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LES MISÈRES D'UN RICHE PAYS

Budget d'une famille de mineurs .

Depuis le jour où j'avais entendu Bouveri dire : « Mieux vaut mourir de faim en combattant que de mourir de faim en travaillant », je m'étais bien promis d'étudier sur place les con-

LES CEST-JOttRS DE MONTCEAU-LKS-MINEB 178

— Neuf cent qualre-vingt francs cinquante par an, dis-je, a mon interlocuteur.

— Ça doit être ça, me répliqiia-t-ïl, car, quand le iravail donne, nous mêlions de côté quatre cents francs par an.

— Combien gagnez-vous donc?

— Oh ! une moyenne de quinze a seize cents francs par an. -

A ce propos, voici le tableau des salaires selon l'âge des ouvriers de Montceau-les-Mines.

Dès qu'il est en âge de descendre dans la mine, l'adolescent gagne 1 fr. 20 par jour; à 15 ans, il gagne 1 fr. 50, à 20 ans de 2 fr. 50 à 4 fr., à 25 ans et au-dessus 4 fr. à 7 fr.

Les femmes gagnent de 1 fr. 40 à 2 fr. par jour.

La femme mariée qui travaille est une grande, très grande exception. Restent les deux exceptions que j'ai signalées plus haut concernant : 1° le loyer. Beaucoup de mineurs sont proprié' laires, la mine leur ayant avancé la somme nécessaire pour faire construire, somme restituée par une relenue de 10 pour cent sur les

Jaires, les affranchit de toutes règles d'économie, de prudence, de prévoyance.

— La révolution est proche, leur disent les meneurs. Le capital sera bientôt à voire merci.

Et l'endoctriné dépense tout ce qu'il gagne.

Quand sa poche est vide, il achète à crédit.

L'homme ne quitte pas le comptoir du débitant, la femme ne quitte pas le comptoir du marchand de fanfreluches. Quant aux enfants, ma foi ! je ne sais trop comment on les élève ici, mais on en conduit très souvent au cimetière sous le petit manteau rouge de la libre-pensée.

Ces pauvres gens auront un réveil terrible !

En attendant, il est bon de souligner leur dernière désillusion. On parlait beaucoup chez eux d'une grande conférence-meeting qui devait être faite à Paris, au Tivoli-Waux-Hall. Jules Guesde et Jean Jaqrès, un instant réconciliés, devaient prêcher pour les grévistes de Montceau . Jules Guesde avait, paraît-il, répondu.

On connaît la réponse de Jaurès.

— J'ai un mal de larynx qui me lient muet « pour quelques mois ».

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e pelite I* révolution.

Pourquoi ? Pour qui ? Ils ne ie savent pas, mais ils la veulent. J'ai recueilli la pensée des ronges venus s'installer au café des jaunes. C'est stupéfiant ! Il y avait la un gars de Roanne, un de ces gars actifs el décidés. Comme je discutais aveu lui de l'opportunité de la révolution, il me répondit :

— Moi, je la veux la révolution, parce que je suis une victime de la compagnie depuis 1886. Et. si je veux la révolution, c'est que je sais qu'elle peut réussir.

— Réussir?.,. Voyos donc à Chaloo ?

Alors le petit gars de Roanne — un libertaire

— fit de sa voix doucereuse : ■ — Non, camarade, non ; à Chalon, ils n'ont pas fait le coup... ils n'ont pas su le faire,., mais nous, nous saurons !

Alors je voulus raisonner; — Bon I vous

180 LE ROTÀUHË SOCIALISTE

faîtes la révolution !... Vouscasseztoul... vous jetez tout par terre.

— Oui !

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Pour diriger la mine... les ingénieurs, les mécaniciens ?

— Nous mettrons des hommes à nous !

— Sauront-ils ?

— Oui!

— Alors, c'est qu'ils seront plus forts que vous... Or, ceux-là seront vos nouveaux maîtres.

— Nous les remplacerons par d'autres.

— Et si vous n'en trouvez pas ?

Cette fois, comme l'homme était embarrassé, il se mit à me parler de ses voyages, de son beaufrère et, en fin de compte, il me dit :

— Roldes fera comme Robespierre.

La réponse était curieuse. Pour la compléter, je n'hésitai pas à faire un cours d'histoire aux quatre lascars. Je n'omis rien. La lutte avec Danton, sa mort, la réaction, Thermidor et Robespierre se suicidant, se ratant et finale-

oire frad raou-

Projeta.

II est bien probable dès à présent qu'une reprise partielle du travail aura lieu. Quand? Nul ne le sait. Et comment se fcra-t-ellc?

Parmi les ouvriers qui reprendront le travail, beaucoup habitent dans des hameaux éloignés de la mine, pour la plupart dans le voisinage de socialistes dont l'irréductibilité pousserait bien jusqu'à l'assommade.

Que fera le gouvernement ? Laissera-t-il assassiner sur les chemins solitaires ces ouvriers usant d'un droit reconnu si souvent à la tribune par M. "Waldeck-Rousseau.

18 mars.

IftS il ROYAUME SOCïALIsf*

Une sonnerie de clairons emplît la place de la grève, une sonnerie brillamment soutenue par un roulement sec des tambours.

— Eh 1 eh I mais ce n'est pas la sonnerie habituelle des sociosl

— NonI c'est mieux...

Et l'on se précipite aux fenêtres... Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, dans la rue Carnot, un régiment défile, clairons et tambours en tête, un régiment de ligne... un vrai régiment. Il passe h la place même où déniait, une heure avant, la troupe bariolée de rouge des socialistes.

ier enthousiaste crie :

ie :

s les deux 1

CE LAFINt

ndarmes, bataillons de fandragons, et les rouges qui

— rr

1ÉS CEUT -JOURS DE MONTCEAU-LES-MMBS 183

patrouillent aussi, une badine d'une main, un parapluie de l'autre, sous une pluie ballante, dans la boue, ballus par un vent froid, tout ça forme un tableau mélancolique et désespérant.

Vrai, la mesure est comble ! Une lassitude énorme se trahit. Il est visible que jaunes ou rouges appellent de tous leurs vœux une reprise du travail.

Au coin des nies, on voit, abrités, bien mal d'ailleurs, contre les murs, de pauvres gars grelottant sous l'averse. Certes, ils ont la cravate rouge au cou ; mais ils n'ont pas dans les yeux cette insolence, cette fierté rogue qui caractérisent le terrible champion des revendications ouvrières.

Ils ont, ces pauvres, évidemment, la tête perdue. Depuis deux longs mois, on leur assène sur le crâne des phrases retentissantes. Ils les ruminent, et, malgré leur bon vouloir, ils ne parviennent pas à les digérer. On leur a parlé de révolution, de collectivisme, de droits ouvriers, — toujours de droits, jamais de devoirs. Et cependant eux, dans leur petite jugeotte, ils

savent, ils pensent qu'ils ont des devoirs. Et, malgré la soupe populaire qui pourrait, au pis aller, leur assurer la vie, ce qu'ils veulent, ce qu'ils espèrent, c'est l'occupation de ces mains depuis trop longtemps immobilisées dans leurs poches.

Ah! si je racontais toutes ces conversations prises par moi au bord des routes, au coin des rues, toutes ces inlerwiews lamentables de gars désorientés!

Est-ce la peine ? Non ! Les événements répondent pour tous. Il n'y a plus de manifestations à Monlceau-les-Mines.

Voici, tout net, le mot de la situation. Je l'ai recueilli sous le porche de l'hôtel de ville.

Deux hommes étaient là, les épaules serrées.

— Eh bien, leur dis-je, il ne fait pas bon

dehors ?

— Fichtre non ! me répondit l'un d'eux, et il ferait meilleur dans la mine !

Patience ! proche est la rentrée.

Il n'est que temps d'ailleurs.

Nous pourrions, avec pièces probantes à lap-

— Parbleu ! L'étranger n'est pas internationaliste !

Nous le savions déjà !

$0 mars.

REPRISE DU TRAVAIL Dernier effort de l'adjoint Gtougon.

Le travail est repris. Le ciel n'était pas avec les grévistes qui manifestèrent pendant deux mois sous la pluie. Aujourd'hui, le ciel est avec les travailleurs. C'est à l'aurore d'une belle matinée de printemps que l'acte décisif s'est accompli dans le petit hameau des Allouettes.

Le secret avait été bien gardé. Toutefois, dans l'attente d'un dénouement si souvent annoncé par Roldes, les bandes à gourdins avaient continué leurs patrouilles nocturnes. Aussi la stupéfaction fut-elle grande parmi les sentinelles socialistes, quand, vers six heures du matin, elles virent des pelotons de gendarmerie à cheval

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