‹ Le royaume socialiste: choses vuesChapitre 5 sur 41 · LA TOURNÉE MILLERAND · texte numérisé non relu

LA TOURNÉE MILLERAND

Ce qui n'empêche pas les assistants d'applaudir avec frénésie... de confiance.

La ville de Lens, illuminée, regorge de monde. Partout des musiques. Une nuit pure. Un temps doux. Les estaminets sont bondés de consommateurs. On mange en plein vent, friture et charcuterie. On danse à tous les coins de rues. Quand Ton ne danse pas, Ton chante. Un organiste accompagne ce refrain, vendu deux sous :

Salut à vous, ministre du commerce, Vous qui voulez semer l'égalité.

Lens et Bruay, saluez la bienvenue

De Millerand, père des ouvriers.

Jetons lui des fleurs partout, et, dans la rue,

A pleines mains, jetons-lui des lauriers.

On vend comme du pain ces « lauriers » à deux sous la page. Ce sont les lauriers de César.

M. Basly, au théâtre, s'adressantà son peuple, n'a-t-il pas dit, devant le préfet, le général, le procureur delà République, etc., etc. :

— Allons, citoyens, un ban en l'honneur du

ministre socialiste que nous possédons dans nos rangs aujourd'hui !

M. Miilerand, comme le dictateur classique, est possédé par ses légions plus qu'il ne les possède. I) a aussi ses courtisans. Oyez plutôt ! C'est sur la grande place. La foule s'entasse au pied de l'estrade ministérielle. Le dénié va commencer. M. Miilerand regarde tout ce peuple d'un lorgnon disirait. Alors, un conseiller municipal monte quelques marches. Il se tourne vers le ministre et lui jette, en s'inclinant, cette phrase flatleuse autant que ridicule :

— Il n'y avait pas tant de inonde à Carnot !

DEUXIÈME JOURNÉE Les dessous d'un voyage.

Qu'on le veuille ou non. le voyage du ministre du commerce restera, pour une grande partie des populations du Nord, comme une grande manifestation triomphale du socialisme,

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comme une grande défaite du prétendu capitalisme bourgeois.

Il s'ensuit donc, en dépit des affirmations répétées de M. Millerand, qu'un antagonisme demeure aigu, sournois. L'état de solidarité, que le ministre déclare existant entre patrons et ouvriers, n'est qu'une illusion décevante. En voici la preuve :

Il y avait un conflit à propos de la visite aux mines de Bruay. Ce conflit avait pour cause^ moins une question de préséance, qu'une hostilité sourde que l'élément socialiste de Bruay entretient contre la société concession* naire. Gomme un certain nombre de présentations, de remises de médailles devaient se faire à Bruay, une partie de la municipalité crût devoir proposer, appuyée par M. le sénateur Leroy, la salle du cercle des ingénieurs, plus spacieuse que la mairie. Cela fut accepté, en principe. Mais Cadot veillait. Le citoyen Cadot, candidat malheureux aux élections municipales, est vice-président du syndical des mineurs. Il déclara tout net à M. Basly, député et président

du syndicat, que les présentations se feraient à la mairie, et non au cercle des ingénieurs.

Le vrai Basly.

Cette situation tendue, dès l'arrivée du ministre à Arras, s'aggravait à Lens. Là, sur le quai de la gare, M. Basly prit à^pftrt le souspréfet de Béthune, M. Lapeine, et lui dit :

— Où la remise des décorations se fera-t-elle ? à Bruay, monsieur le sous-préfet?

M. Lapeine, très digne, sous son uniforme, répondit au député socialiste :

— Mais, monsieur le député, au cercle, je crois... M. Leroy m'a déclaré que...

— Je m'en f... de M. Leroy! dit avec véhémence M. Basly, coupant la parole au fonctionnaire. Nous irons à la mairie.

— Mais... la place?

— La place? .. tant pis... Voilà trente ans que la Compagnie est au pouvoir ! Au lieu de bâlir de beaux cercles, elle aurait mieux fait de construire une mairie ! Comment ! elle touche

dividendes, nous ! Voyez ce que nous avons fait ici, pour la réception, avec nos ressources !

11 oublait, M. Basly, qu'il avait l'argent de la municipalité de la commune.

Alors, M. le sous -préfet ne sait que répondre.

— Moi je ne sais pas.... ça dépend de ce que fera le ministre.

— Le ministre, reprit de plus belle M. Basly, il fera ce que nous voudrons. Ici, il nous appartient.

— Mais.... insinua le sous-préfet, s'il y va ? — ' S'il veut y aller il ira tout seul, conclut

rageusement M. Basly.... D'ailleurs Cadol sera prévenu.

Celte altitude du maire de Lotis, jet Lo un jour tout nouveau très imprévu sur ce voyage sensationnel. : Tout le reste disparaît! Discours humanitaires, hommages aux religieuses, décorations aux travailleurs, bonnes paroles à l'armée, au clergé, aux fonctionnaires.... tout cela c'est la monnaie courante des déplacements ministé-

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