‹ Le royaume des DeuxSiciles mémoireChapitre 7 sur 23 · SANT’ANIELLO · texte numérisé non relu

SANT’ANIELLO

« SaiU’ Aniello, situé dans le quartier de Saint-Laurent, non loin des restes du théâtre de Néron, est séparé seulement par une |)ctite rue de l’École de médecine. Ce n’est pas précisément une prison; c’est plutôt une école d’arts et métiers; seulement cette école, si je lui maintiens cette désignation, est uniquement réservt*c aux enfants qui ont subi une condamnation. C’est à M. Murena, ministre des travaux publics, (|u’est due l’idée de eet établissement; le décret de création porte la date du 5 octobre 1855; un autre décret, du l(i novembre de la même année, approuva un .'èglement spécial. Le troisième arlicle de ce règlement enjoint à la commission modératrice des prisons d’envoyer ici, après l’cxpiiiition de leur peine.

ceux des jeunes détenus de la inuisun de correction existant à Naples, qui, d’après l’énoncé de leur jugement, et suivant l’article Gi des lois pénales, doivent être élevés dans un établissement public. La maison, comme on le voit, est de date récente, et son organisation, comme l’appropriation du local, ne sont pas encore définitives.

« Le local est propre, sec; les murailles sont bien blanches, le pavé est en asphalte, l’air est renouvelé par des croisées assez nombreuses et par des ventouses ; les plafonds sont d’une élévation à peu près égale à celle des apjjartements des habitations particulières les plus convenables de la ville. Une cour au rez-dc-cbausséc, fermée de murs de tous côtés, et une terrasse au premier étage, d’où l’on jouit de la vue d’une partie de Naples et de scs canqiagnes, sont alfectécs aux récréations quotidiennes. Dans la cour, un bassin, ou lavoir de fonte, sert à l’usage des détenus lorsqu’ils quittent le travail manuel pour passer à d’autres exercices.

« 11 se trouvait dans l’établissement, au moment où nous le visitâmes, 78 jeunes détenus; j’ignore de combien ce nombre pourra s’accroître quand les nouveaux bâtiments seront prêts. On leur apprend la typographie, la reliure, la menuiserie et les états de tailleur, de tisserand, de cordonnier, suivant leurs aptitudes ou â leur choix. Nous' avons vu des échantillons sortis de l’atelier de lithographie qui nous ont surjiris par la précoce habileté à laquelle sont parvenus certains élèves. Les tailleurs confectionnent les vêtements des détenus ; les tisserands préparent eux-mêmes les étoffes et les toiles dont on fait usage dans la maison, excepté le costume de sortie. Dans chaque atelier, les jeunes gens sont placés sous l’ajipren-

lissage iruii ou de [ilusieurs ouvriers de la ville, (|ui vieiineiit le malin cl s’eu vont le soir. A l'âge de vingt ans, époqueoii les jeunes gens doivent cjuitter Sant' Aniello, quelquefois même avant, le détenu capable d’esercer son métier sera mis purement et simplement en liberté, ou confié pour quehpie temps à un jiatron choisi par l'inspeetenr , qui continuera d’exercer une certaine sni’veillance. En tout cas, il lui sera donné, au moment de la sortie, le capital, avec intérêts accumulés, du tiers des produits du travail exécuté pendant son séjour dans la maison. Un second tiers, jiareillement attribué au détenu, aura dû déjà lui être remis en objets utiles avant sa sortie, ou être livré à ses parents, s’ils sont pauvres, et comme l’inspecteur l’aura jugé à pro|»os.

€ Outre le temps consacré journaliéremcnt à l’apprentissage, deux heures sont employées à l’élude : la leclui’c, l’écriture, le dessin linéaire, le calcul arithmétique et les éléments de géométrie forment la matière de l’instruction; la musique n'a pas été oubliée. Tous les enfants sont exercés au chant, et vingt-quatre d’entre eux avaient un instrument de cuivre. MM. les directeurs et inspecteurs eurent l’obligeance, le jour de notre visite, de faire exécuter plusieurs morceaux par la fanfare; nous entendîmes avec plaisir l’Are Maria, tel (ju’il se joue dans les postes et les casernes, à midi et le soir ; une marche, une valse, et VIlymiw bourbonien, qui est l’hymne national. Il nous parut que cette petite troupe valait le corjis musical des bonnes maisons d’éducation. Le maître de musicjue est un vieux maître de régiment. Les jours de promenade, car il y a promenad(; les dimanches et fêtes , les jeunes détenus marchent militairement, aux sons de la fanfare.

süus ta coiiduile d’un scrgeiil-mojop de vétérans, assisté d’un autre gardien.

« Ce sont aussi des militaires qui exercent |>artout la surveillance dans l’intérieur de rétablissement. Un vétéran est préposé à chaque atelier; huit sergents-majors vétérans font l’ollice de préfets, et sept autres sergents ont le litre de gardiens ou custodi. La surveillance géné-rale appartient ù un ancien officier du ministère des travaux publics. La haute direction est attribuée à l’inspecteur res|)onsable , relevant du ministère des travaux publics, tenant sous ses ordres deux commis d’écritures, et à un supérieur ecclésiastique de la compagnie de Jésus. Ce supérieur a pour auxiliaires deux prêtres séculiers. Le Père Cutlinelli, directeur de toutes les prisons cl de toutes les maisons pénitentiaires du royaume, réside, la plupart du temps à Sant' Aniello. Vieillard actif, il affectionne cet établissement d’une façon toute particulière, et il montre aux jeunes détenus une véritable tendresse à laquelle ils sont très-sensibles,

« Chacjuc matin, après le lever, qui a lieu à cinq heures, les détenus entendent la messe dans la chajiclle de l’établissement; les dimanches et les jours de fêtes, la messe est suivie d’une prédication ; ils reçoivent encore, les dimanches et les fêtes, une instruction dans l’après-midi sur la doctrine chrétienne. Tous les soirs de la semaine, la cloche les appelle à la chapelle pour réciter le chapelet et yAnyeluÿ.

« L’nniforme de sortie ou de cérémonie consiste en un pantalon de joli drap bleu foncé et une veste ronde boulonnée, de même couleur, avec le petit chapeau marin de toile cirée. Les musiciens ont, de plus, sur le collet la

lyre et un galon. Pour l’intérieur et pour le travail, il y a deux costumes, l'un d’hiver, l’autre d’été; ils se coni|)osent l’un et l’autre d’un pantalon, d’une blouse à ceinture et d’un bonnet, le tout d’un bleu grisâtre, en laine ou en coton. Chaque enfant a deux paires de souliers. Le lit, en fer, est trés-proiire.

* J’ai voulu parcourir la maison dans tous scs détails, depuis le vestiaire, où j’ai vu déposés des stores en joncs pour garantir les enfants des grandes chaleurs dans leurs ateliers, jusciu’à la salle de police, (|ui contient deux cabinets bien aérés; ceux (|ui, pour des infractions assez graves, sont condamnés à passer la nuit dans ces cellules, ont seulement pour se coucher tout habillés un matelas d’étoupes de chanvre et un petit coussin. .\ côté, une troisième cellule, dont la fenêtre a vue sur la cour, servirait dans le cas où l’un des jeunes détenus serait atteint d’une maladie contagieuse.

« Nous sommes entrés à la cuisine au moment où l’on allait servir le premier repas ; les tables étaient couvertes de nappes grossières, dont la propreté laissait à désirer ; les enfants n’avaient pas de serviettes, mais on nous assura qu’ils en seraient munis sous peu de jours, et qu’elles avaient été tissées dans rétablissement. La nourriture est très-simple, mais saine cl suffisante ; un règlement spécial, approuvé par un décret du roi, et dont j’ai vu un exemplaire iinju imé, a fixé jour par jour les aliments qui composent les deux repas. Le macaroni et les pâtes, il va sans dire, y figurent avec honneur, comme dans les rep.as de tontes les familles napolitaines ; mais plusieurs (V)is par semaine il doit être donné de la viande; les dimanches et les fêtes religieuses ou nationales, très-

Digilized b^.Çoogle

nombreuses dans le calendrier napolitain, on ajoute un plat à l’ordinaire.

€ La nourriture des malades m’a semblé choisie avec une certaine délicatesse; un servant qui passait devant nous leur portait à chacun un potage au macaroni trèspropre et bien préparé, deux œufs à la coque, un petit pain blanc et des cerises ; les cerises cependant n’étaient pas encore alors très-communes à Naples.

€ L’infirmerie est placée sous la direction d’un médecin de l’armée, assisté d’un médecin et d’un chirurgien civils ; ils ont sous eux un infirmier et deux servants.

€ En somme, cet établissement promet d’heureux résult ats ; je le crois très-propre, dirigé comme il est , à moraliser les enfants, tandis qu’ils sont encore flexibles, et indispensable comme complément de la maison de correction. On doit surtout apprécier la pensée chrétienne qui réside dans cette institution : les détenus sortiront réhabilités à leurs propres yeux et aux yeux du monde ; soustraits à la funeste influence qu’une première chute exerce ordinairement sur la destinée de l’homme, initiés à d’autres habitudes, mis en état de gagner honnêtement leur vie par une éducation, ils auront eu le temps de reprendre goût a l’ordre et à la vertu, et ils pourront encore faire des citoyens probes et utiles, des chefs de famille exemplaires. »

Page 1