‹ Le royaume du CambodgeChapitre 21 sur 37 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

Précis des lois sur les voleurs^ les brigands^ les incendiaires^ etc.

Les délils et les crimes sont divisés en cinq catégories, savoir :

1° Les crimes, connus sous la dénomination de Ocrot-tus^ sont

regardés comme les plus graves qu'on puisse commettre, ce sont : Entrer

dans le royaume les armes à la main. — Voler les bonzes. — Brûler

le palais du roi. — Brûler les livres sacrés. — Mettre le feu aux pagodes

et aux bonzeries. — Incendier les maisons des mandarins et des particuliers. — Se saisir des bonzes, de leurs élèves^ ou même des particuliers, pour les tuer ensuite de n'importe quelle façon. — S'emparer des serviteurs du roi pour les mettre à mort. — Tuer son père ou sa mère, ou ceux par qui on a été élevé. — Tuer un individu que Ton a poussé au vol, afin de se rendre maître des objets volés. — Voler des objets de grand prix, tels que des idoles du Buddha en or, en argent, en bois, en briques, en pierre, en étain, en cuivre jaune ou rouge, en vermeil ; ou bien voler les livres sacrés et autres objets de ce genre qui sont comme la base de la religion, comme l'aliment de la piété des hommes. — Couper les arbres sacrés.

La peine édictée contre les crimes de cette première catégorie, c'est la mort ; et il y a vingt et une manières de faire périr le coupable, suivant la gravité de son crime :

On brise la tête du coupable, de manière que le sang jaillisse ; puis on applique dessus une barre de fer chauffée au rouge, qui doit brûler les chairs jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les os du crâne.

On décalotte complètement la tête, en sorte que la peau retombe sur le front et recouvre la figure du patient.

On oblige le patient , par le moyen d'un bâillon, à tenir la bouche ouverte et on y verse de l'huile que l'on enflamme avec une mèche.

On fend la bouche des deux côtés jusqu'aux oreilles ; puis l'on y met un bâillon qui la maintienne ouverte, pleine de sang.

On enveloppe les deux mains dans une toile bien imprégnée d'huile et Tony met le feu.

On taillade les chairs du condamné depuis la nuque jusqu'aux chevilles et on le frappe jusqu'à ce qu'il expire sous les coups.

On Fécorche depuis le cou jusqu'aux reins, de manière que la peau en retombant lui couvre la partie inférieure du corps.

On lui passe un trident de fer à travers le corps et on le cloue à terre avec cette arme. On le brûle là à petit feu jusqu'à ce qu'il rende le dernier soupir.

On lui arrache des lambeaux de chair avec un coutelas à deux tranchants de manière à pratiquer dans tout son corps des trous inégaux et on laisse la mort venir.

On lui dépèce le corps des pieds à la tête jusqu'à ce qu'il ne reste, plus que le squelette.

On lui taillade les chairs ; puis , avec un peigne de fer, on en racle les lambeaux jusqu'au décharnement complet de sa personne.

On couche le coupable sur le flanc, puis on lui enfonce une barre de fer pointue qui lui traverse la tête d'une oreille à l'autre et le fixe à la terre.

On lui broie les os avec une pierre, sans enlever ni la peau ni les chairs. On le plie ensuite comme un paquet et on le jette de côté.

On lui arrose le corps avec de l'huile bouillante jusqu'à ce qu'il meure.

On lâche sur lui des chiens dressés exprès et affamés qui le dévorent et lui rongent les os.

On le pourfend avec une hache.

On le transperce avec une pique jusqu'à ce que la mort s'ensuive.

On l'enterre jusqu^aux seins dans une fosse ; après quoi, on l'entoure de paille de riz à laquelle on met le feu ; et quand son corps est couvert de brûlures, on passe sur le sol une charrue et on la repasse jnsqu'à ce que le cadavre soit réduit en lambeaux.

On lui fait manger des morceaux de sa chair qu'on a frits à l'huile.

On l'assomme à coups de bâton.

On le frappe, jusqu'à ce qu'il meure^ avec un rotin encore couvert de ses épines.

On n'appliquera qu'une seule de ces peines à chaque coupable, et cette peine devra être en rapport avec l'énormité du crime.

2o Les crimes delà deuxième catégorie, sont:

Voler les biens et objets appartenant à un ennemi, non point pour se les approprier, mais simplement pour les détruire par esprit de vengeance. — Se réunir en bande pour effrayer, par des coups de fusil ou des clameurs, le maître d'une maison, l'obliger à fuir et s'emparer ensuite de ce qui se trouve chez lui.

Contre ces crimes, il y a cinq peines édictées, savoir : La chaîne aux pieds. — La chaîne au cou. — La chaîne aux reins. — Les entraves aux pieds. — Les menottes et la prison perpétuelle pour chacun des cas.

3o Les crimes rangés dans la troisième catégorie, sont :

Voler des objets précieux pour les dépenser ou les fondre. — Voler sur les grands chemins, les marchés, dans les forêts et les endroits solitaires, puis se dérober par la fuite. — Voler un individu qu'on a endormi ou enivré. — Traverser un fleuve ou un lac pour aller voler de l'autre bord.

Les peines correspondantes sont de sept sortes :

dont le but était surtout de fixer la limite des frais de procédure et des amendes.

Pour un vol inférieur à quatre-vingt-treize francs, l'amende est du double de la valeur de l'objet ou de la somme volée, augmentée de cette valeur même. Au-dessus de quatre-vingt-treize francs, Tamende est du triple de la somme volée, plus cette valeur. Si le vol est fait au préjudice du trésor royal, l'amende est de dix fois le montant de la somme dérobée.

L'accusateur qui ne fournit pas les preuves suffisantes pour établir la culpabilité de la personne qu'il accuse^ est condamné à la peine qui aurait dû revenir au prévenu en cas de culpabilité reconnue.

Suivent des dispositions réglant la part du trésor et celle des juges dans les amendes; les prix de rachat pour les lèvres, les poignets ou les doigts condamnés à être coupés, ou bien pour le rachat de certaines marques dégradantes ; les peines corporelles sont réduites de plusieurs degrés pour les femmes.

Ces ordonnances du roi Âng-Duong recommandent au ministre de la justice de pratiquer la vertu, de faire de bonnes œuvres et d'é>iter, enfin, de commettre aucune mauvaise action. Il lui est recommandé, en outre, de donner tous ses soins au bien général du royaume, de faire en sorte qu'il ne soit pas troublé et que les particuliers ne soient ni lésés dans leurs propriétés, ni molestés dans leur personne. « Le chef de la justice, y est-il dit, doit être sobre et avoir des goûts simples; il ne doit point convoiter les richesses; il doit apporter un grand esprit de désintéressement- et d'équité dans son service ; il doit donner le bon exemple à. ses subordonnés et exiger que ceux-ci aient une conduite irréprochable. »

De la ynanière de recevoir les accusations, les dénonciations.

Les juges ne doivent recevoir les plaintes, les accusations, les dénonciations, que dans la salle de justice et par écrit; Ces pièces doivent être signées par le dépositaire, qui doit produire, en outre, comme caution, une personne connue et honorable, qui s'engagea forcer au besoin l'accusateur à se présenter devant les juges chaque fois qu'il sera requis. Si l'accusateur s'évade, la caution devient responsable à sa place .

Si Faccusateur ne trouve pas de caution, il est maintenu lui-même en état d'arrestation jusqu'à ce que le prévenu ait comparu et que rinstruction de Taffaire soit faite.

Les juges doivent repousser toute dénonciation anonyme. En temps de guerre ou de famine, ceux qui, n'ayant rien pour subsister, volent des vivres pour leur consommation d'un jour ou deux seulement, ne sont pas passibles de poursuites^ parce que, dit la loi, voler uniquement pour conserver sa vie et l'employer au service du roi, n'est pas une faute assez grave pour qu'on s'en occupe.

Il y a sept classes d'individus qui ne sont point autorisés à déposer des accusations, ou dénonciations, à moins de produire de bons témoins pour les étayer. Ces sept classes d'individus sont : Les vieillards décrépits, qui ont perdu la faculté de la mémoire et sont devenus radoteurs. — Les enfants trop jeunes qui parlent au hasard et sans suite. — Les fous et les ivrognes, qui ne jouissent pas de leur saine raison. — Les muets qui ne peuvent s'expliquer et les bègues dont le langage est peu intelligible. — Les^ aveugles. — Les mendiants qui vont de porte en porte demander un peu de nourriture. — Les gens sans aveu, pour qui il n'y a pas de distinction entre le bien et le mal et qui commettent journellement des actions mauvaises.

Une plainte déposée, au nom d'un bonze, par un laïque n'est pas recevable, parce qu'un bonze qui occasionne un dommage quelconque à son prochain fait une tache à sa vie religieuse, et qu'il importe de maintenir intact le prestige des ministres de la religion.

Si quelqu'un, voyant qu'une personne aimée est sur le point de subir une peine corporelle, se présente^ animé d'un sentiment de pitié et d'affection, pour recevoir le châtiment à sa place, on doit, dans plusieurs cas, admettre cette substitution, et alors faire grâce à cet homme généreux et n'exiger que soixante-cinq francs pour couvrir les frais de procédure et de comparution.

Mandats d'amené?' et arrestations,

L'individu que l'on veut charger d'un mandat d'amener, ou d'une arrestation, doit être un homme vertueux, juste et en môme temps accessible à la compassion et connaissant les lois et usages du pays.

Les mandats de comparution, ou d'amener, doivent être remis^ en

mains propres, à la personne dont relève le prévenu. Celle-ci a le devoir de présenter Taccusô aux juges dans le délai de trois jours, à moins qu'il soit lui-même occupé à faire un sacrifice religieux, un mariage, ou, enfm, qu'il soit malade. Dans ces différents cas, les juges lui accorderont un délai de trois jours. Si après ce laps de temps, le chef du prévenu ne se présente pas avec celui-ci, on lui fera promettre de comparaître dans sept jours; si, enfin, il fait défaut le septième jour, on procédera à l'instruction de l'affaire et on le condamnera comme complice du voleur. Quant au prévenu, il sera arrêté, lié et conduit devant le tribunal qui le jugera aussitôt. Si le prévenu disparaît avant l'arrestation, le chef dont il dépend prend sa place.

Lorsqu'il y a une arrestation à faire sur dénonciation, l'envoyé du préfet de police marche le premier ; après lui, vient l'officier du tribunal chargé de l'assister et, enfin, 1b dénonciateur^ ainsi que quelques agents armés. Le dénonciateur indique la maison et le prévenu lui-même, si c'est possible, puis il se tient à l'écart. L'arrestation opérée, on confronte sur place le prévenu avec son dénonciateur et, suivant leurs dires et attitudes, on décide si oui ou non l'arrestation doit être maintenue.

S'il s'agit d'une accusation grave, les agents de l'autorité feront cerner, dès en arrivant, la maison du prévenu ; ils le saisiront ensuite par les mains, afin qu'il ne puisse s'esquiver pendant l'interrogatoire, auquel on le soumet de suite, et la visite minutieuse que l'on fait dans son logement.

De la marche à suivre dans les jugements.

Ce chapitre est fort long et nous allons nous contenter d'en donner une très courte analyse*

Nous avons vu déjà que lorsqu'un malfaiteur prend la fuite, la personne qui s'est constituée caution pour lui est condamnée à la peine que lui-même a méritée. Si le malfaiteur est repris plus tard, on lui impose le remboursement des frais de toutes sortes qu'il a occasionnés à son

protecteur, ainsi qu'une indemnité Voici comment les juges devront

procéder dans ces sortes d'affaires : si le malfaiteur a mérité le rotin, la caution ne subira pas cette peine en nature ; on la lui fera racheter à prix d'argent. S'il a mérité la prison, la caution sera incarcérée et employée aux travaux publics. Si le fugitif a mérité la confiscation, on confisquera ses biens d'abord ; s'ils ne suffisent pas pour payer ses

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dettes, les amendes encourues, la caution comblera le déficit à son propre compté; Si le malfaiteur est condamné à mort, on portera Taffaire devant le tribunal du roi, qui décidera du sort de la caution. Si le fugitif devait être mis en esclavage, la caution prendra sa place et pourra se racheter moyennant une somme de cent quatre-vingt-cinq francs, qui lui sera restituée, comme tous ses débours, le jour où le vrai coupable sera pris .

Dans l'interrogatoire d'un malfaiteur, les juges doivent imposer silence à la caution, si elle parle à tort et à travers à la place de l'accusé ; on lui donnera pour cela trois coups sur la bouche. Mais lorsque la caution parle suivant la raison et la loi, de manière à ramener dans la voie de la justice et de l'humanité les juges qui s'en écartent, elle fait un acte louable.

Autant que possible, un assassin doit être exécuté avec la même arme qui lui a servi à perpétrer son crime.

Celui qui prête sciemment une arme à un criminel est aussi coupable que s'il avait ordonné les crimes qui sont commis à l'aide de cette arme. 11 en est de même pour celui qui dévoile à un malfaiteur la composition des potions empoisonnées.

Lorsque le tribunal aura à instruire une affaire, pour arriver à découvrir la vérité, il aura recours aux moyens suivants qui consistent :

A amener le prévenu au point qu'il ne réponde plus rien de raisonnable aux charges qui pèsent sur lui ; à prendre informations sur informations jusqu'à ce qu'on ail des données justes sur l'affaire pendante ; à user de détours et de finesses pour faire dire au prévenu ce qu'il refuse de dire ; à appliquer la question au prévenu * ; h soumettre l'accusaleur et l'accusé au tirage de numéros indiquant quel est le coupable et quel est l'innocent ; à soumettre le prévenu aux épreuves de l'eau*; à le soumettre aux épreuves des charbons ardents^; à lui déférer le serment pour qu'il se lave de l'accusation portée contre lui ;

' Il y a une foule de questions qu'il sérail trop long d'énumérer.

* Celle épreuve consiste à faire plonger le prévenu le long d'un pieu ; il est coupable s'il ne peut rester au fond un temps déterminé. S'il résiste à l'épreuve, il est proclamé innocent. On fait plonger en même temps deux individus qui s'accusent réciproquement; celui qui reparaît le premier à la surface est le coupable. Ces usages sont encore très observés du côté d'Angcor.

^ Il s'agit de subir l'épreuve sans se brûler pour être déclaré innocent.

aie soumettre à l'épreuve de Tétain fondu * ; à l'épreuve des cierges ; à la joute sur Teau entre Taccusaleur et l'accusé, laquelle a pour but de donner raison à celui des deux qui atteindra le premier à la nage on point désigné ; la même épreuve que précédemment, avec cette différence que c'est un fleuve qu'il s'agit de traverser.

En employant, dit le texte, à leur choix, un de ces moyens, les juges auront un critérium certain de vérité. Ils prononceront dès lors leurs sentences conformément à la loi et, en agissant ainsi, ils s'éviteront les peines de la vie future et ils mériteront de jouir, après leur mort, de la félicité céleste.

Les juges convaincus d'avoir infligé à tort une punition sont condamnés au double de cette peine même.

C'est aux jurisconsultes, aux savants spéciaux, qui se livrent à Tétude comparée des lois des différents peuples, à fixer la valeur de celles-ci. Mais ce n'est pas une besogne aisée, celle-là; car avant de se prononcer, et avant de porter un jugement sur l'œuvre d'un législateur, il faudrait bien connaître le caractère, les mœurs des peuples en vue desquels ces lois ont été faites. Nous qui n'avons pas à entreprendre pareilles études, nous nous contenterons d'exprimer notre étonnement de voira chaque instant dans le livre de la loi, qui est censé avoir été révélé h Manou par le dieu Brahma lui-même, les châtiments se transformer la plupart du temps en grosses amendes que se partagent les juges et le roi. Les législateurs et les souverains khmers, dans les revisions successives qu'ils ont fait subir à leur code, se sont bien gardés de rien changer à ces bonnes dispositions, dont ils profitent encore à cette heure d'une façon scandaleuse.

Le lecteur a dû sentir bien souvent son cœur se soulever de dégoût à la lecture de la longue énumération des peines corporelles et des supplices atroces contenus dans ces lois remarquables, mais barbares, qui paraissent être édictées par des législateurs infernaux. Mais qu'on se rassure ; ces lois ne sont pas observées dans toute leur implacabilité. D'abord, la plupart des juges khmers ne savent guère leur droit ; cela importerait assez peu si, au lieu de s'en tenir à la lettre d'une législation du genre de celle que nous venons d'exposer sommairement,

' Le prévenu plonge le doigt majeur dans i'élain fondu et s'il se brûle, c'est qu'il est coupable.

LE JlOYAUME DU CAMBODGE 989

ils s'allacliiiicîiit ;i leiidro lajusticc siiivanl r6i]uil6. Mais il iiVii est rien lualheiireiisemoiit el liieii peu d'eiilre eux s'actiiiilloiit de leur baule mission avfic riinparlialiliî el le diisiiilt^i-cssenieiit qu'ulle comi)ortemît. C'csl bien irî surloiil quo l'on [murrail caiaclôrisor l'élut des clioscs par ce mol de Ithjitct : Monnir fuit faut. Les peines ne sonl pas iiifamaiiles, surtout la pi-isoii Ou voit sonvent

des mandarins coudainnès à la chaîne pour prévaiicalion reprendre leurs fonctions api-f-s avoir payé leur peine.

La grande occupation des maudarius caniliodgiens,^ fous les degriîs delaliiérarcliie, c'est, sans contredit, l'administration de lajuslice. Les revenus r(^gulioi-s qu'ils en retirent, iijnulésauxpnls de vin, auxcadeaux de valeur qn'un leur faîl ou cpi'ils cxigeiil, couslilnent h. peu près tout leur trailenienl. Ils ajnui'nenl les afTaires le plus qu'ils peuvent, de manière ?i épuiser les ressources des prévenus ou des plaideurs ; aussi les procès sout-ils interminables. II faut voir avec quelle noncbalanre el quelle iudill'érence cob magistrats examinent les afl'aires qui leur sont soumises : nn les \ott sur unn soric d'csirade, allciigcs sur des nattes,

fumant leur pipe, buvant le thé et interrompant les débats pour se livrer^ à haute voix, à des conversations tout à fait étrangères à l'objet en discussion. La règle, dans ces jugements, est de placer les parties en désaccord en présence, de les écouter séparément, ou simultanément, des heures entières, en tout ce qu'il leur plaît de dire dans l'intérêt de leur cause. Au civil, on n'appelle presque jamais de témoins, et c'est d'après les dires des parties que les juges forment leur opinion. Enfin, on finît par rendre un jugement, dont les intéressés peuvent à la rigueur rappeler, mais ils s'en contentent généralement, tant est grand le respect des Khmers pour la chose jugée, même dans les conditions mauvaises dont nous venons de parler.

Nous avons dit par qui était rendue la justice dans les provinces. Dans la capitale, le pouvoir judiciaire est entre les mains de sept magistrats, nommés par le roi et constitués en haute cour de justice permanente pour reprendre les jugements rendus dans l'intérieur du pays et dont on rappelle. Chacun de ces magistrats, ou réunis deux à deux, jugent les différends qui s'élèvent entre habitants de Phnom-Penh ; dans les cas graves^ la cour se réunit en entier. Le roi constitue à lui seul la cour de cassation.

Les membres de cette haute cour sont assimilés aux mandarins d'un haut rang. Deux d'entre eux dépendent plus spécialement du roi, deux de l'abjoréach, deux de l'obbarach et un de la reine mère.

Par une sorte d'abus, consacré par un long usage, les mandarins de la capitale et les ministres eux-mêmes rendent la justice à certains degrés, mais il est toujours possible d'en appeler de leurs décisions à la haute cour.

Au civil, comme au criminel, ou retient le prévenu jusqu'au prononcé du jugement, à moins qu'il ne fournisse une caution. Dans les affaires civiles, on donne un extrait du jugement à cliacun des intéressés* Lorsque ces sortes de jugements sont rendus par les deux magistrats relevant spécialement du roi, ils sont sans appel et la minute du jugement en Cait mention à la fin.

Non seulement le juge est vénal au Cambodge, mais il est ailssî pusil-^ lanime ; il n'a ni la contenance, ni la liberté d'opinion voulue lorsqu'il se trouve en présence de clients ou de prévenus influents, ou qui peuvent devenir dangereux de n'importe quelle façon. Tout jugement rendu contre un particulier est communiqué à l'auto-

rité dont il dépend ; si c'est un esclave, on le communique en outre h son maître.

YIII

Nous avons lu plusieurs ordonnances royales relatives à la police, et dans lesquelles il est prescrit au ministre de la justice, faisant fonctions de préfet de police dans le royaume, d'écrire souvent à ses délégués dans l'intérieur, ainsi qu'aux gouverneurs des provinces, pour stimuler leur zèle et les exciter à maintenir, sur leur territoire, l'ordre et la tranquillité. Ces divers fonctionnaires doivent prendre des informations pour savoir quelles sont les personnes qui entrent dans les provinces ou qui en sortent ; ils doivent interroger les voyageurs, leur demander leur nom, leur résidence, le nom de leur patron.... S'ils répondent avec assurance, on doit leur donner asile ; mais si, au contraire, ils inspirent la suspicion, il faut les arrêter et se procurer sur leur compte des renseignements précis. Si, après examen, il est reconnu que ces individus sont des malfaiteurs, on les dirige sur le chef-lieu de la province, ou sur la capitale, et on les remet au préfet de police.

Si le préfet de police, et les mandarins placés directement sous ses ordres, n'écrivent point au moins une fois par an à leurs délégués dans l'intérieur et aux gouverneurs, ainsi que le prescrit l'ordonnance, ils sont, pour cette négligence, passibles des cinq peines qui suivent : avoir la bouche fendue ; avoir les oreilles coupées ; à perdre leurs dignités ou titres ; à porter la cangue trois jours durant ; à recevoir quinze coups de rotin, ou même trente, suivant le cas.

Si les agents préposés au service de la police profitent de leur position pour molester et extorquer quoique ce soit aux voyageurs honnêtes, aux commerçants, aux ouvriers, ils subiront une des cinq peines énumérées ci-dessus.

Si un préfet de police se laisse corrompre dans l'exercice de ses fonctions par des présents ; sll prend le bien d'autrui ; si, de sa propre autorité, il fait mettre à mort quelqu'un ; s'il impose des amendes supérieures à celles qui sont fixées par les lois ; s'il lâche des voleurs dont on lui a confié la garde et qu'il les laisse prendre racine dans le pays comme de mauvaises herbes ; si, après avoir reçu la déclaration écrite d'un témoin, d'un dénonciateur, il la modifie de quelque manière ; si,

après avoir reçu d'un voleur les objets qu'il a dérobés et d'un condamné lemonlanl de Tamende qui lui a été imposée, il ne les remet pas h qui de droit ; s'il fait saisir des innocents et les fait punir comme malfaiteurs; s'il incarcère lorsque la loi ne l'ordonne pas ; s'il prépose à la garde des prisoimiers de malhonnêtes gens, des ivrognes, des gens sans aveu n'ayant pas la notion du bien et du mal, il se rend coupable de contravention aux ordres du roi et est passible des peines portées au code contre ce genre de délits.

Les représentants du préfet de police en province doivent exhorter le peuple à pratiquer le bien, à faire des aumônes, à s'exercer à la vertu, à vénérer les bons esprits qui ne manqueront pas de leur attirer les faveurs célestes. Alors, disent les ordonnances, le royaume sera florissant, à l'abri des épidémies et des autres calamités dont riiumanitc peut être affligée.

La police de la capitale relève, ainsi que nous l'avons dit, du Yommoréach, ou ministre de la justice ; celui-ci est secondé dans ces fonclious par le Srey-Xocor-Bal.

Celui qui occupe en ce moment cette dernière position est un personnage bien étrange, un type bien intéressant h étudier et dont nous allons essayer de trouver la touche. Le Nocor-Bal est un homme petit, replet et vieillot à celle heure, d'origine sauvage et dont les traits et les instincts rappellent ceux du tigre. 11 est joueur comme les cartes, avida comme Harpagon et il dévaliserait le Buddha lui-même s'il reparaissait sur cette terre sous n'importe quelle forme. Il excolle dans l'art de découvrir, de susciter ou de soupçonner des complots, des contraventions, des déhts chez les gens riches, afin d'avoir l'occasion de les poursuivre et de les dévaliser. C'est un ancien habitant des bois, sans culture intellectuelle et sans éducation. Nous devons mettre cependant h son actif son bon goùlpour le sexe et, sans doute aussi, une certaine adresse à plaire, car lui, le plus laid du royaume, est parvenu h épouser de jolies filles, qu'il mène comme il traite les prisonniers et qui le redoutent, je suppose, bien plus qu'elles ne l'aiment.

Ajoutons que iNocor-Bal est grand chasseur, fort gai dans la forOt et quelquefois même spirituel ; il aime surtout k jouer des tours et à ménager des surprises à ses hôtes. Je me souviens qu'il nous entraîna un jour, un médecin delà marine et moi, à lâchasse delà grosse bêle, dans un endroit éloigné, isolé de toute habitation, inondé fi celte époque de Tannée parla crue du xMOconget, par suite, extrêmement fangeux. >ious

n'avions jamais, mon camarade et moi, éprouvé pareille fatigue et, après avoir chassé toute la journée par une température de 36 degrés, nous nous trouvions, vers les quatre heures du soir, dans une immense clairière, couverte de hautes herbes et très boueuse. Nous avions de la vase et de l'eau jusqu'aux cuisses, des joncacées jusqu'au visage et la tête comme dans un four. Je mourais de soif et l'eau du marais que nous traversions n'était pas buvable ; elle était brûlante et noire comme de l'encre. Le docteur, de son côté, tirait fortement la langue, et nous nous regardions comme des âmes en peine. Nocor-Bal, qui se rendait bien compte de notre souffrance et de notre fatigue^ dont il était la cause, le monstre ! souriait malignement en nous regardant. Comme je lui reprochais vertement sa cruauté, il s'avança et nous dit alors avec un air de compassion, et une forme courtoise gui me surprit plus que tout le reste : « Vous devez avoir grand soif, messieurs, mais j'avais prévu* le cas et je puis h l'instant même vous offrir du Champagne. — Du Champagne ici ! lui dis-je ; tu continues tes plaisanteries ? — Vous allez voir, grogna-t-il, » et il siffla aussitôt pour faire venir un des rabatteurs, qui mit bien du temps, à ce qu'il nous sembla, pour faire environ six cents mètres dans ce bourbier. Je ne pouvais me figurer, pour mon compte, que ce rustre de Nocor-Bal ait pu connaître même le nom de ce vin de luxe ; mais bientôt nous vîmes sortir d'un grossier carnier une beUe bouteille de Champagne, en effet, coiffée avec grand luxe, et un verre à pied sale et gras h nous dégoûter dans toute autre occasion. Nous ne pouvions jamais croire à une pareille aubaine, lorsque enfin on finit par rompre les ficelles et détordre les fils de fer. Le bouchon partit avec la détonation d'usage et avec une queue de superbe vin mousseux. A la vue du nectar, le docteur n'y tint plus : il se mit à gambader et à se conduire comme il le faisait sans doute autrefois chez BuUier. Bien que nous soyons déjà loin de cette partie de chasse, je me souviens que le vin était bon et que le chef cambodgien qui nous l'avait offert se glorifia du succès qu'il obtint ce jour-là sur les Français.

Il y a des règlements spéciaux pour les prisons. Les agents du préfet de pohce, chargés de la garde des prisonniers, doivent veiller à ce que les personnes qui vont les visiter, n'introduisent ni couteaux, ni cisailles, ni bâtons, ni gourdins, ni cordes. Si, par un effet de leur négligence, des instruments et objets de cette nature sont mis au pouvoir des prisonniers, et qu'ils s'en servent pour s'évader, ces agents seront incarcérés et employés aux travaux publics jusqu'à ce ([u'on ail

repris les fuyards. Daus le cas où les prisonniers se serviraient de ces instruments pour s'Ater la vie, on ferait payer à ceux qui les auraient fournis une somme quatre fois égale à la valeur personnelle de ces prisonniers, laquelle somme serait versée au trésor royal.

Les geùliors doivent veiller avec soin à ce que le feu «e prenne pas h la prison. Si un incendie se déclare, ils doivent faire en sorte (le mettre les prisonniers a Tabri des flammes. S'ils en laissent périr, et qu'il soit prouvé que ce soit par leur faute, ils reçoivent soixante coups de rotin ; on les incarcère à la place des victimes et on les emploie aux travaux publics. Si le roi, ou les juges, n'avaient pas donné Tordre d'incarcérer les individus qu'on a laissé périr dans Tincendie de leur prison, et que les préposés les aient emprisonnés de leur propre autorité^ ces préposés sont condamnés à la prison à perpétuité et leurs femmes et leurs enfants deviennent la propriété du roi^ ainsi que tous leurs biens. Il en est de même des geôliers qui arrêtent, de leur chef, les femmes ou enfants des particuliers et qui les retiennent captifs jusqu'à ce que la maladie ait enlevé l'un d'entre eux.

On établit trois listes des prisonniers exactement semblables. Sur ces listes, on inscrit le nom, le sexe, le lieu de naissance, la date de l'entrée en prison de chacun d'eux, la nature du crime pour lequel ils sont punis et la durée de la peine. Une de ces listes est remise au chef (les Crommo-Yeang (gardiens du palais du roi), une autre au chef des pages de Sa Majesté et, enfin, la troisième au chef du secrétariat et du trésor. Ceux-ci sont tenus de s'assurer deux ou trois fois par mois que le registie des entrées et sorties est bien au courant. S'ils s'acquittent mal de ce devoir, on les punit de trente coups de rotin et de trois mois de prison.

Les individus qui arrêtent les évadés et les ramènent à leur prison, sont tenus de se faire connaître et le roi leur fait délivrer un habillement complet et une gratification de cent quatre-vingts francs, pour chaque prisonnier repris. 11 n'est permis à personne de cacher le nom de celui qui accomplit une si belle action.

Lorsque des malheureux sans protection sont condamnés à la prison, et que surtout ils sont laborieux et ouvriers habiles, on les y retient tant qu'on peut, quelle que soit d'ailleurs la durée de la détention fixée dans le jugement. Mais ceux qui, à l'aide de présents, peuvent se procurer des appuis parmi les grands mandarins, et surtout dans le

gynécée, sont bien assurés de recouvrer leur liberté quelle que soit Ténormité de leur crime.

On ne fait rien, ou presque rien, aux prisonniers évadés qui reviennent d'eux-mêmes à leur prison ; mais on assomme à coups de bâton ceux qui sont pris et ramenés de force.

Les familles des prisonniers peuvent les visiter avec l'autorisation du chef de la maison de détention.

Les rois accordent des grâces h l'occasion de leur avènement au trône, de leur couronnement, ou de toute autre circonstance heureuse pour leur dynastie ou pour le royaume.

Les prisonniers ordinaires ont les fers aux pieds, qui consistent en deux anneaux en fer passés au-dessus dt^ la cheville et reliés par une chaîne lâche que les prisonniers relèvent à l'aide d'une sorte de martingale en corde pour pouvoir marcher plus aisément. Les criminels ont un collier de fer au cou, les menottes aux mains, les anneaux aux bas des jambes, et des chaînes qui vont de l'un à Tautre de ces cercles de fer. Ceux des prisonniers qui ont simplement la cangue au cou sont ceux qui sont condamnés aux moindres peines.

Lorsqu'un prisonnier sort de prison, quelle que soit la durée de la punition qu'il a purgée, il doit remettre au directeur de l'établissement, avant de s'éloigner, la somme de cinquante francs pour frais de nourriture, d'entretien, d'éclairage, de surveillance...

La ration journalière d'un prisonnier est de une livre de riz et le sel nécessaire pour le saler une fois cuit. Il ne reçoit pas autre chose régulièrement et il est forcé, s'il veut améliorer son ordinaire, de tirer de sa poche ou de s'adresser à la charité publique . On les conduit chaque matin sur le marché, où ils se conduisent tout à fait en maîtres : au lieu de se contenter de ce que les marchands veulent bien leur donner, ils prennent ce qui est de leur goût en présence et sans crainte de leurs gardiens, qui sont aussi misérables qu'eux et qui profitent le plus souvent de ces rapines. Les exigences, la hardiesse et l'insolence de ces hommes sont telles que souvent elles provoquent de véritables émeutes sur la place, et je me souviens que j'arrivai un jour fort à propospour secourir un de ces malheureux, qui avait été renversé par sept ou huit poissonnières, qui le tenaient allongé sur le sol et le griffaient d'importance.

Les prisons au Cambodge sont de grands hangars en bois ou bambous recouverts de pailles de riz, assez mal abrités de la pluie et du

soleil. Ileurousoment qiio les prisouiiiors ne passent là que la nuit et qu'on les fuit sortir de grand matin pour les conduire sur les travaux; ils sont couchés côte h côte sur des lits de camp en bois et ou leur engage, la nuit, un pied dans de grands ceps en bois qui vont d'un bout h Tautre du lit de camp et qui servent pour tous les prisonniers du môme côté.

Les femmes prisonnières ont une salle particidière, qui n'est ni mieux tenue , ni mieux appropriée k son usage. On les emploie h des travaux peu pénibles et le plus souvent elles deviennent les servantes des dames du directeur du pénitencier. Nous avons vu dans le livre 3 du code que les législateurs avaient imaginé vingt modes d'exécutions, mais généralement on se contente de trancher la tête du patient avec un sabre et de l'exposer publiquement au bout d'un long bambou solidement enfoncé dans le sol. Le corps est laissé là et les parents ou les amis obtiennent toujours la permission de l'enterrer. Si personne ne se présente pour remplir ce pénible devoir, la pohce, par mesure de salubrité, fait enfouir le cadavre.

Les rebelles et les usurpateurs, qui se laissent empoigner, ont la tôle tranchée et le corps dépecé en quatre quartiers. Chacune de ces parties est exposée à l'un des portiques cardinaux du palais du roi et la tête est exposée au milieu du marché. Les liimilles de ces malheureux deviennent esclaves d'État, c'est-à-dire du roi.

iVous avons parlé dans le courts de ce travail d'une exécution dans laquelle les bourreaux sont des éléphants. Cette manière d'exécuter est peu usitée, mais les rois Font ordonnée quelquefois pour des voleurs incorrigibles d'éléphants royaux, et dans le but de dégoûter ceux qui auraient pu être tentés de commettre pareille inconvenance à regard de Sa Majesté... On attachait, à cet effet, le condamné a un pieu ; on lui bandait les yeux et, enfin, on rangeait, à quelque distance, quatre où cinq éléphants en bataille ; on les excitait fortement et les cornacs les lançaient ensuite dans uin* charge furibonde sur le patient* qui était mis en lambeaux en un clin d'œil. Rien n'est aussi terrible, en pareil cas, que ces colosses d'ordinaire si doux et si maniables ; il y en a qui prennent l'individu avec leur tromi)e et le jettent à plusieurs mètres au-d(îssus d'eux ; ils Técrasent en lui mettant la patte sur le corps et en appuyant fortement ; d'autres ai)puienl un pied sur le ventre du patient et, avec leur trompe, lui arrachent les membres un à un.

tandis qu'ils le transpercent avec leurs longues défenses qu'ils retirent dégouttantes de sang *.

Avant de procéder à une exécution, on fait faire au condamné le tour delà ville entre deux haies de gens de police. L'exécuteur, le sabre au clair, précède le patient, qui est à la cangue, et auquel on passe, en outre, au cou le nœud d'une longue corde dont les bouts sont tenu&, à l'avant et à l'arrière, par deux geôliers. Ou bat en cadence un tam-tam fondu en vue de produire des sons sourds, lugubres ; enfin, de distance en distance, le patient est tenu de crier : « N'imitez pas mon exemple! »

' L*Ecriture sainte fait mention d*un supplice analogue en usage chez les Hébreux. — Amilcar, général carthaginois, fit fouler aux pieds des éléphants des Carthaginois des étrangers qui avaient trahi les intérêts de la République.

CHAPITHE V

Lugns. — LltUnttnn. — Gosmogrftpliîe, •atronomie et utrologia, — Oklsodrier. — Niiinirfttloii, monajtÏM, poids «t meniTH. — Diffirentei clmiisa de U ■Qoiéti. — La maritge, U polygamie et le dlTQiOB. — Lft famille, la propriété, la inoosiiion. les fanélaillei et la deuil. ~- Hœnn et oontnmet du Oambodgians. — Origine priatuiiabl« du panpte khmar.

Comme toutes les langues et les idiomes parlés de nos jours par les peuples de l'extrême Orient, le cambodgien est une langue monosyllabiq[ue. On trouve bien dans les livres de poésie, de théologie et même parfois dans la langue usuelle, un certain nombre de mots polysyllabiques, mais ces mots sont généralement d'une ori^ne sanscrite ou pati, et, dès lors, ne prouvent rien contre le caractère général de la langue ; et même, le plus souvent, les mots dont nous venons de parler, et qui ont été empruntés aux langues anciennes de l'Inde, ont été tronqués par les lettrés khmers de manière h les ramener, autant que possible , à la forme monosyllabique, qui est un des caractères distinctifs du génie de la langue kmer. Voici quelques exemples à l'appui de ce que nous venons d'avancer :

arec,

en pâli sala, en cambodgien

sla.

bonzerie.

— coldey, —

cet ou khdey.

descendants,

— juvéa, —

ju.

merle,

— sarica, —

sarca.

parent.

— nhéalec, —

nhéat.

porte,

— dvaras, —

thvéa.

province.

— khetec, —

khel.

Nous pourrions continuer à Tinfini ces rapprochements.

De ce que la langue cambodgienne est monosyllabique, comme le chinois, Fannamife, le siamois, le laotien, il ne faudrait pas en conclure qu'il y a une analogie complète entre ces langues. Une des différences les plus frappantes qu'on puisse mettre en avant, en ce qui concerne le cambodgien, c'est que au lieu d'être à tons, ou vario-tono, comme les divers idiomes ou dialectes des peuples civilisés ou sauvages qui entourent de toutes parts le Cambodge, il se prononce recto-tono^ absolument comme la plupart des langues parlées par les peuples occidentaux. Comme elles, il n'admet d'autres inflexions de voix que celles qu'exige le sens de la phrase. C'est là un grand avanlage, car on ne peut nier que l'intonation ne constitue une des principales difficultés des langues \ario-tono, de l'annamite, par exemple. L'oreille de l'Européen ne se fait guère à saisir, et sa voix se façonne difficilement à reproduire ces subtilités de tons qui donnent quelquefois au même mot quatre ou cinq significations différentes. D'un autre côté, si la diversité des tons n'existe pas en cambodgien, en revanche l'écrilure phonétique de cette langue est assez compliquée.

L'alphabet cambodgien est syllabique. H se compose d'abord de vingt-quatre caractères comprenant des consonnes, des voyelles et des diphthongues ; puis de trente-cinq consonnes et, enfin, cet alphabet se complète d'une série de voyelles, dont deux seulement, a et o, sont simples. Les autres voyelles sont représentées par des caractères presque toujours composés d'un a et d'un ^, modifiés par des signes que l'on emploie souvent seuls et qui remplacent alors la voyelle ellemême. Ces signes sont au nombre de dix-neuf.

Comme pour toutes les langues, on est arrivé à reproduire les sons du cambodgien à l'aide des vingt-cinq lettres de l'alphabet latin, en donnant à ces lettres, surtout aux voyelles, une valeur appropriée aux sons qu'elles ont dans cette langue. On a adopté, dans ce but, des signes conventionnels dont on affecte ces lettres.

Seules, ou dans leurs combinaisons excessivement variées avec les consonnes, les voyelles forment une multitude de sons plus ou moins ouverts, avec des nuances si délicates, qu'un étranger n'arrive à les bien saisir et k les rendre passablement qu'après beaucoup d'attention et de persévérance. Cependant, si variés qu'ils soient, ces sons sortcint de la bouche d'un Cambodgien sont généralement clairs, nets et précis ; en d'autres termes, le Khmcr ne traîne pas sur les mots, comme

TAnnamite, le Chinois et le Siamois, et sa parole a toujours une allure tranchante et dégagée. Il \a sans dire que le Cambodgien a, relativement aux autres peuples de Tlndo-Chine, une grande aptitude pour prononcer, sinon pour apprendre, les langues recto-tono comme la sienne. Ainsi, tandis que l'Anglais et TAUemand écorcheut cruellement le français, lors même qu'ils en ont une connaissance assez approfondie, le Rmer, lui, prononce le peu de mois qu'il peut avoir appris de notre langue sans aucun accent étranger et choquant.

Le cambodgien a une structure grammaticale très simple : il n'y a jamais d'inversion dans la phrase ; c'est d'abord le substantif, ou le pronom, puis l'adjectif en qualificatif, ensuite le verbe et l'attribut. Cette régularité, cette simplicité de construction, aide beaucoup à la clarté du discours et supplée enpartie au défaut de formes grammaticales.

Cette langue est riche en mots usuels pom- exprimer ce qui a rapport à la vie et surtout pour désigner les ustensiles servant d.ns le ménage, le commerce et l'industrie. Souvent le même objet, suivant ses modifications différentes, est désigné par des mots qui ne se ressemblent pas, exemples : khtea, une marmite en cuivre ; chhnang, une marmite en terre ordinaire : llang, une grande marmite ; con klilôa, une marmite de dimension moyenne ; sampot clialabap, un pagne h fleurs d'or ; sampot bol, un pagne en soie et h dessins...

Mais si l'on sort de la conversation ordinaire et qu'on veuille pénétrer dans le domaine de la religion et de la science, les termes manquent et l'on est alors forcé d'employer des périphrases ou de faire des emprunts au pâli, \oire même au sanscrit, que bien peu de Cambodgiens comprennent actuellement.

Le même mot a quelquefois plusieurs significations qu cambodgien : ainsi vat veut dire tout aussi bien pagode, fouetter cl donner des coups de cornes ; thong^ pierre précieuse, tête, sud... Le sens de la phrase seul peut donner la signification vraie.

Les mots doubles, formés de deux substantifs, de deux verbes, deux adjectifs et, en général, de deux mots de môme nature, sont communs eu cambodgien. L'ensemble des deux mots a la même signification souvent que l'un des deux pris isolément, ainsi : soc-sabay, se bien porter ; crey-cra^ pauvre ; pMt-^pey^ craindre ; m'en-fen^ sûrement ; pi'éi/'phsay, forêt.

Les lettres P et B se confondent dans la prononciation ; on est assuré d'être bien compris en se tenant entre les deux.

Les mots dans cette langue sont écrits à la file les uns des autres sans; aucun intervalle. Les phrases elles-mêniies ne sont point distinctes ; elles ne sont séparées les unes des autres ni par des signes, ni pan des intervalles. 11 y a cependant de nos jours des lettrés qui indiquent par un certain espacement les membres de phrases et surtout les phrases. Dans les poèmes, les vers sont écrits h la suite les uns des autres^ mais on les espace par dos vides régulièrement égaux.

Le caractère de langue recto-tono rend Tétude du cambodgien relativement abordable aux Européens, et son système graphique, quoique plus compliqué que le nôtre, peut être cependant appris au bout d'un mois ou deux d'application.

Les Rlimers écrivent sur du papier grossier, ou sur des feuilles de latanier séchées et préparées à cet efTet. Lorsque c'est sur du papier, ils se servent pour écrire d'une sorte d'outil formé d'une petite feuille de cuivre rouge très amincie, rabattue sur elle-même, de manière à former, à l'endroit du pli, une sorte de tube, ou canal, dans lequel on met l'encre de Chine. Ce tube est terminé par un bec avec lequel on écrit. D'après cette courte description, on pensera que notre plume en fer d'aujourd'hui n'est peut-être bien que le résultat de nombreux perfectionnements que l'on a fait subir au très ancien instrument dont il s'agit.

Les Cambodgiens se servent, pour écrire sur les feuilles de latanier, d'un poinçon en fer très affilé, au moyen duquel ils gravent les caractères sur lesquels on passe ensuite un bouchon imbibé d'essence pour jaunir les creux. Les Indous se servent des mêmes feuilles et du même stylet, seulement ils noircissent les creux des caractères avec la bouse de vache fraîche.

Il n'y a au Cambodge aucun système fixe d'instruction ; il n'y a pas non plus de corps enseignant : c'est dans les bonzeries que les enfants vont à l'école et ce sont les religieux les plus lettrés qui se constituent professeurs, sans qu'ils aient besoin pour cela de subir la moindre épreuve, ni de conquérir aucun diplôme. L'enseignement est fait, par suite, sans ordre, sans discipline et sans méthode. Les dix-neuf vingtièmes des Cambodgiens se contentent d'apprendre à lire et à écrire. L'émulation d'ailleurs ne saurait être excitée dans une société qui n'accorde aucun avantage réel h la science et où les savants, s'il y en avait, seraient exposés à mourir de faim. Les fils des mandarins, les princes eux-mêmes, sont très ignorants. En fait de femmes, il n'y a guère que

les pi-incesses, ot quelques dames de la cour, qui saveut lire et un peu écrire leur langue.

Le premier livre que les professeurs placent sous les yeux des enfants , c'est le chbap cram, sorte de recueil de bons conseils à donner à la jeunesse. Cet ouvrage est fort curieux; il est bien composé et très.' répandu. Ou trouve aussi dans ces élablîssemeuts des ouvrages de morale simple, faits évidemment pour de jeunes élèves, et une foule d'ouvrages religieux. L'histoire et la géographie ne sout aucunement euseiguées dans ces établissements; il n'y a pas d'ailleurs d'ouvrages spéciaux traitant de ces sciences et les Khmers les plus érudits sout complètement ignares à cet égard.

Tout porte à croire que les belles-lettres et même les sciences furent cultivées au Cambodge dès les temps les plus reculés. Les religieux et les achats, qui en étaient les maîtres, n'initièrent à ces conuaissances, dont ils lireiil un mystère, qu'un petit nombre d'individus, afiu de profiter seuls de la considération que leur savoir leur donnait sur le public, laissé dans la plus complète ignorance de tout ce qui s'élevait au-dessus des études tout à fait élémentaires.

De nos jours. la poésie est encore en haute estime parmi les Khmers «t néanmoins, en fait de considération, les poètes les plus en l'enom prennent rang après les achars, dont les jongleries sont bien faites pour tourner la tète à ces braves gens-là.

Le fond de la littérature actuelle se compose d'ouvrages philosophiques et religieux écrits en langue pâli et qui, d'après la tradition, viennent de l'indo.

La grammaire et l'éloquence, ces deux branches importantes de toute littérature, ne sont aucunement cultivées au Cambodge. Mais si cette littérature est pauvre sous certains rapports , elle abonde en poèmes, pièces de théâtre, romans, légendes, contes, chansons... et il est facile de reconnaître à certains signes que cette partie de la littérature, celle que l'on qualifie d'ordinaire de mondaine, est bien réellemeut nationale. Ou y retrouve, en effet, les idées folles des Khmers en ce qui concerne les géants, leur union possible avec les créatures de ce monde et les facultés extraordinaires attribuées aux rejetons provenant de cette promiscuité... Que ce soit une tragédie, un roman, un conte, le sujet est généralement pris dans la vie fantastique et imaginaire des princes d'autrefois. On exalte leurs qualités; on raconte avec emphase leurs actions héroïques ; ou fait ressortir leur

noble caractère, leur énergie, leur force physique, leur adresse aux armes... C'est, comme on voit, une littérature de commande, dont le but évident est d'exciter Tadmiration du peuple pour les princes et les rois, ou bien encore sa compassion pour ceux de ses anciens maîtres qui ont éprouvé des malheurs.

Généralement, dans toutes ces compositions^ Faction se présente sous les couleurs les plus sombres : c'est une dame de la cour, qui, pour dégager le chemin du trône à son propre enfant, intrigue pour faire disparaître celui d'une rivale du gynécée. D'ordinaire, cette criminelle conspiration marche bien dans les débuts ; mais la mère de la victime, avisée à temps, en arrête les effets en soudoyant les bourreaux chargés de rexécution. L'enfant ne meurt pas, mais il disparaît, parcourt une carrière plus ou moins longue parsemée d'un tas d'aventures fantastiques, et, Onalement^ on le voit reparaître en triomphateur un jour pour prendre possession du trône de ses pères. Tout cela finit généralement bien ; Targent joue un grand rôle dans les circonstances critiques, et, grâce à lui, les plus grands coupables réussissent le plus souvent à mourir tranquilles sur leur natte.

Quelquefois, les rois sont représentés en voyage avec toute leur cour, bivaquant dans les forêts, et il faut voir alors avec quel entrain ces dames se dédommagent de leur longue séquestration. Les rois khniers ont conservé le goût de ces voyages et des plaisirs champêtres ; ils ont toujours un pied en Tair pour en entreprendre de nouveaux et ce ne sont pas, en tout cas, les affaires de TÉtat qui les arrêtent lorsqu'il leur passe par la tête de vouloir prendre la clef des champs.

Pour donner une idée du genre de littérature dont nous venons de parler, nous allons analyser et donner quelques extraits authentiques de quelques-unes des productions excentriques des Rhmers.

La Viméan Chan,

La Viméan Chan, qu'on a pris pour titre de ce récit, est le nom d'une belle fille riche, dont le Prea Chan (Tchandra, le dieu de la lune) devint amoureux. Ce dieu se rendit un jour au domicile de la jeune personne et il la décida, àr force d'instances et de séductions, à le suivre. Afin de calmer les alarmes de la famille, le saint homme, connaissant bien le faible du monde auquel il avait affaire, couvrit de pièces d'or la couche de son amante qu'il emmena ensuite dans sa planète.

Arrivée là, Viméan Chan se trouva bienlôl en butte à la jalousie et aux persécutions incessantes du nombreux personnel féminin de la cour céleste. Les déesses se coalisèrent pour obliger leur rivale à revenir sur la terre et elles lui tendirent, dans ce but, un piège qui réussit. C'était à un moment oîi la lune était ravagée par une tempête terrible. Le soir venu, Tchandra ayant fait atteler son char pour aller, selon la coutume, allumer le feu céleste qui produit la lumière douce dont jouissent les habitants de la terre, les déesses s'empressèrent d'insinuer à leur nouvelle compagne de suivre le dieu, afin de voir des choses extraordinaires qu'elles avaient admirées elles-mêmes bien des fois. C'était adroit, comme on voit, et il faut croire que dans tous les mondes les femmes se connaissent bien entre elles, et qu'il n'est rien de tel, lorsqu'on veut les mettre en campagne, que d'exciter leur curiosité.

Ce stratagème donc réussit, et la belle Viméan insista auprès de son divin amant afin d'obtenir une place sur son char. Dès qu'ils se trouvèrent exposés, sans abri possible, au fort de la tourmente, la tête de la compagne du Tchandra, qui n'était point faite pour résister à un pareil déchaînement des éléments, fut arrachée du tronc, emportée dans l'espace et retomba finalement sur notre monde. Le tronc seul resta sur le char céleste ; le dieu désolé le saisit et il s'empressa de se rendre sur la terre pour y rechercher la portion perdue. Le sort voulut qu'il la retrouvât et aussitôt il rassembla les deux parties, un instant séparées et ranima le tout. Mais, en homme bien éclairé, Tchandra se garda bien de ramener la brebis au bercail ; il la laissa ici-bas avec la liberté de se marier, ce qu'elle fit bientôt avec le septième fils d'un puissant monarque.

Peu de temps après cette nouvelle union, la princesse devint enceinte, mais le bonheur et la sécurité dont elle jouissait alors ne devaient pas, non plus, avoir de durée, car les tribulations allaient recommencer pour elle. En effet, les autres princes ayant accusé, à tort ou à raison, leur plus jeune frère de vouloir usurper la couronne, le roi prêta l'oreille à cette accusation et expatria son fils, ainsi que toute sa famille.

Les fugitifs se retirèrent dans une forêt inhabitée ; ils vivaient là sans abri et bien misérablement. Mais Indra eut pitié de cette famille intéressante et leur fit bâtir, dans cet endroit même, un palais confortable,

qu'U entoura de tous les arbres fruitiers connus.

Lorsque l'enfant eul atteint Fâge de raison, on le donna à élever à un moka Eysey (saint ermite), dont la modeste résidence n'était pas bien éloignée de là. Outre l'instruction variée que l'ermite donna à l'enfant, d'ailleurs merveilleusement doué par la nature, il l'initia aussi à l'art militaire ; il lui fit faire des exercices de toutes sortes et le plia aux plus rudes fatigues. A vingt ans, l'éducation et l'instruction du prince étaient complètes, et l'idée lui vint de mettre ces avantages à profit dans une lutte terrible avec les auteurs des misères de ses parents. 11 partit, malgré les efforts de sa mère qui aurait voulu le retenir auprès d'elle, et il s'en alla combattre ses six oncles qu'il tua successivement, mais il ménagea et respecta son grand-père, qu'il laissa régner, bien qu'il fût en son pouvoir de le détrôner.

Cet acte de vengeance une fois accompli ,' notre héros alla conquérir un autre royaume en vue d'y faire régner son propre père, et de rendre surtout à sa mère, qu'il adorait, le rang et le bonheur quelle méritait si bien.

Extrait du Muchalin (un roman).

En arrivant, je vis la jeune fille et je la trouvai teUe que le prophète Prea In (Indra) me l'avait dépeinte. Je m'approchai un peu et j'engageai avec empressement la conversation avec elle.

— Mademoiselle, lui dis-je, j'éprouve un grand bonheur à me trouver en ce lieu et je vous prie de vouloir bien y tolérer ma présence. Je vous annonce que je suis votre futur époux et que c'est Indra luimême qui en a décidé ainsi. Si je tiens à la vie, c'est pour la consacrer tout entière à votre bonheur. Ayez donc pitié de moi, je vous prie, et dites-moi si oui ou non vous m'acceptez pour époux. Vous aurez une idée, mademoiselle, du prix que j'attache à la possession de votre amour, lorsque vous saurez que pour venir vous trouver, j'ai traversé seul bien des pays et de grandes forêts où j'aurais pu être dévoré par les bêles féroces.

La jeune fille, après avoir écouté, non sans trouble, le Prea-Chan- Curop, jugea bien, à la distinction des manières età son langage, qu'elle avait affaire à un prince et elle répondit :

— Prince, je suis d'une famille obscure, j'habite les forêts et je n'ai pas Téducation voulue pour entrer dans votre monde. 11 n'est donc point convenable que vous m'épousiez* Vous vous êtes trompé en vous

arrêtant ici et je vous prie de vous éloigner cl d'aller chercher ailleurs la demoiselle Muchalin que le prophète vous destine.

— Comtneni me serais-je trompé, mademoiselle? Si ce n'es! pas vous qui êtes la Muchalin, où donc peul se trouver cette admirahle personne?... la connai8se/.-vous?... mais non, je ne suis pas ioBensô et je ne me suis nullement trompé. J'ai suivi poneluellemenl les instructions du prophète et tout me porte à croire que je suis en présence de l'incomparable fiancée que Indra a bien voulu me promettre. Ne me renvoyez donc pas, mademoiselle ; je ne saurais plus où diriger mes pas désormais et, loin de vous, il me serait impossible d'être heureux.

— Prince, cessez de vous e.xprimer eu me parlant comme vous auriez seulement le droit de le Taire si j'étais votre maîtresse ou votre épouse, et ne demeurez pas plus longtemps ici.

— Mademoiselle, si je me suis permis ces familiarités, c'est parce que le prophète m'a bien assuré que vous étiez ma fiancée et ensuite parce que je vous aime éperdument.

— Prince, s'il est vrai que le Dieu ludra vous a dit cela, pourquoi donc ne vous accompagne-t-il pas? Si vous parvenez à amener ici le prophète, et qu'il vous présente comme mou époux, sa volonté sera obéic et je n'aurai plus a résister; mais, en attendant, veuillez, de grâce, retourner chez vos parents.

— Puisque vous n'avezpascontiancedansmaparole, mademoiselle, je vous prie de vouloir bien écouter un instant le récit des circonstances qui m'ont fait me mettre en voyage pour vous chercher : Je suis du royaume de Réach-Borey (Radjabury). Je n'ai pas pu trouver le bonheur dans mon pays, malgré le haut rang que j'y occupais. Le roi, mon père, espérant comblermes vœux, me donna cinq cents jeunes filles pour me servir et me tenir compagnie constamment. Plusieurs d'entre elles étaient fort belles et quelques-unes surpassaient peut-être en beauté les femmes du Tép Cauha (un des paradis). Elles étaient assurément très aimaWes avec moi et très empressées, mais je n'en rencontrai pas une qui me convint complètement pour en faire ma femme légitime. Je continuai à être inquiet, comme par le passé, et je résolus de m'éloigner momentanément du palais de mon père. Je me rendis seul dans une forêt, espérant trouver dans la solitude le calme et le repos dont je sentais que j'avais besoin. C'est là qu'Indra m'apparul et qu'il me [larla de vous comme de la seule personne susceptible de me convenir et de me rendre

heureux. J'étais prosteraé à ses pieds sacrés pour Técouler; après celte révélation, il s'envola, et lorsque je me relevai, je ne vis plus rien. Si je pouvais aussi m' élever dans les airs, je vous obéirais, mademoiselle, et j'essaierais d'aller trouver Indra dans les cienx, mais puisque je ne puis que marcher comme tout le monde, je dois me résigner et je vous supplie de nouveau de ne point me chasser d'ici.

La jeune fille écoutait le prince avec un intérêt que celui-ci remarqua^ mais elle resta ferme dans sa résolution et elle réitéra au prince son désir de le voir s'éloigner.

— Je crains, dit-elle, que mes parents ne vous surprennent et qu'il vous arrive quelque désagrément.

— N'ayez aucune inquiétude à ce sujet, mademoiselle, et dites-moi au moins si je puis espérer pouvoir vous convenir un jour. Mais, que dis-je? je ne puis plus maintenant attendre, car je ne saurais vivre désormais nulle part sans vous et sans vous posséder. Il vous faut me suivre! il faut que je vous emmène !

Les choses, comme on voit, allaient grand train et le prince s'approchait pour mettre ses actes d'accord avec ses paroles. La Muchalin battit doucement en retraite derrière un rideau, d'où elle exhortait de nouveau le prince à s'éloigner, mais cette fois sur un ton qui était plutôt fait pour l'engager à avancer davantage.

— Partez, dit-elle enfin au prince, ou j'appelle au secours. Ne vous amusez pas de la sorte avec moi, car vous voyez bien que je ne suis pas disposée à écouler vos plaisanteries.

Le Tonnerre (poésie).

Je me figure entendre le tonnerre gronder à l'ouest, annonçant le retour de la saison des pluies. Je vois l'eau du ciel tomber et donner aux feuilles et aux fruits une fraîcheur nouvelle, et cependant je souffre.

Je vois venir le mois de Pisac, et recommencer l'année et je souffre. Ma douleur n'abandonne pas mon chevet. A l'heure où je parle, je suis plus torturé que jamais. Mon cœur se brise en songeant à vous, ô ma belle amie !

J'ai les entrailles en feu. Si je vous avais près de moi, il me semble que mon mal diminuerait. Nous entendrions du moins le bruit de la foudre ensemble. .. Je n'aime pas à Teutendre seul; il m attriste et reporte ma pensée vers vous, qui êtes loin de moi!

Il me semble entendre le tonnerre au sud-ouest. Je me réveille en sursaut et je revois votre image. C'est la terre qui enfante le tonnerre et c'est lé vent qui dissipe les nuages de son souffle puissant.

La pluie tombe et me glace les os!... Je pense toujours à vous!... qu'il est triste d'être séparés quand on s'aime!... J'en suis presque à regretter de vous avoir connue ! . . .

Je m'imagine entendre le tonnerre du sud, qui gronde pendant la saison pluvieuse et fait pousser les bourgeons et les fleurs... Excitée par les vents d'ouest, Teau du fleuve envahit la rive... Les pélicans, les poules sultanes, les sarcelles et les poissons cherchent un endroit pour faire leurs nids et déposer leurs œufs... Le roi va s'amuser à pécher et à cueillir le Sno (une fleur)... Moi, je suis seul, loin de votre présence, ô mon amie! Il pleut jour et nuit, l'eau inonde les plaines et l'ennui emplit mon cœur !

La foudre se fait entendre dans le nord-ouest et voilà que la tristesse me reprend. Depuis minuit votre image occupe ma pensée. Le retour de la fête des eaux me fait songer à vous, car que le fleuve monte ou qu'il baisse, c'est toujours à vous que je pense et c'est cette pensée constante qui fait mon tourment.

• Mais le tonnerre monte en grondant dans les régions du nord; le vent se lève; il soufïle à donner des étourdissemenls aux bêtes sauvages, mais il répand dans l'air une odeur de fleur toute particulière et qui rappelle celle que vous laissez après vous, ma chère amie. Dites, est-ce que vous êtes triste comme moi? J'aime le parfum des fleurs, mais celui qui émane de TOUS est préférable encore.

Le tonnerre groncje au nord-est; c'est encore vous que je vois. Après le mois de Prasar, le courant du fleuve devient plus fort. C'est l'époque où l'on aime à chanter la Sacava et à faire des promenades en flambeaux sur l'eau. Lorsque le fleuve baisse, au contraire, les oiseaux accourent sur la rive pour manger les fleurs du Srang et du Sompong.

Les tonnerres qui grondent sur les quatre points cardinaux ne m'apportent que de la tristesse d'un bout de l'année à l'autre. Lorsqu'il tonne le matin, je me réveille et ma première pensée est pour vous. Lorsqu'il tonne au hasard dans le courant de la journée, mon humeur en devient plus sombre. Que n'êtes-vous auprès de moi ? Vous apporteriez un baume à ma douleur. Je sens un vide immense dans mon cœur, vous le combleriez... mais il n'en est rien, je suis seul! Le bruit éternel de la

foudre m'osaourdit; le veut souffle el chasse devant lui les nuages. . lout celnest bien triste!

II f'sl midi; il tonne; un ennui incomparnhlG envahit mon èlre. Que j tous ces bruits me fatiguent ! Chaque coup de foudre est comme un îns- f trumeni tranchant qui mo pi^nètre dans les entrailles.

Jo cherche en vain îi me distraire... Que je veille, que je dorme oa que je mange, ma soulTrance est toujours la même !

Le tonnerre roule dans l'espace avec un fracas épouvantable. Le ciel J l'sl sombre; le soleil l'st voilé par d'épais nuages; les animaux courent'l l'-pouvantéi* et cherchent un abri. Eh bien! si vous étiez k mon cMé, je 1 verrais avec intérêt ces bouleversements de la nature; mais seul. Je ne I puis queHouiriir! La pluie elle vent viennent m'assaillir dans ma misera-'^ ble demeure.,, infortuné, je ne prévois pas de terme h mes tourmenls.

Le soleil baisse; les roulemenlii^ do la fondre accompagnent son coucher. Ma pensée vole vers vous.,, taudis que les oiseaux dorment ] tranquilles dans leur nid, moi je veille avec ma douleur! Si vous étiez U, je serais heureux de partager ma pauvre couche avec vous; mais vous fttesloin et c'est uniquement pour cela que je souffre... 11 est dix heures du soir. . ma douleur augmente et mon cœur so resserre dans ma poitrine. La nature entière repose el je veille toujours. Minuit sonne; un tonnerre lointain se fait entendre; un poids énorme m'oppresse el il me semble qu'on m'arrache le cœur et les entrailles !

La nuit est bien longue ! La rosée tombe du ciel et le froid me saisit. Il est trois heures ; un malaise général s'est emparé de moi et le som-; meil continue à fuirma paupière. Vous seule en êtes la cause... Oh î venez J avec moi, venez 1 tout ce qui m'appai fient est h votre disposition ; venez, f nous vivrons et nous mourrons ensemble !

Le jour enfin parait. Le tonnerre roule avec fracas. Vn Immense^ rideau de nuages dérobe le soleil et le ciel hla. terre. La pluie cesse pour recommencer encore. Un vent violent passe en sifflant sur le monde. 11 y a longtemps que je songe à vous, ou pluliH je n'ai pas cessé d'y songer... Les coqs font entendre leur chant matinal; les oiseaux de proie jettent dans la tempête des cris sinistres. Je suis plus triste et plus souffrant que jamais... Le vent me glace; k foudre, avec ses éclats, semble J so rire de ma douleur... ohl qu'un pareil état est misérable!

Mais voici venir le mois de Chef et le commencement de l'année; c'est ] l'époque où chacun se réjouit et se livre ?i des fêtes religieuses; l'époque i où l'on asperge d'eau lustrale Tidule du Buddha, où l'on fait dos cadeaux

aux bon/es, oi'i l'on sr pare do ses plus beaux habits; l'époque, enfin, nù les malheureux, qui n'ont pas de quoi se vftlir convenablement, font des emprunts pour pouvoir fairo romme tout le monde.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, tout est alors confondu. Le jeune homme se promène librement avec son amante ; et lorsque le malheureux se sent atteint par l'amour, il s'en va gémissant et déplorant en vain les souffrances qu'il s'est préptiré, comme je déplore en ce moment itn mal dont je suis l'auteur. Dans ces jouis d'ivresse i)uhliqup, il y a mf me des bonzes à qui les jeunes filles font tourner la tête et les décident h abandonner leur ministère; il y en a même qui s'adonnent alors au jeu et qui vont jusqu'à vendre leurs habits religieux lorsqu'ils sont à court d'argent.

Chacun déploie une grande activité dans ces f^tes... Les uns vont chercher du sable pour «élever des pyramides miniatures devant les temples; d'autres portent de l'eau aux bonzes pour leurs ablutions; d'autres invitent les religieux h. prêcher et à prier le Buddha pour eux, afin qu'ils soient riches dans ce monde et heureux dans unautre. Pendant ce temps, les jeunes hommes elles jeunes filles se rencontrent et s'éprennent d'amour les uns les autres ; puis, de retour chez eux, ils se mettent à regretter de n'avoir k leur côté l'objet de leur affection cl la tristesse les prend au cœur... Filles ou garçons, il n'y a pas de différence : lorsque l'on aime, on commence àrê\eret il souffrir; il y en a même qui deviennent fous h force d'amour.

Salut au mois de Psac! c'est dans ce mois que la pluie commence à tomber; c'est dans ce mois que poussent les bourgeons et les fleurs et que les oiseaux font leur nid.

Le tonnerre gronde à l'ouest; le vent souffie avec violence; la pluie tombe à torrents. Comme toujours, j'ai le cœur bn'ilant; je souffre, mais ma douleur est silencieuse et personne ne la connaît. Quand vous auraijeauprîîs de moi pour goriter un instant de bonheur? Mais que dis-je, infortuné?... je n'ai rien.., je suis pauvrel... Oh! comment fait-on pour être riche?... Comment faire pour vivre sans inquiétude au sein d'une famille adorée et avoirtout h sa disposition?...

Nous avons remarqué dans les bibliothèques des bonzerîes un ouvrage très prisé des religieux et fort remarquable. Il a pour titre Muhosul.ow simplement MoIidh.W nous a semblé voir là une histoire fantastique de Moïse, le sublime législateur des Hébreux. C'est .Mohos

lui-même devenu Buddha, c'est-à-dire ayant revêtu Tintelligence suprême, qui, en présence de ses disciples, fait Thistorique de sa vie antérieure.

Nous n*avons en ce moment qu*une partie de la traduction de ce livre et nous nous bornerons à en reproduire ici quelques extraits.

« C'était, dit Mohos, dans le royaume de Mithala, sous le règne de Prea-Bat-Vitéréas, que les faits extraordinaires dont je vais yous entretenir se sont passés. » Ce souverain ayant aperçu dans un songe quatre grands feux aux quatre points cardinaux, et un feu central bien plus petit, mais plus intense que les autres et répandant une lueur éclatante sur les quatre mondes, manda un devin pour avoir Texplication de ce phénomène. « Le feu du milieu, dit le devin, annonce la naissance très prochaine d'un législateur incomparable, qui éclairera le monde de ses lumières et les anges eux-mêmes ne pourront être comparés à lui. »

Le législateur annoncé, c'était Mohos, qui vint au monde tenant dans la main un talisman puissant que le dieu Indra lui avait donné '. Suivent une foule de miracles opérés par Mohos grâce à la possession de ce don du roi du ciel et une foule de jugements, ou sentences, rendus dans le monde par le nouveau législateur.

Selon Fouvrage, Mohos eut soixante-quatre nourrices; aussi, il devint de bonne heure extrêmement vigoureux et son savoir se développa en proportion de ses forces physiques. Un jour, il entreprit, avec un grand nombre de ses camarades, de construire une grande Sala (salle de justice) ; chacun d'eux mit dans l'œuvre un taël d'or et tous s'en remirent à Mohos, dont la supériorité en toutes choses était manifeste, du soin de lexécution du projet, dont aucun architecte n'avait voulu se charger à cause des proportions colossales et de la richesse architecturale que devait avoir ce monument*.

Le sage faisait tous les jours dans la Sala nouvellement construite des conférences et rendait des jugements*. 11 était prêt à résoudre tous les problèmes judiciaires qu'on lui soumettait et il éclaircissait les

' Rapprocher cela de l'extrait suivant de l'Exode do Moïse, chap. IV, 17 : « Le Seigneur dit à Moïse : Prenez aussi celte verge en votre main, car c'est avec quoi vous ferez des miracles. •

• Exode, chap. XXXV. « Dieu prescrit à Moïse de construire un tabernacle pour rédincalion duquel les enfants d'Israi'l apportèrent chacun de l'or, de l'argent et de l'airain. »

3 Exode, chap. XVill. « Le lendemain Moïse s'assit pour rendre la justice au peuple qui se présentait devant lui, depuis le matin jusqu'au "soir. »

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points obscurs de la religion et des sciences. Son éloquence étonnait tout le monde, aussi bien que l'étendue de son savoir et la droiture de son jugement. Ses auditeurs se demandaient si c'était bien un homme et beaucoup prétendaient qu'il ne pouvait être qu'une incarnation du Buddha, et peut-être bien le Buddha lui-même descendu sur cette terre pour indiquer aux hommes le bon chemin.

Un jour un pauvre habitant voulut, au début de la saison des pluies, disposer son champ pour l'ensemencer; mais il n'avait pas d'animaux pour le labour. Il parvint pourtant à se procurer un peu d'argent avec lequel il acheta, dans un village voisin, un bœuf qu'il conduisit aussitôt chez lui. Le lendemain, le pauvre paysan mena sa bête dans un marais nouvellement desséché, dont le sol était resté humide et où les herbes avaient poussé. Le bœuf paissait, tandis que le maître, qui s'était réfugié sous un arbre au moment de la forte chaleur, s'était endormi profondément.

Pendant ce temps, un voleur survint et emmena le bœuf. Heureusement, le maître s'était éveillé au bruit des pas de l'animal ; il se mit à la poursuite du voleur et l'ayant atteint, il lui dit : « Pourquoi emmenez-vous mon bœuf?.. — Il m'appartient, répondit le voleur; c'est moi-même qui l'ai élevé et nourri. » Une dispute s'ensuivit et un rassemblement se forma autour d'eux. Comme Ton était fort embarrassé pour savoir lequel des deux champions il fallait soutenir, on convint spontanément de soumettre l'affaire à Mohos et aussitôt on conduisit hommes et bête à la Sala.

Mis en demeure d'exposer leurs prétentions à la propriété de cette bête, le paysan déclara avec assurance qu'il l'avait achetée la veille dans un village des environs qu'il désigna, ainsi que le nom du vendeur.. Le ravisseur soutenait que le bœuf était à lui ; qu'il était riche ; qu/il en avait un grand nombre dans son parc, et qu'enfin il était monté sur celui-là, qui était particulièrement docile, pour aller se promener lorsqu'il a été appréhendé comme un voleur par son adversaire.

Mohos demanda à celui qui se disait riche, et possesseur d'un troupeau nombreux, ce qu'il donnait à manger à ses bœufs ordinairement : « Je leur donne des haricots et de la graine de sésame, répondit-il. » Le paysan avoua qu'il était trop pauvre, lui, pour nourrir son unique bœuf ainsi, et que dans le peu de temps qu'il l'avait eu en sa possession, il n'avait pu lui faire manger que Therbe grossière d'un marais.

Ces dépositions entendues, le grand juge fit apporter un grand vase

rempli d'eau, dans laquelle on versa une dissolution du prayang-pélé (un vomitif très énergique). On présenta ce breuvage au bœuf qui Tavala tout entier. Un instant après, il fut pris de vomissements et il rendit tout ce qu'il avait dans le ventre. Des hommes spéciaux examinèrent les matières vomies et reconnurent la présence de Therbe, mais on ne constata aucune trace de sésame ou de haricots, plus difficiles ou plus longs à digérer.

La culpabilité du prétendu grand propriétaire de bestiaux était manifeste et il ne put faire autrement que d'en convenir en public. Il fut condamné à être frappé sur les pieds et sur les mains.

Voici un autre jugement rendu par Mohos et qui est resté plus particulièrement célèbre parmi les populations de Tlndo-Chine.

Une femme se baignait un jour dans un bassin, sur le bord duquel elle avait déposé son jeune enfant qu'elle ne perdait pas de vue. A ce moment, une géante vint à passer et aperçut le petit être qu'elle résolut aussitôt d'enlever pour le manger. Pour cela, la géante se transforma d'abord de manière à beaucoup ressembler à la mère ; puis elle s'approcha do Tonfant qui s'y méprit et se laissa caresser sans se plaindre. Jusque-là la mère avait laissé faire, ne voyant dans l'intérêt témoigné à son enfant par l'étrangère qu'un acte fort naturel. Mais, à un moment donné, celle-ci prit l'enfant dans ses bras et s'enfuit. La mère courut à la rive, se rhabilla promptement et se précipita à la poursuite.de la ravisseuse qu'elle finit par atteindre loin de l'endroit où Tenlèvement s'était opéré. Une dispute violente s'éleva entre ces deux femmes qui prétendaient chacune être la mère de l'enfant.. Pour en finir, l'autorité du lieu les arrêta toutes les deux et on les conduisit devant le tribunal de Mohos.

Le clairvoyant juge ne tarda pas à s'apercevoir que la femme qui portait l'enfant était une géante, car son corps ne projetait aucune ombre sur le sol*. La véritable mère exposa sa plainte avec beaucoup d'émotion et de sincérité, tandis que l'autre soutenait effrontément que Tenfant était bien à elle.

Mohos ordonna que l'on creusât dans la terre un trou d'une demicoudée de profondeur; on y plaça l'enfant jusqu'aux aisselles et on remplit les vides avec de la terre, de manière à assujélir la pauvre petite

* C'est une croyance superstitieuse fort répandue parmi les Khmers que les corps des géants (yakchas) avaient la propriété de ne pas projeter d'ombre ni au soleil, ni à la lumière...

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