‹ Le Ruelle mal assortieChapitre 3 sur 6 · I. Cette douce Philaphtie a un grand pouvoir sur les âmes · texte numérisé non relu

I. Cette douce Philaphtie a un grand pouvoir sur les âmes

Philaphtie ou Philaftie, dugreccpiXauxia (amour passionné de soi-même) est un mot rare que Marguerite a employé aussi en ses Mémoires (éd. Guessard, p. i, ligne 3). Elle l'emprunte à Equicola, secrétaire

d'Isabelle d'Esté, marquise de Mantoiie, et qui avait écrit un traité fameux sur l'Amour : Lihro di natura d'amore di Mario Eqincola novamente stampato et con somma diligentia corretto, Venise, 1536, traduit sous le titre : Les six livres de Mario Eqiticola d'Alveto autheur célèbre. De la nature d'amour tant humain que divin ei de toutes les différences d'iceluy Remplis d'une profonde doctrine meslée avec facilité et plaisir, Imprimez de ce temps plusieurs fois en Italie et maintenant mis en François par Gabriel Chappuys, Tourangeau, Paris, 1584. Cette passion que l'on a pour soimême et qui dépasse toutes les autres est, dit plaisamment Equicola, fort naturelle, « car le genouil est plus près de la jambe » (trad. Chappu3-s, p. 308^.)

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2. Antheros. Chappuys, le traducteur d'Equicola écrit indifféremment Antheros ou Anteros, mais la meilleure forme est Anteros. Guessard, qui s'en rapporte au Dictionnaire de Trévoux (note de la page 6) , n'explique pas le rôle d'Anteros. Il faut, dit Marguerite à sa bête de somme, qu'une « vertu secrette » agisse pour vous ; autrement à vous bien prendre, vous estes plustost digne de ma haine que de mon affection. Qu'en pensés vous ? Croies vous que l'Antheros que vous élevés augmente ainsy mon amour et qiie leurs mutuels regards (de l'Eros et de l'Antheros) et leurs volontés réciproques contribuent à leur accroissement ?... » Pour rendre intelligible ce passage fort alambiqué, il faut le rapprocher d'une page où Equicola commente Themistius, homme d'État et néo-platoni-

ci en du iv^ siècle de notre ère (trad. Chappu3^s, 1. II, chap. IV, p. 116'' et 117^). Vénus, qui a un fils unique, Éros, plus beau qu'elle, s'étonne qu'il ne croisse pas « en grandeur et stature », et eUe va consulter l'oracle de Thémis, car celui d'Apollon n'existait pas alors à Delphes. Et Thémis répond : « Certainement il ne me semble que vous ayez bien comprins la nature et l'esprit de l'enfant. » Un vrai amour peut d'aventure être né seul, mais il ne peut croître seul, « parquoy si tu veux qu'il croisse, l'aide et moyen d'Anteros t'est nécessaire, lequel par un mutuel amour corresponde à la bienveillance. La nature des frères sera telle que l'un sera cause de faire croistre l'autre, se regardans et respectans mutuellement et germant d'égalle plante. Si l'un défaut sera besoin

que tous les deux défaillent ». Vénus convaincue met au monde Anteros, et aussitôt Eros grandit et étend ses ailes. Il croît ou diminue selon le secours qu'il trouve en son frère, dont la présence lui est indispensable. Anteros, de son côté, trouve force en l'accroissement d'Eros, et, quand il le voit devenir petit, « il est fâché et languissant de desplaisir ». — « Temistius par ces propos, conclut Équicola, dénote que quiconque veut estre aimé doit aimer aussi, car si l'amour n'est réciproque au mutuel, il défaut incontinent. »

Marguerite raffine à son tour et précise ; elle veut dire que si son mignon ne l'aime pas de la même façon qu'elle l'aime, c'està-dire, esprit, corps et cœur, et non pas, comme il le fait, corps et cœur, on peut craindre que l'Eros, qui est né en elle.

souffrira de manquer de l'aide de l'Anteros, qui est en lui.

3. Soupirs, pâleur et larmes des amants. Encore un emprunt à Equicola (trad.

Chappu3^s, p. 234''-237). « Doncqucs entre les autres principaux membres nous croyons que le cœur sente le soucy ou la sollicitude ; quand nous sommes en peine et fâcherie, nous tirons l'esprit et vent du profond de l'estomac, d'où procède le souspir... Quand cela advient le poulmon se levé, parquoy le souspir est un mal qui procède de luy (du cœur)... Quand donc l'amant est en méditation et pensées de la chose désirée, le cœur s'emplit de fâcherie et d'ennu}^ pour le désir de jouir d'icelle. » Mais, comme dit Marguerite, il peut y

avoir des soupirs d'autre nature. « Le soupir n'est autre chose qu'une haleine unie et entrelaissée, laquelle demoure en l'estomac et puis est envoyée dehors avec

mouvement Il est causé pour Vimheçil-

lité de vertu (de vigueur) et dur té des instrumens qui servent au vent », c'est-à-dire par un défaut de la respiration .

«... L'amant, pensant ne pouvoir obtenir la chose aymee se désespère en soy mesme et à cete heure là, la chaleur se retire au dedans et laisse les parties du dehors froides... Un tel mouvement advient le plus souvent quand nous sommes en la présence de l'aymée : Car /d cœur venant à soufrir, nous souspirons et tout le sang court à l'aide de son origine pour défendre son auteur : de manière qu'ayant abandondonné les veines, nous nous trouvons

pasles, tremblans et froids.

Et pour ceste cause les Poètes tiennent que la couleur pasle est propre aux amants... »

« Il faut aussi et est nécessaire que quiconque demeure en tristesse envoyé dehors l'humidité par les yeux pour ce que les yeux sont de la nature de l'eau. » Les médecins et les physiciens estiment que les larmes sont causées par les « superfluitez », dont une partie « avec le sang va par les veines des estremitez qui touchent les yeux ; de là vient la nature des larmes. Celles qui procèdent de l'ire et mescontentement, pour estre affections du cœur, courent de ces parties là en haut ; celles qui viennent pour autre cause, dérivent et procèdent du cerveau par les conduits

supérieurs Les larmes démontrent et

signifient un cœur tendre et bénin

On peut faindre les larmes, mais un

peu d'espace de temps ».

Marguerite suit de très près le texte d'Equicola, mais elle le résume, l'élague et le clarifie.

4. «... Vous fériés bien mieux d' empiéter le temps à lire VEquicola, Léon Hebrieu ou Marcel Ficin. », c'est-à-dire Equicola, Léon l'Hébreu et Marsile Ficin. Ce sont trois des grands classiques de l'amour platonique. Avec Bembo, le cardinal, qui n'est pas nommé ici, et Balthazar Castiglione, l'auteur du Cortegiano, ce manuel des perfections des gens de Cour, qui mériterait de l'être, la liste serait complète des

théoriciens, qui, pour me servir d'une expression de Montaigne, voulaient « artialiser » la nature.

Sur Mario Equicola, voir la note i et consulter Mrs Julia Cartwright, Isabelle d'Esté, marquise de Mantoue, traduct. et adaptât, par M"^^ Y,m. Schlumberger, Paris, 1912, p. 6, 154, 157 et passim.

Léon Hébreu, savant rabbin et médecin de la fin du xv^ et du commencement du xvi^ siècle, était fils d'Isaac Abravanel, un juif portugais, bon financier et copieux exégète, et il se prénommait Juda, dont l'équivalent chrétien est Léon. Ses dissertations sur l'Amour parurent à Rome en 1535 et ensuite à Venise en 1541, chez les fils d'Aide, sous le titre : Dialogi de Amore, composti per Leone medico di natione Hchreo et dipoi fatto christiano. Ce sont

trois dialogues entre Philon et son amante Sophie (la Sagesse) sur l'essence, l'universalité et la nature de l'amour. Il y en eut au xvi^ siècle deux traductions françaises, l'une de Pontus de Thiard, 1551, et l'autre du seigneur du Parc (Denys Sauvage), Champenois, Paris, 1580.

Le Florentin Marsile Ficin, médecin, théologien et lettré, est le cor^^phée de tous les néo-platoniciens de la Renaissance. Il a traduit toute l'œuvre du « Divin Platon » ; il l'a expliquée et commentée. Il en a tiré une théorie de l'amour que, réunis à la villa de Careggi, chez Laurent le Magnifique, sept Florentins, en même nombre que les convives du célèbre Banquet, exposent et débattent. Ainsi le rapporte Marsile Ficin lui-même : Marsilio Ficino Sopra lo Amore 0 ver' (ovvero)

Convito di Platone, Florence, 1544, que Guy Le Fèvre de La Boderie a traduit du « toscan en françois » sous le titre de VHonneste Amour, 1578, et qu'il a dédié à la reine de Navarre. On voit combien Guessard se trompe (p. 8, note 3), quand il suppose que La Boderie a traduit le Liber de vohiptate de ^larsile Ficin, œuvre de jeunesse en latin, et qui est non un commentaire du Banquet de Platon, mais un exposé du sentiment des diverses écoles philosophiques de l'antiquité sur le plaisir {Marsilii Ficini... Opéra, t. I, p. loii sqq.)

5. Je sçay vos anabaptistes déduits. Les anabaptistes imposaient un second baptême aux adultes, ne trouvant pas celui de l'enfance efficace. Marguerite veut dire

peut-être que Bajaumont ne se contente pas du premier baptême d'amour administré par sa royale maîtresse et qu'il prétend à une autre initiation, comme si le premier sacrement ne lui suffisait pas. L'habitude qu'elle avait de mêler le sacré et le profane rend cette interprétation vraisemblable — ou bien encore peut-on croire qu'elle emploie l'épithète d'anabaptiste, c'est-àdire d'hérétique, d'ultrahérétique, comme s}Tion5rme de coupable, de criminel, de même que les femmes du peuple dans la région de Nîmes traitent un méchant petit drôle d'hérégé (hérétique).

6. La tour d'airain d'Acrise eioit bien mieux fermée que vostre chambre; et toutefois Jupiter entra dedans. Acrise. Il faut

lire probablement Acrisie. C'est la fameuse Danaë, que son père Acrisius, roi d'Argos, avait enfermée dans une tour d'airain, pour l'éloigner de tout contact, un oracle lui ayant prédit que le fils qui naîtrait d'elle le tuerait. Jupiter passa, sous forme de pluie d'or, à travers les murs et les grilles, et il eut de la recluse un fils, qui fut Persée.

La forme Acrise ou plutôt Acrisie est assurément très rare. Le Thésaurus lingiiae latinae, Teubner, t. I, 1900, col. 432, lignes 57-58, n'indique comme référence qu'un certain Sulpicius Lupercus Servastus, dont on sait seulement qu'il a écrit une élégie en 42 vers,Z)^ cnpiditate,et une ode Saphique en 12, De Vetustate. On trouvera cette œuvre infime dans les Anthologies et, par exemple, dans les Poetae

latini Minores de Wernsdorf, publiés par Lemaire, Paris, 1824, t. Il, p. 293, avec quelques hypothèses sur ce poète inconnu, p. 195-196.

Après avoir flétri la passion de la masse des hommes pour le gain, Sulpicius Lupercus cite entre autres cas celui de Danaë :

Sic quondam Acrisiœ in gremium per claustra

[puellae Corruptore auro flitxit adtilterium.

(C'est ainsi qu'autrefois à travers les portes closes l'or corrupteur permit à Jupiter adultère de se couler dans le giron de la jeune Acrisie.)

A moins que Marguerite n'ait relevé ce distique dans quelqu'une de ses lectures françaises, il faut lui supposer une connaissance rare de la littérature latine, car

il est perdu dans les œuvres érudites de ce temps. Vinet (Elias Vinetus) qui, le premier, découvrit les vers de Sulpicius Lupercus Servastus dans un manuscrit lyomiais des Œuvres d'Ausone, les publia avec elles. Or, parmi les livres de Marguerite, Quentin Bauchart, Les Femmes bibliophiles de France, t. I (1886), p. 151, n» 21, cite un Ausone : Aiisonii Opéra a J. Scaligero et E. Vineto recognita, Genève, 1598.

A défaut de Vinet, elle a pu avoir en main Tune des deux éditions de (Pierre Pithou) : Epigrammata et poematia vetera, Paris, 1590, 1. I, p. 27, vers 7 et 8, ou (Genève), chez Jacques Chouet, 1596, 1. I, p. 22.

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