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ensuite, par un mouvement rapide, cherche à la fendre, en partant du haut et le plus bas possible^ avec le couteau qui a servi à la maintenir verticale. On coupe la canne carrément à l'extrémité de la partie fendue et le premier joueur garde devers lui le morceau qu'il a détaché. Le second recommence l'épreuve et successivement jusqu'au dernier. Celui d'entre eux qui retient le bout le plus court paie la canne au marchand et les camarades peuvent savourer le fragment qu'ils ont eu l'adresse d'enlever eux-mêmes.
Un autre jeu également très en vogue consiste à couper une canne à sucre, déposée à plat sur le sol, en cinq morceaux et en la frappant seulement de trois coups de couteau. 11 est entendu qu'on ne peut loucher aux parties séparées dès les premiers coups et que, pour réussir, il faut avoir l'adresse de ramener, au premier ou au second coup, deux des fragments dans une position assez rapprochée, et se croisant, de façon à pouvoir les atteindre du môme coup.
Les enfants sont très habiles à lancer avec un arc, ou une sarbacane, des boulettes en terre pétrie et durcie au soleil. C'est avec cette arme qu'ils chassent les petits oiseaux et qu'ils arrivent à les étourdir et même à les tuer.
Dans certaines contrées du royaume, et particulièrement dans les grandes plaines de Pursat, on dresse les chevaux à forcer les chevreuils, et nous pouvons assurer avoir vu de bons cavaliers fort bien réussir dans ces chasses.
Presque tous les mandarins jouent au jeu d'échecs. C'est, comme on voit, un jeu bien répandu dans le monde, puisqu'il est très connu en Europe et que l'on y joue dans l'Inde, au Thibet, en Mongolie, eii Indo-Chine, en Annam et en Chine. L'échiquier cambodgien est semblable au nôtre : c'est un tableau divisé en soixante-quatre cases. Chaque joueur a huit pièces et huit pions. Les pièces sont : 1 roi,
1 reine, 2 cavahers, 2 généraux ayant la forme de tours, et, enfin,
2 barques au lieu de 2 fous. Les huit autres pièces sont simplement des pions que les Khmers désignent sous le nom de poissons. Le jeu consiste à empêcher l'adversaire à faire échec au \sdach (roi) et 'il se joue à très peu près comme en Europe .
Lorsqu'il naît deux jumeaux dans une famille, le gouvernement s'en empare et ces innocentes créatures deviennent plus tard les serviteurs, ou les servantes, des princes et des princesses, si leurs parents n'ont pas les moyens voulus pour les racheter.
392 LE IlOYAUME DU CAMBODGE
Les chevaux qui naissent avec certains signes, considérés comme de bon augure, appartiennent de droit au roi.
Lorsque deux Cambodgiens se rencontrent, ils s'interrogent ainsi: « Comment allez-vous?., ou bien, où allez-vous? » La réponse est courte et ne varie guère: « Je vais bien, ou mal; je vais au nord, ou au sud, ou h Test... » Cette dernière manière de s'exprimer, qui n'engage à rien, est très ancienne.
Lorsque quelqu'un éternue, les personnes présentes ne manquent pas de lui dire : « Soyez soulagé. »
Les étrangers sont souvent questionnés sur leur âge et c'est là une grande marque d'intérêt qu'on leur témoigne.
C'est un manque d'éducation que de cracher par terre ou plutôt sur le parquet des maisons; il y a partout des crachoirs, et c'est bien heureux, car avec la manie qu'on a de mâcher constamment le bétel, on aurait vite empesté les habitations.
A côté de cette mesure de propreté et de bienséance, on remarque des tolérances qui surprennent désagréablement les Européens. Ainsi, par exemple, il est de bon ton de bâiller en compagnie, de manière à montrer un four énorme plein jusqu'au bord de bétel et d'arec à moitié mastiqués. Il est admis aussi que l'on peut se moucher avec les doigts et se débarrasser avec bruit et roulements des (lucluosités qui gênent l'estomac et des gaz qui remplissent le ventre^ de sorte qu'il n'est pas rare, après un bon repas surtout, d'entendre tirer le canon h la fois dans la batterie haute et dans la batterie basse.
On s'essuie les lèvres avec la base du pouce et le bout des doigts de la main droite, afin de les débarrasser d'un tas de résidus déposés par les divers éléments de la fameuse chique, et surtout pour étendre uniformément une espèce d'onguent que Ton met sur les lèvres pour les empêcher de se gercer. C'est là une règle absolue qui prescrivait aux Brahmanes de ne se toucher la ligure^ et plus particuhèrement la bouche, qu'avec les parties pures de la main droite, comme, par exemple, la racine du pouce, qui élait consacrée au Véda, la mcine du petit doigt qui était consacrée au créateur et le bout des doigts aux dieux en général.
Nous avons, dans le paragraphe précédent, étalé, développé les mœurs et les coutumes des Cambodgiens. Nous allons faire maintenant leur portrait physique aussi ressemblant qu'il nous sera possible et de tout cela, ainsi que de ce que nous dirons plus loin de leur histoire et de ce que nous avons déjà dit de leur religion, de leurs superstitions, de leur législation, de leur langue et de leur littérature, du calendrier, de leur système de numération, nous déduirons des données propres à nous guider dans la recherche de leur origine.
Avant de nous expliquer sur cette dernière et importante question, nous allons d'abord rechercher :
1"* Si les Khmers peuvent être aborigènes du sud de l'Indo-Chine ; et si non, quels ont été les premiers habitants, c'est-à-dire les autochtones ;
T Ce qu'il faut conclure, par rapport à l'origine des Khmers, de leurs annales et de leurs légendes ;
3** De quel peuple ils se rapprochent le plus par leur type physique ;
4" D'où peuvent provenir leur civilisation, leur écriture, leur langue, leur architecture ancienne.
Nous sommes forcés, pour traiter les différents sujets qui vont suivre, de partir de l'hypothèse, généralement admise d'ailleurs, que les Cambodgiens sont bien les descendants de l'ancien peuple dont la puissance et le haut degré de civilisation sont assez prouvés par ce qui reste encore de leur merveilleuse architecture, de leur législation et de leur organisation poHtique. Car dans quel peuple de l'Indo-Chine, en dehors des Khmers, pourrait-on reconnaître aujourd'hui les petits-fils de ces savants architectes et de ces grands artistes ?.. Ce n'est pas à coup sûr chez les Annamites, qui sont très anciens en Indo-Chine, et surtout dans le Tong-King, que l'on représente avec justice comme un peuple civilisé de bonne heure^ mais qui n'a à aucune époque de son histoire, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, cultivé les arts. Ce ne peut être non plus les Laotiens et les Siamois, dont l'arrivée dans cette contrée est plus récente et dont les derniers ont été forcés, pour fonder Ajuthia, leur capitale, d'emprunter aux Khmers non seulement leur art, mais aussi leurs architectes et leurs artistes.
Restent les Chams, dont tes annalistes Klimers eux-mêmes signalent la présence dans le sud de l'Indo-Cliine avant rarriv<''e dans ce pays de | leur race. Mais \cs Chams n'ont jamais atteint un assez haut degri'' d«' civilisalion pour qu'il snit raisonnable de mettre sur L*ur compiff aujourd'hui des œuvres aussi considérables. Les plus anciens liJsloriens chinois et annamilfs font des Chams une sorte do peupb* barbare, fçuorroyeur plul<jl que savanl, pécheur et par-dessus tout pirate. En , tout cas, les provinces septentrionales de l'empire d'Annam où se Irotivail Chiem-Tanh, la plus ancienne capitale du Ciampa, pas plus que les provinces méridionales de cet empire ne renferment, à notre connaissance du moins, aucune ruine disne d'être signalée et les quelques monuments découverts de nos jours dans cette contrée sont, relativement aux œuvres des Khmers, sans importance. Les Chama moderues, ceux au moins qui sont fixés au Cambodge et que nous avons pu observer à loisir, sont restés péclieurs, commerçants et agriculteurs. Quant à voir en eux des artistes, des hommes de goût, même arrivés à la dernière dégénérescence, il y faudrait mettre de la bonne volonté, du parti pris, car ils ne savent guère faire œuvre de leurs doigts en dehors de la tlèche et des travaux agricoles. Les Khmers. au contraire, ont cnnseiTé le gortt des arts, de la musique, de la peinture, do la sculpture, toutes choses dans lesquelles leurs aïeux excellaient.
Mais en dehors de ces peuples civilisés, il y a dans les solitudes de rindo-Chine des peuplades sauvages, sans liens entre elles, sans organisation politique, très différentes comme type physique, comme mreurs, comme coutumes, comme langue et qui ne sont présumable- i ment jamais sorties de l'état rudimentaire des sociétés primitives. C'est encore moins là, suivant nous, qu'il faut chercher les édilïcateurs j d'Angcor-vat. Ajoutons qu'il n'est pas possible de confondre les Khmers avec ces sauvages; il y a vraiment trop de différence dans le type physique, lalangue, les coiilumes, la civilisation. Donc, nous pensons que les Khmers modernes ont raison de se croire les vrais descendants ] des fondateurs du grand royaume do Campucliéa tm Kampuchea.
Les Khmers eux-mêmes prétendent que leurs ancêtres n'étaient pas ] originaires de l'Indo-Chine. mais qu'ils y vinrent, nous verrons par la suite comment, fonder un immense empire. C'est lîi, en effet, coquî a 1 dû arriver, car comment supposer qu'une civilisation ait pu éclore et J se développer si magnifiquement dans une contrée partout habitée, ] sans rayonner autour d'elle et sans déteindre sur ces peuplades sauvages
dont nous venons de parler et qui sont toujours restées à Fétat primitif? Il est plus rationnel d'admettre que cette civilisation est venue de toutes pièces du dehors avec les émigrants, qu'elle a duré et brillé pendant quelques siècles, et que, par suite de causes restées inconnues, elle a disparu assez rapidement, comme dans l'Inde et beaucoup d'autres pays dans lesquels les arts ont été tout aussi florissants.
Il reste à examiner l'hypothèse que le peuple civilisé qui a couvert le sud de l'Indo-Chine de monuments si remarquables, qui a promulgué un code de lois sages et organisé dans le pays un gouvernement puissant, a tout à coup disparu sans laisser dans la contrée des représentants de sa race. Mais cette supposition est inadmissible, car les annales siamoises et cambodgiennes, celles de l'Annam et de la Chine surtout, qui remontent bien plus haut, et qui ont été soigneusement tenues, n'auraient pas manqué de faire mention de ce peuple extraordinaire, dont il n'est question nulle part, tandis que les ouvrages les plus anciens de ces divers États sont remplis de renseignements de toute nature concernant les Khmers.
Mais où sont donc les autochtones de cette contrée et par qui sontils aujourd'hui représentés?... Ce sont, suivant toute probabilité, les sauvages dont nous aurons à parler plus tard et sans doute aussi les Chams, qui étaient établis plus près de la mer, sur les côtes de la mer de Chine et du golfe de Siam et qui, si l'on en croit la tradition, faisaient de nombreuses incursions dans le nord.
Les annales de l'empire khmer, dans leur première partie rédigée sous line forme légendaire, nous montrent le Buddha voyageant dans le sud de rindo-Chine vers la fin de son existence sur notre globe, en 543 avant Jésus-Christ, pour convertir à sa doctrine les Néacs {Nagas)i auxquels il annonça la venue d'un prince de la famille royale d'Indraprastha (Delhi), suivi d'un grand nombre d'Indiens, destinés à former le noyau d'un puissant empire.
La légende rapporte qu'à la même époque le roi des Chams imposa sa domination aux habitants du Cuch-Thloc^ ancienne appellation de la contrée avoisinant Angcor.
C'est en 443 avant le Christ que la prédiction de Sakya-Muni se réalisa et que Prea-Thong, un des fils du roi de Indraprastha, émigra avec un grand nombre de ses concitoyens dans le sud de l'Indo-Chine. C'est peu de temps après leur arrivée dans la presqu'île que ces émigrants cessèrent de se servir des caractères sanscrits et qu'ils
adoptèrent les caractères kams, que les lettrés actuels prétendent être les caractères pâlis, qui servirent à écrire une langue nouvelle composée de sanscrit y de pâli et de cham.
La lutte ne tarda pas à s'engager entre les Ghams et les nouveaux venus; elle se termina à l'avantage de ceux-ci et les Ghams furent contraints de s'éloigner. La prédiction du Buddha put alors se réaliser complètement; le prince proscrit épousa une fille du roi des Nagas qui abdiqua en faveur de son gendre. Prea-Thong fut donc le premier souverain de cet empire, qui prit le nom de Grung-Kampuchéa, dont la capitale fut Intakpath, corruption du nom sanscrit Indraprastha.
Prea-Ket-Méaléa qui, suivant les annales, monta sur le trône en 76 de Jésus-Christ, était un descendant de Prea-Thong, et ce fut sous son administration que les arts furent le plus florissants. Vers la fin de son règne, les facultés de ce prince s'affaiblirent et l'histoire nous apprend qu'il dut subir un conseil dirigeant composé de sept bonzes, de sept brahmes et de sept hauts dignitaires laïques.
Ce fut un chef de la caste des brahmes qui succéda à Méaléa sous le nom de Butom-Vorvong.
Enfin, en 638, les livres canoniques du buddhisme arrivent de Geylan et on les dépose dans le plus beau temple du pays, connu aujourd'hui sous le nom de Angcor-Vat.
Plus tard, et vraisemblablement dans le courant du \\v siècle, les Nagas se révoltent contre le roi Khmer Prea-Bat-Smigca-chac ; ils répandirent sur le corps de ce prince leur venin et il devint aussitôt lépreux.
Si Ton s'en tient h la légende que nous venons de résumer, qui contient des faits historiques que Ton a ou le tort de trop embrumer, on voit que le buddhisme fut prêché de bonne heure dans la presqu'île Indo-Chinoise par le Buddha lui-même, auquel le roi des Nagas rendit hommage.
Qu'étaient-ce donc que ces Néacs, ou Nagas, dont parlent les anciens ouvrages et que l'on représente comme des personnages amphibies et monstrueux ayant le corps d'un homme et la queue d'un serpent? C'étaient vraisemblablement les premiers habitants du pays, ces sauvages dont nous avons parlé, qui, dans une contrée encore de nos jours si marécageuse et qui devait être couverte d'eau à l'époque reculée dont nous parlons, avaient dû former, autour du grand lac Tonly-Sap surtout, des centres lacustraux dont les habitants ne devaient guère vivre
que de poisson et passer presque toute leur existence dans l'eau. Nous avons vu, en traitant de la géologie de Tlndo-Chine, que Ton avait trouvé sur les bords du Tonly-Sap, enfouis sous terre à quelques mètres de profondeur, des amas très étendus de coquillages auxquels sont mêlés des ustensiles, des outils, des crânes humains, prouvant Thabitation des hommes en cet endroit à une époque très reculée.
Tous les ans, encore de nos jours, dans les trois ou quatre mois de pêche, douze à quatorze mille individus établissent leurs demeures sur des pieux enfoncés en plein lac, dont les eaux sont basses nlors. La plupart de ces pêcheurs ne mettent pas de tout ce temps les pieds sur la côte, qu'ils ne peuvent même pas voir à distance, selon Tendroit où ils sont placés.
L'imagination orientale, si prompte à tout exagérer, a bien pu autrefois transformer ces pauvres pêcheurs en dragons des eaux. Peut-être aussi ne les a-t-on pas faits aussi difformes à l'origine, car il faut bien admettre que la tradition à surenchéri quelque peu. Il est bien possible aussi que la difformité que l'on supposa dans le temps à ce peuple ne fut qu'une raillerie et une allusion à son culte, qui devait être présumablement le culte du serpent, si répandu dans l'Inde avant l'introduction du brahmanisme. On a bien fait de notre temps la même plaisanterie aux phalanstériens, qu'on a représentés avec une queue terminée par un œil et pendant derrière le dos.
Le même document fait venir les Chams dans le Cuch-Thloc vers l'an 543 avant Jésus-Christ, tandis que les émigrants d'Indraprastha n'arrivèrent qu'en 443, juste un siècle après. Cette migration importante, annoncée clairement comme venant de Delhi, c'est-à-dire de l'Hindoustan, et qui fonda en Indo-Chine l'empire de Kampuchea, nous fixe suffisamment sur l'origine indoue des Khmers.
Le renoncement aux caractères sanscrits, dont se servaient les brahmes pour écrire leurs livres sacrés, et l'adoption des caractères pâlis, préférés par les buddhistes , semblent indiquer une évolution religieuse, et cette première apostasie, accomplie sans doute sous l'instigation de quelque prince séduit par la doctrine nouvelle de Sakya- Muni, remonte approximativement à trois siècles et demi avant notre ère.
Nous voyons ensuite Prea-Thong, le prince étranger, s'allier à la famille royale autochtone, ce qui nous paraît marquer le point de départ des croisements avec cette race d'abord et aussi nécessairement avec les
Chams, qui n'abandonnèrent pas le pays complètement , et qui y revinrent même en vainqueurs.
D'un autre côté, la constitution même du conseil du roi Méaléa, en 78 de notre ère^ dont faisaient partie sept religieux buddhistes, septbrahmos et sept grands dignitaires de Tordre civil, donne à penser qu'à cette date les deux grandes religions, le brahmanisme et le buddbisme, étaient en égale faveur dans le royaume de Kampuchea. Après la mort de ce souverain, le brahmanisme prit le dessus, il faut croire, puisque, malgré les héritiers légitimes qui ne manquaient point, le chef des brahmes put faire élever son neveu à la suprême puissance.
Enfin, en 638 de notre ère, le buddhisme reprend faveur, grâce aux livres de théologie rapportés de Ceylan, qui fournirent des moyens d'instruction et de propagande religieuse.
La révolte des Néacs, ou des aborigènes, contre leurs dominateurs, vers la fin du vu* siècle, pourrait bien être une explication des premières dégradations subies parles monuments alors existants.
Les Kmers, et surtout ceux de la secte des Préams, disent toujours sans autres explications : « Nous sommes venus du nord. » Les Préams prétendent, en outre, provenir des sept grands ascètes brahmanes que Indra plaça auprès de Prca-Ket-Méaléa pour le guider dans l'administration de son royaume.
Nous croyons reconnaître dans cette tradition une légende indoue bien ancienne, sur laquelle s'appuient encore les brahmes de l'Inde pour prétendre que leurs aïeux sont également venus du nord, et qu'ils étaient venus sept pénitents qui formèrent la souche dont sont sorties les différentes générations de brahmes.
La légende indoue ajoute que ces sept grands pénitents furent sauvés du ^déluge par Vichnou. Manou, le savant législateur des Indous fut sauvé par la même main divine. Les savants européens ont comparé Manou à Noé, et ils ont supposé que les sept pénitents, dont il s'agit, étaient les sept lils de Japhet, dont quelques-uns durent aller s'établir dans l'Inde par la voie de la Tartarie, et qui devinrent les prêtres et les législateurs de cette contrée habitée jusque-là par des peuplades sauvages.
Cette communauté d'idées concernant leur origine, que Ton renconlrc chez des peuples aujourd hui si éloignés les uns des autres, et qui ont rompu depuis bien des siècles toute espèce de relation, nous parait être une preuve de l'identité de leur origine.
Pour déterminer l'origine d'un peuple elle degré de parenté qui peut exister entre deux peuples donnés^ avec seulement la partie de l'ethnographie qui concerne le teint et la conformation physique des individus, il faudrait avoir à sa disposition plusieurs vrais échantillons, plusieurs types parfaits de chacune des races, afin de les comparer entre eux. Or, s'il est possible de se procurer des sujets de race pure dans l'Inde, la chose est moins aisée dans le sud de l'Indo-Chine, le pays du monde où la fréquence des croisements a produit la population la plus polychrome qui se puisse voir.
Néanmoins, en prenant en bloc le peuple khmer, celui qui est retiré dans l'intérieur, loin des grands centres et des bords du fleuve où la population a été toujours très mélangée, il est possible^ selon nous, d'avoir un terme de comparaison suffisamment exact pour nous permettre de l'utiliser dans le sujet que nous traitons.
D'abord, nous sommes forcés de contredire, dès en commençant, ceux qui pour prouver l'origine mongole des Khmers, ont été forcés d'inventer qu'ils s'étaient brunis au contact des sauvages du sud de l'Indo-Chine et des Malais. Cette assertion n'a été qu'un artifice destiné a fortifier une hypothèse purement gratuite. Non, sûrement, les Cambodgiens n'ont point bruni par suite d'une infusion quelconque dans leurs veines d'un sang indo-chinois ou océanien ; c'est le contraire qui a eu lieu, et si quelqu'un est coupable d'avoir noirci les peaux dans cette contrée, ce sont les Khmers considérés, avec juste raison, comme les moricauds de l'Indo-Chine.
La plupart des étrangers qui ont décrit les Khmers n'ont guère vu que les princes, les mandarins, les notables et la population très mélangée des centres fréquentés dès longtemps parles autres Asiatiques. A cette opinion, nous opposons celle des habitants eux-mêmes, qui se connaissent sans doute mieux que nous pouvons nous autres les connaître, et qui ont fait une classification raisonnable des Indo-Chinois, en se basant sur la coloration de la peau. Voici le tableau indiquant d'une manière générale le teint de chacune des races, en commençant par la plus foncée :
l** Les Khmers elles sauvages du nord et de l'ouest (Samrès, Cuois et Pors), qui ont été de tout temps mêlés aux Cambodgiens;
2** Les sauvages de l'est (Phnongs,Stiengs), qui sont considérés comme assez purs ;
3^ Les Malais et les Chams, tous mahométans et aujourd'hui bien confondus ;
4*Les Siamois;
5" Les sauvages Chroais et Rodés, fixés très à Test, sur les confins de Tancien Ciampa et que Ton dirait croisés de Cliams et d'Annamites ;
6** Les Laotiens ;
7° Les Annamites ot, enfin,
8 Les Chinois.
Nous trouvons, pour notre compte, que cette classification, établie d'un commun accord par les indigènes de la presqu'île indo-chinoise, est vraie et qu'il faut l'admettre comme règle générale, malgré les nombreuses exceptions qui sont dues aux causes que nous avons en partie indiquées.
Cela étant posé, nous allons essayer de décrire les Cambodgiens qui se rapprochent le plus de leur race originelle, c'est-à-dire ceux qui passent à bon droit pour être les moins croisés*. Le volume du crâne des Cambodgiens est généralement faible et assez souvent pointu. Le front est allongé et dégarni; la distance entre les tempes est courte; le front devient encore plus étroit et fuyant vers le haut; le frontal est très incliné, autant de signes caractéristiques qui les rapprochent des Indous des castes inférieures. Leurs cheveux sont noirs, forts et roides, mais rarement frisés ; ils ne sont pas très fournis, mais ils sont solides, ne tombent presque jamais et ne blanchissent que dans l'âge avancé.
Les yeux des Khmers sont noirs d'ordinaire, mais nous en avons vus de l)leus et môme de verts ; ils sont généralement petits, point allongés ni bridés, ni obliquement disposés. Les pommettes sont moyennement saillantes ; le nez est peu proéminant à la racine, mais il se développe vers l'extrémité et atteint une dimension moyenne; il est tantôt aquilin et tantôt aplati, mais les narines sont presque toujours dilatées. La bouche est un peu grande, mais pas mal faite ; les lèvres sont épaisses sans exagération et on les trouve môme fines chez quelques sujets; les dents, moyennes comme grosseur, sont solides et très blanches ; les oreilles assez fortes et un peu écartées du crâne ; le menton est étroit et assez souvent rentrant et, enfin, les traits généraux sont communs.
On trouve des profils européens, où, pour parler scientifiquement, aryens ou caucasiques, à côté d'autres qui sont plats et qui se présentent, avec tout ce qu'ils contiennent, dans le môme plan vertical. Les vrais Cambodgiens ont de la barbe, et Ton s'en aperçoit lorsqu'on visite
' Voir page 177.
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la populalion des forêts et des contrées montagneuses, qui la laissent pousser librement, tandis que les citadins, ceux surtout de la capitale, l'épilenl constamment avec une pincetle. Nous reconnaissons aussi qu'il y a une foule de Cambodgiens qui n'ont pas de barbe du tout, mais cette particularité ne suffit pas à établir qu'ils sont mongols, car nous pouvons assurer que les quelques cenlaiues de descendants de la colonie
Plg-n
Rouet du Camlodge.
portugaise qui se Bxa près de Oudoug il y a environ deux siècles, n'onl pas plus de barbe à cette heure que les descendants en ligne directe de la race mongole. Dans tous les cas, la barbe ne vient aux Khmers que vers l'âge de trente-cinq à quarante ans.
Le mamelon chez les Cambodgiennes se présente presque toujours sous une forme conoïde allongée; il est plus large à la base, plus long et plus pointu que chez les femmes annamites et surtout que chez les Européennes.
Les Khmers ont les épaules larges^ le buste beau, le système musculaire bien développé ; les pieds et les mains sont plus petits, à corpulence égale, que chez les Européens, les attaches sont fines, les ongles forts, mais beaux néanmoins et portés longs.
Les jambes chez la plupart des Cambodgiens sont droites et le mollet bien placé; mais on remarque aussi des jambes arquées, résultat certain de la mauvaise habitude prise par quelques mères de porter, ou de faire porter leurs enfants, jusqu'à Fâge de huit ou neuf ans, à califourchon sur la taille ou sur les épaules. Ce vice de conformation, qui n'est pas naturel chez eux, a été pris, bien à tort, pour un signe de race. La couleur de la peau est le vieux bronze reluisant, mais on rencontre beaucoup de sujets qui sont plus bruns encore et dont la peau se rappix)che beaucoup de celle du nègre. Chez certains, la peau est rugueuse, écailleuse, et quelquefois couverte de grandes plaques blanchâtres de forme arrondie, suite de la lèpre blanche ou alphoîde dont le sujet lui-même a été atteint, ou qu'il a eu par transmission de ses parents.
Les Khmers sont généralement grands, robustes, bien faits et bien droits; ils ont peu d'embonpoint et nous avons vu, en parlant de leurs mœurs et de leurs coutumes, que les ventrus ne sont pas admirés comme en Chine, par exemple. On rencontre, chose à noter, très peu d'individus difformes, ou infirmes, ou simplement voûtés.
Les Cambodgiennes sont de grosses femmes joufflues et vulgaires comme traits. Jeunes, elles sont gentilles et même gracieuses, mais leurs membres se développent rapidement dès Tâge de dix-huit à vingt ans et leurs traits grossissent en proportion. Cependant, il n'est pas rare de trouver parmi elles de fort belles personnes aux traits délicats et distingués. La démarche des Cambodgiennes est plus naturelle que celle de leurs voisines les Annamites, par exemple, qui s'en vont balançant les bras de façon h faire croire que leurs membres sont à articulation libre comme ceux d'un pantin.
Nous avons dit que les sauvages de Test n'avaient pas la peau aussi franchement foncée que celle des Khmers; ils ont un teint pâle, mat et terreux qui leur est particulier et qui semble écarter toute idée de parenté avec ceux-ci. Le même fait a été observé dans l'Inde où il existe, paraît-il, dans les montagnes et les forêts de la côte du Malabar quelques peuplades sauvages dont le teint est moins foncé que celui des Indous.
Nous avons dit que les Kliuiers aisés, habitant les grands centres, qui mènent une vie d'intérieur, étaient moins foncés que ceux qui pèchent ou qui s'occupent de travaux agricoles. Pour fixer les idées, nous dirons que le type des derniers revient à celui des habitants du centre de Flnde, et le type, ou le teint des autres se rapproche de celui des Indoug du nord de Flndoustan. Les habitants du Boutan surtout ressemblent aux Cambodgiens clairs, qui sont les moins nombreux. Ces dernières catégories d'individus ont quelque chose de la race mongole ou thibétaine.
Pour se convaincre que les Rhmers ont reçu de Tlnde, ou emporté en émigrant de ce pays, leur religion avec les superstitions qui l'accompagnent, leurs fêtes principales, leur organisation sociale, politique et administrative, leur législation, leurs mœurs et leurs coutumes et, en un mot, leur civilisation, il n'y a qu'à relire les différents articles dans lesquels nous avons essayé de traiter ces divers sujets.
Leur écriture diffère trop de celle des Chinois, et par suite de celle des Annamites, pour qu'il soit possible d'établir le moindre rapprochement entre elles; et, bien que nous n'ayons aucune compétence pour traiter une pareille matière, nous avons des raisons de croire que les caractères employés par les Khmers actuellement, de môme que leur langue, sont d'origine sanscrite et pâh.
Nous verrons dans les annales que Prea-Thong, le premier roi des Khmers, ordonna qu'on cessât d'employer les caractères sanscrits qu'on remplaça par les caractères kham, ou kam, que les lettrés actuels prétendent être les caractères pâlis et qui servirent, disent les annales, à écrire la langue nouvelle des Khmers composée de sanscrit, dé pâli et de cham.
Nous savions que beaucoup de mots de la langue cambodgienne étaient sanscrits ou pâlis et qu'un grand nombre d'autres avaient leurs racines dans l'une ou l'autre langue, mais nous fûmes surpris d'apprendre qu'on y avait introduit aussi des mots chams. Après vérification, nous avons reconnu que, en effet, il y avait dans les deux langues quelques expressions communes. Nousdonnerons plus loin deux tableaux comparatifs des langues parlées par les différents peuples de l'Indo- Chine et, en attendant, nous croyons utile d'indiquer à cette place quelques mots usuels absolument communs aux Cambodgiens et aux Chams «
FRANÇAIS
CAMDODGIEX.
CHAM
affiche
bangram
pongram
annonces
chomréap
chongrap
argent
prac
préac
arroyo
prêc
borec
boite
prââp
paap
bonzerie
khdey
khdi
bougie
tien
dién
capital (argent)
dom
dom
carte à jouer
hier
bier
cheval
se
asô
confus
phdas
padas
colon en fleurs
khién
khién
coussin
kép
kôp
dessin
conmur
comnur
douane
coi
goi
fanal
com
gom
habit
au
au
île
Cd
paca
imbécile
prul
brul
intelligence
prachnha
prachnha
lac
bong
bong
lit
cré dec
cré dis
mandarin
namon
lomun
marché
phsar
phsa
mieux (santé)
crombo
grombo
navire
capal
capal
occupé ((Hro)
rovol
rovol
opium
aphién
api lien
parler
nijéay
nijai
piège
chong
jong
sac
carong
carang
sourcils
anchom
khchom
table
toc
toc
troupeau
foiig
phong
voiture.
rotéa.
rodéa.
Une raison probante, selon nous, que les Rhmers sont étrangers au sud de rindo-Chine, c'est qu'ils sont environnés de peuples civilisés, ou sauvages, ayant des langues assez différentes, mais qui toutes sont toniques, tandis que le cambodgien se parle recto-tono. Ainsi, les Siamois, les Laotiens, les Annamites, les Cliams et les sauvages Samrès, Pors, Cuois, Phnongs, Stieugi, Rodes, Chréais, Canchos, Prous, par* lent des langues différentes, à tendance monosyllabique, comme le khmer, mais plus ou moins à tons. L'arrivée des Siamois et des Lao-
liens dans la presqu'île est postérieure à celle des Rhmers ; mais selon les annales, les légendes et la tradition, les autres peuples dont nous venons de parler, habitent le pays depuis les temps les plus reculés. Or, il est permis de croire que si les Rhmers avaient été comme ceux-ci aborigènes de cette contrée, ils n'auraient pas pu avoir une langue de tous points si différente de celles des peuples qui les enceignaient de toutes parts.
Le calendrier desKhmers est tout indien, et leur numération d'origine sanscrite. Nous ne dirons rien ici de l'architecture ancienne des Rhmers, ce sujet devant être traité avec développement dans un chapitre spécial; mais nous pouvons dès ce moment annoncer que cette architecture est indoue, elle aussi, comme tout ce qui touche de près ou de loin à la race intéressante dont nous nous occupons.
Nous déduisons de ce que nous venons de dire que les Rhmers sont présumablement d'origine indoue, mais qu'ils ont subi une foule de croisements dont les plus certains, par ordre d'ancienneté, sont : celui avec les autochtones, considérés comme sauvages aujourd'hui et relégués dans les montagnes et les hauts plateaux; celui avec les Chams; celui avec les Chinois, qui comme commerçants ou cultivateurs sont établis au Cambodge depuis les temps les plus reculés; celui avec les Malais, très anciens aussi dans le pays; celui avec les Annamites, qui ont débordé sur le Cambodge il y a deux siècles passés et qui finiront petit à petit par en chasser les Cambodgiens; enfin, le croisement avec les Portugais, qui est le plus récent et le moins important.
Il est possible que dans les premiers siècles de leur établissement dans le sud de la presqu'île, les Rhmers aient été visités par des hordes de Mongols et de Thibétains, car justement à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire pendant les deux ou trois siècles qui précédèrent l'ère chrétienne, de grandes luttes intestines désolèrent les contrées du centre de l'Asie et déterminèrent le débordement des peuples du nord vers l'occident et l'orient, et aussi, sans doute, vers le sud, c'est-à-dire vers l'Indo- Chine.
Nous avons souvent demandé aux savants cambodgiens si le mot Campuchéa ou Rampuchéa, par lequel on désigna à l'origine l'empire khmer, ne contenait pas une révélation. On peut, en effet, sans s'écarter d'aucune règle, décomposer le trisyllabe ainsi : Ram-puch-chéa, dont le sens littéral, exprimé en langue vulgaire, serait celui-ci : noble ou heureuse race de Ram. Cette race, ou plutôt ce peuple de Ram ne
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proviendrait-il pas, disions-nous, de la grande province de ce nom, une des qualre grandes divisions administratives du Thibel^ celle qui est silui^e au sud-est, qui a pour chef-lieu Tsando, grand centre fondé à rinlersection des rivières Dza-tcliou et Om-tchou, qui se réunissent au sud de la ville et forment le grand fleuve Ya-Iong-kiang, qui traverse du nord au sud le Yun-Nan, le Laos, le Cambodge et la Cochinchine française sous le nom deMCcong?...
Le nom de Crung-Kampuchéa, ou de royaume de la noble race de Kam^ n'aurait-il pas été imposé à cette époque par une migration considérable, et momentanément victorieuse, de Thibétains? Et, enfin,. ces Thibétains, qui sont plus foncés de teint que les Mongols proprement dits, n'auraient-ils pas laissé, en se retirant, une partie de leur contingent qui s'est mêlé et qui est aujourd'hui confondu avec les vrais Khmers, qui vraisemblablement viennent de Touest?...
Nous n'avons pas trouvé un seul lettré qui admit l'élymologie que nous donnions du mot Kampuchea, ce qui revient à dire qu'ils rejetaient les conséquences que j'en avais tirées. Ces messieurs assurent que Kampuchea vient du sanscrit ou du pâli et qu'il faut le traduire ainsi : Kampu
qui veutdire eau, et chéa, qu'on peut traduire par naître, sortir de
De sorte que d'après cela, il faudrait traduire Crung-Kampuchéa de cette manière : royaume ou contrée sortie nouvellement des eaux, c'està-dire de nouvelle formation, ce qui était vrai à cette époque éloignée.
Les rois indous s'asseyaient sur des nattes, ou sur de beaux tapis déployés directement sur le sol, ou bien sur des estrades un peu élevées au-dessus du parquet, ou s'accroupissaient leurs officiers et leurs sujets. Les empereurs mongols avaient des trônes élevés, dominant bien davantage les sièges des subalternes. Les anciens rois khmers adoptèrent les deux systèmes, c'est-à-dire qu'ils avaient, et que leurs successeurs ont encore aujourd'hui, le vrai trône mongol surmonté d'un parasol à sept étages, à côté du sofa peu élevé des rajahs indous^ qu'ils préfèrent parce qu'il est infiniment plus commode pour s'allonger et pour dormir.
L'habileté des Khmers à travailler les métaux, à niarleler, emboutir, repousser en jolis dessins ou ciseler l'or et l'argent, à tisser de belle soie, est une raison de plus, ajoutée à tant d'autres, qui fait penser qu'ils sont d'origine indoue.
Le roi actuel du Cambodge, s'appuyant nous ne savons sur quelle autorité, a prétendu que sa famille, qui est extrêmement ancienne au Cambodge, était originaire de Puren-Noseai (Bénarès).
Entablement il'Angcor-Vat. Dessin de M. Oriol.