à l’entrée de Garibaldi? La fin ne rachetait-elle point les moyens? Aussi, quand une enquête illusoire fut proposée au Parlement italien, refusat-on de l’étendre aux années 1859 et 1860. On ne saura jamais le chiffre des sommes sur lesquelles les compagnons de Caribaldi firent main basse en Sicile et à Naples. L’enquête sur cette épocpie n’est pas possiVde. Mais l’histoire a conservé les décrets de Garibaldi dépouillant la famille royale d’une somme de 1 1 millions de ducats (prés de 60 millions de francs) placée en rentes de l’État. Ce Capital représentait les majorais des princes, l’hériUige laissé pàr Ferdinand II à ses dix enfants sur ses économies particulières pendant trente années de règne, les économies de François II pendant sa minorité, le patrimoine des pauvres, et la dot de la première femm(' de Ferdinand II, Marie-Christine de Savoie. Un décret de Garibaldi, mais signé de Victor-Emmanu<‘l , et postérieur au plébiciste annexionisle, attribua celte somme aux martyrs. Ils étaient nombreux, les martyrs, et nous serions bien embarrassé d’en dresser la liste. Il Popolo d'italia du 12 avril 1864, (jui ne saurait être suspect d’esprit réactionnaire cl bourbonien , contenait à ce sujet d'intéressantes révélations. Conune aucun des personnages cités
par ce journal n’a protesté, nous traduisons purement et simplement .•
« Nous soulèverons en partie le voile du butin fait sur « cette confiscation, en nous réservant le plaisir de conti- € nucr plus tard...
« L’ex-miiiistre Conforti eut, de la main à la main , la € somme de 72,000 ducats (environ 310,000 (r.). L’ex- « ministre Scialoja eut 05,000 ducats (près de 280,000 f.)
€ Le père de Scialoja, pour indenmité de l’emploi € qu’il avait perdu en 1848, eut 18,000 ducats (environ « 80,000 francs), MM. Alexandre Dumas, C. de Cesare,
€ G. Ferrigni touchèrent 400,000 ducats (près de 2 mil- € lions de francs). MM. G. Massari, Cicione, le marquis « G. Caracciolo di Bella, pour des essais d’études agro- * nomi({ues, touchèrent dans la période électorale 30,000 € ducats (environ 220,000 fr.). Le lieutenant Farini, outre a son traitement officiel, prenait chaque mois 1 1 ,000 duf cats (à peu près 50,000 fr. ), et il reçut, en outre, s 200,000 fr. pour frais de voyage... » Ce Farini est le même qui enviait la gloire de mourir pauvre ; il s’y préparait bien. 11 est mort fou, et on l’a vu, dans scs accès de fureur, dévorer ses excréments. Laissons passer la justice de Dieu.
La somme consacrée par le décret du 23 octobre 1 800 à calmer l’appétit famélique des martyrs politiques fut de 6 millions de ducats (soit 2G millions de francs).
Mais sortons des détails qui ne seront jamais bien éclaircis. 11 n’y a pas un homme en Europe qui connaisse exactement la situation financière de l’Italie, et le ministre des finances actuel pas plus que les autres. Arrivons aux
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chilTres généraux qui expriment à peu près l’ensemble de cette situation.
Il résulte des exposés linanciers présentés au Parlement floi'cntin en décembre 1805 et en janvier 1806 par MM. Sella et Seialoja que le déficit normal est annuellement de 205 millions. Divers moyens ont été essayés ou pratiques pour faire disparaître ce déficit, à savoir : les réductions de dépenses, les impôts nouveaux, les augmentations d’impôts, les aliénations de parties du domaine et les emprunts. Le premier de ces moyens a été essayé, les autres ont été largement pralicpiés. Nous disons que le premier a été seulement essayé. En effet, les réductions de dépenses ont toujours été peu sérieuses; on les a quelquefois mises en compte pour adoucir l’aspérité des chiffres d’un budget, mais [>ersonne n’a cru qu’elles fussent praticables. Comment réduire, en effet, les dépenses du budget, (juand, au l" janvier 1806, l’intérêt de la dette absorbait à lui seul 275,205,000 fr., et qu’en joignant à celte somme celle nécessaire pour les services irréductibles, on avait à celte date Ü.‘I millions intangibles à défalquer d’un budget de 929 millions de dépenses ?
On a usé et abusé de la ressource des impôts. Ceux qui existaient dans les anciens États italiens ont été religieusement conservés ; c’est même la seule chose qu’on n’ait pas détruite. On y a ajouté de nouvelles taxes plus ingénieuses les unes que les autres, .\insi, sous prétexte de mieux répartir l’impôt foncier, le gouvernement a fait voter par son Parlement la loi dite de péréquation. Celte ressource figurait pour 124 millions au budget de 1865, et elle est comptée pour 1.30,775,000 fr. au budget de
1866. Ajoutons le décime de guerre pesant sur la contribution foncière. L’impôt sur le revenu est porté pour plus de 71 millions dans le budget de 1866. L’impôt de mutation des propriétés et sur les affaires est évalué à 76 millions; il se subdivise ainsi : taxe sur les successions héréditaires, taxe sur les biens de mainmorte, taxe sur les sociétés par actions, taxe de 10 p. 100 sur les chemins de fer, enregistrement, papier timbré et hypothèques. Les droits de consommation frappent surtout les denrées de première nécessité. Ceux sur le sel et le tabac sont augmentés. Le produit de la loterie doit être doublé, c’està-dire porté à 60 millions. Le droit de mouture est ressuscité. Cet impôt avait de tout temps servi de thème aux déclamations contre les anciens gouvernements. Le marquis Pepoli, prenant possession de l’Ombrie au nom de Victor-Emmanuel, se hâtait de l’abolir, en déclarant qu’il avait toujours été réputé injuste, parce qu’il atteint les classes les plus pauvres. M. Valerio le supprimait dans les Marches, en s’appuyant sur les mêmes considérations, et en accusant la cruauté du gouvernement pontifical. Garibaldi, à peine débarqué en Sicile, faisait sa cour à la population en décrétant une mesure identique. Le gouvernement provisoire de Bénévent supprimait, au nom de Victor- Emmanuel, le droit de mouture, alléguant que ce droit avait i« donné le coup mortel au commerce des grains et « des farines, unique ressource d’une cité qui, pour cette a cause, était tombée dans la misère la plus effrayante. » Ajoutons que le général de Lamoricière avait conseillé au gouvernement pontifical de ne pas le laisser subsister dans les Marches. Aujourd’hui, l’Italie doit retirer 130 millions de cet impôt.
Une taxe nouvelle est placée sur les portes et fenêtres.
Et cette énumération n’est pas complète. Nous négligeons notamment les impositions communales et pro^^nciales.
Au moment où se votaient les dernières taxes, un illustre député au Parlement florentin nous écrivait que 30,000 gendarmes étaient occupés, dans le royaume, à faire payer les anciennes, et la Gax-etta di Milano, feuille unitaire, déclarait, le 20 janvier dernier, qu’il n’y avait pas dans le royaume une localité où le refus des contribuables d’acquitter les contributions n’eût soulevé des tumultes de place publique.
L’emprunt a été le troisième expédient employé pour combler le déficit. On a emprunté tant qu’on a trouvé des prêteurs, àdes conditionsqui devenaient de jour en jour plus onéreuses. Nous avons d’abord l’emprunt de 100 millions, en vertu de la loi du 1 1 octobre 1 859; puis le petit emprunt dcrÉmilie, qui n’était que de I million, ordonné par décret du 22 janvier 1800; (ensuite l’emprunt toscan, de la même date, (]ui était, si nous ne nous trompons, de 30 millions, mais qui n’en donna guère que 20; un peu plus tard, c’est-à-dire le 27 .août 1800, l’emprunt sicilien de 9 millions; M. Bastoggi emprunlo 500 millions en juillet 1801 ; M. Minghctti emprunte 700 millions en mars 1803; M. Sella emprunte 425 millions en mars 1805. Un cni|irunt forcé et progressif de 400 millions(350 millions efTeetif s), décrété il y a quelques jours, en vertu des pouvoirs dictatoriaux déférés au gouvernement, dot la série des emprunts. Pour que cette série fût complète, nous aurions dû y faire figurer les aliénations de rente publique, qui sont bien de vrais emprunts et des emprunts forcés. Ces alié-
nations furent inscrites : sur le {^rand livre de Naples, en 1860 et 1861, pour plus de 123 millions; sur le grand livre de Sicile, en 1860, 1861 et 1862, pour 36 millions et demi ; sur le grand livre du royaume d’Italie, pour 60 millions et demi ; sous le titre de chemins de fer liguriens, pour 62 millions, en vertu de la loi du 2i novembre 1864, et à la même date pour 150 millions, sous le titre d'avances à la société anonyme de la vente des biens domaniaux. On a d’abord emprunté à 75, puis à 70, et enfin à 62, le crédit italien allant, comme on le voit, toujours décroissant. Et encore ces divers taux des emprunts successifs pourraient bien n’étre qu’apparents; le député Ferrari, qui n’est ni un clérical, ni un bourbonien, disait, dans la séance du 20 décembre 1865, au Parlement, que le public ignorait le taux réel d’émission des emprunts.
On a vendu ensuite les chemins de fer de l’État, qui avaient coûté 300 millions , |>our un prix nomiir l de 200 millions, pour un prix réel inconnu, et des canaux pour... X... Mettons en ligne de compte l’aliénation des biens domaniaux pour une somme de 1 50 millions, somme certainement très-inférieure .à leur valeur.
Enfin, on a imaginé la souscription dite nationale, qui devait rapporter un milliard, pour éteindre la dette et combler les déficits. Que de belles choses ont été écrites dans les journaux piémontais des deux côtés des Alpes, sur ce consorzio nazionalel La souscription fut ouverte par un Vénitien anonyme, qui promettait 500,000 francs, et qui avait la modestie de se cacher en commettant une telle générosité. Puis vinrent les souscriptions des communes , qui avaient été invitées par les ju'éfcts à cette démonstration palrioti(|ue. On poussa même la plaisan-
terie jusqu’à instituer une haute commission chargée de recevoir les offrandes , commission présidée par le prince deCarignan. Les souscriptions s’élevèrent sur le papier à 30 millions, mais, quand on fit la caisse, elle ne contenait pas 300,000 francs; personne, ou presque personne, n’avait fait honneur à sa signature. C’est ainsi qu’un grand peuple joue aux bâtons flottants.
D’impôts en impôts, d’emprunts en emprunts, d’aliénations en aliénations, le royaume d’Italie est arrivé à une dette de cinq milliards, cinq cent quatre millions, cent mille francs. La part non imputable à la révolution se dé-
compose ainsi :
Dette des États sardes avant
1848 133,000,000 fr.
Dette des États sardes, de 1 848
Dette du duché de Parme. . . 10,588,218
Dette du duché de Modène. . . 11,036,380
Dette des provinces pontificales. 1 6,377, 1 20
Dette du grand-duché de Toscane 1.32,080,000
Dette du royaume des Deux- Siciles 330,000,000
Total de la dette non italienne; 1,900,272,313 fr.
En défalquant le chiffre de la dette collective des six États qui ont formé le royaume d’Italie actuel, non compris la Lombardie, du total de la dette actuelle, nous trouvons que 3 milliards, 603 millions, 828 mille francs sont imputables au gouvernement unitaire, au régime
(les annexions. Et, en .ijoiitant à cette somme la (dette contractée par le Piémont de I8i8 à 1860, pour préparer l’avénement de la révolution, on arrive à cette conclusion (jue la dette italienne est une dette pres(|ue exclusivement piémontaise, et que, si l’Italie est financièrement ruinée, le Piémont seul est l’agent et l’auteur responsable de cette ruine.
El c’est en pleine paix que se sont accomplies ces dilapidations !
Nous venons de dire que l’ancienne dette napolitaine ne représentait qu’un capital de ooO millions. La population du royaume des Deux-Siciles étant évaluée à 10 millions d’habitants, la dette ne faisait donc peser que 35 francs sur chaque tète. En répartissant aujourd’hui la dette italienne sur chaque province, en raison de la population, le royaume des Deux-Sicilcs devrait prendre, pour sa part, 't milliards. En d’autres termes, l’invasion a quadruplé sa dette, et cette dette est de 200 francs pour chaque Napolitain ou Sicilien.
Au reste, nous ne saurions trop répéter, en creusant ainsi la situation des finances italiennes , qu’elle est insondable. Le regard le plus perçant n’en saurait voir le fond.
Comment est-on arrivé à cette situation?
La distribution de millions, faute aux martyrs par Garibaldi, est déjà un fait assez édifiant. En voici d’autres qui sont pleins d’ensdgnements.
Un journal unitaire, \a Monarchia italiana, du 22 mai 1864, s’exprimait ainsi :
c Le mécontentement croit tous les jours dans les prof vinccs napolitaines et siciliennes. Ce qui s’y passe pour
* la vente des biens domaniaux est HORRIBLE.... Je ne
* veux pas encore soulever le voile t|ui couvre ces faits « mystérieux, mais j’ai déjà recueilli des preuves que € j’exhiberai dans l’occasion. Je puis seulement certifier € que le scandale est immense, et (juc l’opinion publique c en est très-émue.... »
Dans son numéro du 4 juillet 18G4, une autre feuille italianissime, il Diritto, faisait connaître l’emploi, par le ministre Minghetti, d’une somme de 1 million, portée sous ce titre : Service de l’État. Dans ce million, avaient été pris 2,000 francs pour l’insertion d’un discours dans le journal officieux l'Italie.
Lo Zenzero, feuille du même calibre, disait le 2o mars 1864 : f Je sais de bonne source que le ministre garde des f sceaux paye à la Pace, organe du fameux Passaglia, un « subside mensuel de 4,000 francs. »
D’autres feuilles de Turin avançaient, à la même époque, sans recevoir de démentis, (|uc dans le budget du ministère de l’intérieur se trouvait comprise une somme de neuf millions, distribuée, du 10 au 24 septembre, aux journaux italiens et étrangers qui défendent l’Italie. Des journaux piémontistes de Paris ont même enregistré ce fait.
M. Siccoli, député, parlait ainsi devant la Chambre, dans une séance du mois de mai 1 864 :
€ Je demande au ministère de l’intérieur, je demande à € nos collègues de la droite, qui sont nos adversaires, si,
* la main sur la conscience, ils pourraient nier qu’il y ait € des journaux subventionnés à üO, à 100, à 200, à .800 € francs par mois? N’est-il pas vrai qu’un journal qui, à < défaut d’autre mérite, a celui d’avoir toujours défendu
« la même opinion, reçoit une subvention annuelle de « 40,000 francs V N’esl-il pas vrai, je le demande enlin, « qu’une gazette quotidienne touche une antre subvention € de 50,000 francs, et ([ii’un journal, que je ne nomme € point, mais qui se distingue par son zèle à encenser les « ministres, perçoit 60,000 francs par an?....
€ Je sais que l’année dernière un journal vivait par une « subvention mensuelle de 2,000 francs, que ce journal € ayant etc pris tout à coup de quelque velléité d’opposi- € tion, la subvention fut diminuée de moitié, et, plus « tard, supprimée entièrement, à cause de l’insertion d’un € article auquel j’avais mis la main. Je dirai qu’un député « de la droite qui écrivait dans^un journal ministériel, € ayant une fois, par acquit de conscience, voté contre le
€ ministèi’e, se vit enlever cette collaboration
« J’ai su ensuite qu’une fourniture avait été accordée, € par le secrétaire général du ministère de l’intérieur, au € directeur de je ne sais quelle agence de vingt-cin([ cor- « respondances à vingt-cinq journaux. Chacune de ces € correspondances devait se faire trois fois la semaine au
« prix de vingt francs chacune »
Aucun de ces faits ne fut nié par le ministre de rinté*rieur, et M. Péruzzi répondit par ce franc aveu :
€ La chambre comprendra que le ministère de l’intéf rieur n’est pas obligé de rendre compte de l’emploi des € fonds secrets. Je mentirais, si je soutenais (juc le minis- « tère actuel, comme tous les ministères qui l’ont précédé, f ne s’est point préoccupé d'éclairer V opinion publique à t l'étranger sur les véritables conditions du royaume, et € qiCune partie des fonds secrets est consacrée à cet objet. » Les scandales de dilapidations sont si éclatants, que le
députe Saracco s’écrie, dans la séance du 22 juin 1865 ;
< Aucun empire dans le monde n’a jamais dévoré tant
« d’argent si rapidement ; aucun empire ne peut, en fait « de prodigalité, soutenir la comparaison avec le royaume « d’Italie »
Les verres d’eau sucrée, le rhum, la lumière et le pa|)ier consommés par la Chambre des députés, pendant la seule année 186i, s’élèvent à 510,347 francs 82 centimes. Cet article de dépenses est poité, |)our le sénat, à 230,000 francs.
La refonte de l’ancienne momuiic napolitaine donna lieu à des marchés arbitraires et honteux, que le député Mnrsieo stigmatisait dans la séance du 14 décemhre 1864 : « \ la monnaie de Naples, » disait-il, « il y avait 30,000 € quintaux de cuivre... Toutes ces pitHies de cuivre, et « d’autres quantités encore, ont été vendues à raison de
< 150 francs le quintal, ipii en valait 250, trafic que le « conseil d’État n’a pas voulu couvrir de sa ratitication. >
Il Uiritlo s’exprimait de la sorte au sujet de ces actes de. . . délicatesse : t Les choses honteuses sont si fréquentes,
< les voleurs sont en si grand nombre, que, malgré soi, « on est forcé de les voir et de les toucher de la main. Les « vols sont prouvés officiellement, et l’on sait qu’ils ont « pour effet de vider le trésor et d’écraser le pays d’impôts • insupportables. Mais qui a volé? comment a-t-on volé ? € pour({uoi a-t-oii volé? Voilà ce qu’il est impossible de « savoir dans le royaume d’Italie, parce que les voleurs se « soutiennent réciproquement. Qu’il suffise pour le pays de « payer, de souffrir et de savoir que son administration € est LA PLIS IMMORALE üE l’EurOpe, et (lue son système « politique est tel, (pie les malversations et les péculats
« peinent se commettre, sam que la loi réussisse à les « atteindre. »
Nous trouvons ce qui suit clans le Popola iTItalia du 26 janvier 1865 : < Une relation de la grande cour des « comptes établit que le ministère Minghetti - Peruzzi a € expédié 28,000 mandats illégaux et 8,000 mandats * irrrégiilicrs »
Si exorbitants que paraissent ces ehilTres, ils n’expriment qu’une jiartie de la vérité, et ne concernent que quelques mois de l’année 1804. Dans la relation olBciellc de la cour des comptes pour l’année 1804, nous lisons que le nombre des mandats qui lui ont été présentés est de 927,663. Or, la cour a vérifié que 76,985 de ces mandats offraient matière à grave censure. En effet, 42,544 étaient viciés par des erreurs de calcul, au détriment de l’État ; 1 ,878 contenaient des imputations erronées ; 24,880 étaient entachés de violations des lois ou des règlements; 7,083 n’étaient pas accompagnés de pièces justificatives. Et chaque année se répètent les mêmes faits. Nous ne croyons pas qu’il y ait au monde un pays où il se passe rien de semblable. En Italie, les pouvoirs législatifs ne s’émeuvent même pas. Le journal le Alpi signalait, dans son numéro du 8 avril 1865, une série de dépenses extra-légales faites pendant les exercices de 1863 c't 1864, qui montaient à 52 millions.
On connaît ce fait, si petit en lui-méme, mais si significatif, avoué par M. Sella, d’un mandat de Irois francs, <iui fut enregistré vingt-deux fok.
Qu’on nous permette de rapporter ici une anecdote c|ui n’a jamais été publiée, et (|ui rentre très-bien dans l’explication des voies et moyens par lesquels les finances ita-
tiennes ont été conduites au point de prospérité où on les voit aujourd’liui.
C’était peu avant la mort du comte de Gavour. Un ancien ministre français, se trouvant à Turin, était allé le visiter, et lui exprimait des appréhensions sur l’hostilité dont paraissait animée uni; fraction considérable de la Chambre. Le comte de Cavour, ))our toute réponse, ouvrit un tiroir plein d’or, qu’il remua de la main. L’homme d’État français n’avait pas à se méj)rendre sur le sens de ce geste. Mais il exprima quelque étonnement. Son interlocuteur n’eut besoin que d’un autre geste pour le convaincre ; il lui sultit d’étaler à ses yeux un paquet de lettres portant les signatures de députés offlcicllemcnt intraitables, qui, en secret, se faisaient humbles quêteurs.
L’anecdote a été racontée, à Paris, par le ministre français lui-méme , qui était un ami et un admirateur du comte de Cavour.
Entrons dans quelques autres particularités :
Le procureur du roi, près le tribunal de Brescia, est poursuivi pour un détournement de 50,000 francs.
La caisse de la douane est volée à Palerme.
Un préfet demande la destitution de tous les employés de sa province, à l’exception d’un seul, à cause de leur corruption.
Deux cmjiloyés dérobent 800,000 francs, en 18üi, à une administration domaniale de biens siciliens.
A la même date, plusieurs employés sont arrêtés pour falsiflcation de coupotis de rentes, d’une valeur totale de 200,000 francs.
Si;x mille lamilles sont ruinées par la négligence du
Digiti^ed by Cooglc
(;ouvLTrieineiit à survoillci' une cuisse paternelle, près de lu(|uelic il avait déléf'uc un eomniissaire.
Soustraction de 12,000 francs à la poste de (lasoria, par des employés.
Soustraction, en 1804, de l'.)4,0(IO francs, par un agent des contributions et par son commis.
Scandaleuse afl'aire Bastoggi et Susani, à propos de chemins de fer. Il s’agissait d’un pot de vin de plus*d’un million. L’enquête parlementaire ne justifie pas les deux députés, qui donnent leur démission , et dont l’un se sauve à l’étranger.
Vente à vil prix, en faveur de deux hauts personnages politiques, de propriétés domaniales dans le Val-di-China, en Toscane et dans la Basilicate.
Fuite du receveur général de l’alerme, qui, en 186"), emporte 700,000 francs.
Disparition de 18,500 francs, d’une caisse de la poste de Naples.
I*rocès Chiappella, à Turin, en octobre 1865. Cet employé de l’administration de la dette publique est absous par le jury, mais le crime de falsification de coupons par un inconnu est constaté.
Un jour que la caisse des finances est vide, les ministres Minghctti et Pisanclli plongent les mains dans le dépôt de la caisse ecclésiastique, en retirent pour lO millions de litres nominaux, les convertissent en titres au porteur et les vendent à la Boui’se pour le ministère des finances.
Un employé de la préfecture de .Naples disparaît, en septembre 1865, laissant un déficit de 15,000 francs dans la caisse dont il était chargé.
Le caissier de l’hospice royal de la Maternité, à Tui'in,
s’eiiluil , apri’s avoir garni ses inallcb cl’unc somme de 200,0(10 francs.
D’après le bilan de l’économat de la caisse ecclésiastique, dressé au commencement de l’année 1866, les distractions et les soustractions commises au préjudice de celte caisse doivent être évaluées à plus de 9 millions. Il résulte, en outiT, de ce bilan que, dans certaines provinces, quelques ex-députés touchent des pensions sur les fonds de l’économat , pensions dont plusieurs ne sont pas moindres de 6,000 francs. Dans les fonds distraits figurerait une somme de 300,000 francs, dont le ministre Pisanelli aurait fait cadeau à la municipalité de Naples.
.Nous lisons dans V Indipendente, sous la date du 6 janvier 1 866 ; « I.es prévarications de toutes sortes se suc- € cèdent dans les grands établissements de Naples. Après « l’arrestation du commandant des gardes de sûreté pu- « bli([uc, coupable d’avoir disposé des fonds affectés à « son emploi..., après le vol de 300,000 francs commis « au Banco di Pictà..., est survenue la falsification des fl titi es de rente. La questure recherche les falsificateurs. « Les révélations faites par sept personnes arrêtées, parmi « lesquelles un baron, un avocat et un ex-inspecteur de « police, semblent nous promettre un procès Irès-impor- € tant. >
Nous pourrions multiplier indéfiniment les faits de ce genre. Tel ii’cst point notre but ; nous préférons nous tenir dans les généralités. Mais si ces faits prouvent que c le diapason de la moralité publique est fortement en fl baisse, » comme l’avouait, en octobre 1863, le ministre Sella dans un discours au banquet de Cossato, ils sci-vent surtout à expliquer une partie des désordres des finances
italiennes. Une autre explication (|u’il ne faut pa.s dédaigner non plus, cVst celle d’un députt*, (eu M. Pasini, qui rappelait qu’on avait dû user d’expédients pécuniaires pour préparer les plébiscites annexionnistes : € Quelqu’un « m’objectera que l’amour de la popularité s’est insinué « dans le cœur des nouveaux gouvernants, et leur a fait « considérer comme une politique bonne et nécessaire « celle qui consistait à gagner des suffrages à l'unité na- « tionale, même par le sacrifice de nos finances. De là il est € résulté que l’unité, au point de vue financier, a été, € n’hésitons pas à dire le mot, un abus... C’est ainsi que € cette unité, qui devait être financièrement utile, a été € funeste. Et ce jeu mal entendu continue aujourd’hui, il « est devenu une habitude. »
C’est sans doute aux mêmes expédients (pie faisait allusion le biographe et apologiste du comte de Cavour, M. Nicomède Bianchi, lorsqu’il écrivait : a La généra- « tion actuelle, qui vit cet homme d’État travailler avec € une ardeur infatigable, au milieu d’obstacles giganles- € ques , à l’œuvre étonnante de transformation d’un « petit royaume en l’une des grandes familles politiques « de l’Europe, n’n aucun droit de connaître le récit coni- « plet des moyens employés dans cette transformation mer- « veilleuse. Pour faire ce récit, en effet, il faudrait violer B avec une impardonnable légèreté les lois suprêmes de « l'opportunité et se résigner à voir les premiers hommes B d’État de l’Italie déchoir justement dans l’estime des « étrangers, au rang de gamins politiques, incapables de « prudence et indignes de recevoir une confidence. >
Nous en savons pourtant assez, et la brutale éloquence
— ôh —
des chifTres du biidf^ot et de la dette de l’Italie peut aisément suppléer aux révélations.
En résumé, la prospérité financière du rovaiime de Naples, sous les Bourbons, ne fut jamais sérieusement contestée par personne; elle a été maintes fois confessée, depuis l’annexion, en plein parlement de Turin ou de Florence, par les bouches les moins suspectes.
Le € chaos » des finances du royaume d’Italie, pour nous servir de l’expression du député Mordini, leur a valu, sur tous les marchés de l’Europe, la plus fâcheuse réputation. Le Times l’a dit en 1804, et le mot est d’une vérité de plus en plus frappante : • Le pire de tous les bilans est celui du royaume d’Italie. » Ajoutons, avec le rapport de M. le marquis de L’isle de Siry à M. Fould :
€ La catastrophe est facile à prévoir. »