UNE GRÈVE AU CREUSOT S
Ceux qui restent.
Ils sont de plusieurs sortes. :
Charleux leur dit bien : « Quittez le Creusot ! » Mais comment le pourraient-ils, ceux qui n'ont ni vivre ni couvert? De l'évaluation même de M. le maire, il y aura ici cette semaine en juillet 1900, au Creusot, six cents hommes sans emploi, et j'ajouterai même sans métier. Pour la plupart, ce sont des manœuvres, des bras, des bras, et rien de plus. Où iraient-ils et qui voudrait les employer. Leur chemise rouge effraie. Je n'insiste pas. Si des troubles naissent de nouveau au Creusot, ils auront pour cause cette légion de jeunes gens que la faim commence à tenailler.
Il y a aussi ceux qui restent pour travailler. Ils sont la majorité. Attachés au Creusot par des souvenirs de famille et d'enfance, c'est leur patrie ; ils se sacrifient pour elle.
Voilà, tel qu'il est, le Creusot. Un pays de poussière, de fumée, de chaleur et d'ennui. Le
travail n'y est plus joyeux, car on prévoit la rareté des commandes. L'usine traverse donc une crise. C'est un nouveau Creusot qu'il faul refaire. La besogne est ardue, car le commerce de la ville est atteint dans ses forces vives.
Peux qui partent.
Les gars à chemises rouges, aux pantalons à patte, restent, les bons ouvriers s'en vont.
J'étais à la porte, ce matin. Un individu, proprement habillé, se présente au guichet.
— Donnez-moi, dit-il, pour la caisse d'épargne, une feuille de remboursement intégral s'il vous plaît?
Nous causons. C'est un ouvrier ajusteur. Il quitte volontairement l'usine et m'assure qu'il y en a plus d'une centaine dans son cas.
— Savez-vous, me dit-il, que la vie n'est plus tenable ici ! On est toujours dans la bagarre, il n'y a que des chourineurs ou des gendarmes. Je m'en vais. J'aime mieux gagner moins et être plus tranquille.