‹ Le rythme de la vieChapitre 3 sur 85 · PREFACE XXV · texte numérisé non relu

PREFACE XXV

franchie enfin des nuages qui pesaient sur sa grâce native et couvraient d'un voile de deuil son immortelle jeunesse, redevienne capable de refléter en images glorieuses l'éternel drame qui s'agite, se développe, s'enrichit et s'exalte au cœur indomptable de l'humanité. C'est pourquoi on voit nos poètes, — des jeunes gens, des jeunes femmes, — s'exalter, comme au temps de la Renaissance, en un commun désir de vérité et de beauté. Un frais souille, venu de l'Italie et de la Grèce, enchante et rajeunit l'imagination du vieux monde. Le Nouveau Monde lui-même se réveille au doux appel des Muses.

Le respect de la vie renaît de toutes parts, sans ôter à la mort son caractère auguste et sa religieuse majesté. En maintes rencontres, — soit par la plume en des écrits qu'encouragea plus d'une amitié indulgente, soit par la parole devant des auditoires bienveillants — l'auteur du Rythme de la vie a repris, modeste disciple des maîtres de la Pléiade, les articles du programme* énoncé par Joachim du Bellay dans sa Défense et illasiration de la langue française. Et voilà que le brusque sursaut de l'humanisme italien, ressuscité d'un tombeau où quatre siècles de servitude semblaient avoir scellé pour toujours sa pierre sépulcrale, a réveillé l'humanisme français. Le procès in-

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tenté à la Littérature par un troupeau barbare, avec la connivence de quelques littérateurs dégoûtés, égarés ou démodés, ne pouvait aboutir qu'à la confusion des accusateurs et à l'hilarité des juges, tout joyeux d'absoudre. Les Lettres françaises, réintégrées dans leurs droits e1 prérogatives, revendiquent leur domaine, qui ne saurait être borné que par les limites de la vie universelle. Rien de ce qui est humain n'est étranger à leur invincible désir de progrès et d'harmonie. Quiconque travaille et souffre peut se réclamer de leur bienfaisance et invoquer leur doux réconfort. L'action intellectuelle et morale du génie français peut s'étendre à force d'impérieuse bonté, partout où il y a des hommes, et qui pensent, et qui sentent, et qui souffrent. Il n'est point de question publique ou privée, point de conflit politique ou de « cas de conscience » qui ne puisse recevoir la clarté du « miroir magique », inépuisable ressource de lumière, de vérité et de beauté.

Il faut que l'élite s'efforce d'aboutir à l'accord parfait de la vie et des livres, et que chaque artiste réalise en soi l'union, encore plus intime, de l'art et de la vie, — de telle sorte que l'iÀme humaine soit, pour ainsi dire, le centre d'une harmonie permanente où les figures passagères de notre changeante exis-

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tence pourront se métamorphoser, se styliser, prendre des formes immortelles. La création poétique est une victoire sur la mort; c'est la perpétuelle genèse d'une vie supérieure, incessamment renouvelée à l'aide des matériaux informes que le poète recueille dans le champ de son expérience visuelle. Le poète est un c< animateur » qui, par la puissance de son verbe et par la vertu isolatrice de son style, sauve de la caducité tout ce qui tombe sous ses sens, et se hausse à la faculté presque divine, d'immortaliser la mort ellemême. La victoire du poète est surtout le prix de sa lutte héroïque contre la mortelle brièveté des sensations humaines. L'écriture est pour lui un moyen de fixer l'instable, de saisir l'insaisissable, d'exprimer presque l'ineffable, et de conserver autant que possible, ce qui périt en nous à chaque heure du jour. Ilavxa pizi Ce que nous aurons ainsi sauvé de la caducité fatale où tant de lumières se sont éteintes, où tant de bonheurs se sont évanouis, restera quand nous aurons passé.

Testament collectif des générations éphémères, la poésie s'enrichira d'autant plus, que les nouvelles conditions de la vie offriront de plus en plus, à l'humanité qui regarde et qui écoute, les moyens de traduire ou de transposer tout ce qui brille à nos yeux

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OU vibre à nos oreilles dans le monde extérieur. Ne voyons-nous pas s'agrandir magnifiquement le spectacle de ce monde ? Aujourd'hui, la réalité universelle nous sollicite et, pour ainsi dire, nous palpe, nous saisit par des tentacules innombrables. Désespéronsnous de plier le désordre apparent de nos sensations nouvelles aux lois permanentes de la Raison et de la Beauté? Pourquoi renoncer à la joie et à la consolation de feuilleter la nature comme un album afin d'y trouver des motifs de divertissement pittoresque? Un bouquet, parfois, suffit à résumer un paysage. Et l'on voudrait, à certains moments, oublier dans l'arôme enivrant des roses les rancœurs d'hier et les menaces de demain. On s'abandonne à des rêves nostalgiques, à des visions de terres lointaines. On voudrait refaire le périple d'Ulysse, d'escale en escale, sur cette glorieuse mer, dont le bleu miroir, jonché de lilas, de mauves et de violettes, a reflété le geste impérieux des héros et recueilli le premier sourire d'Aphrodite naissante. Etre libre! Partir, du côté de l'aurore ou du soleil couchant, vers des horizons pleins de mirages ! On voudrait se réfugier, parfois, dans l'immémoriale Asie, berceau de notre race, et contempler, là-bas, — dans l'immuable sérénité de ces jardins d'Orient où les ruines sont si vieilles, que les hommes,

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à coté, paraissent toujours jeunes, — la nouveauté fleurie du vieux monde, nnvitas JJorida mnndi... On songe à ces paysages de Palestine où, du haut des minarets, la cantilène du muezzin appelle les musulmans à la prière, tandis que la voix légère des campaniles s'égaye en carillons d'argent, sous la fixité bleue du ciel oriental, pour convier les chrétiens à l'allégresse des heures bénies. On voudrait connaître, autrement que par les récits des pèlerins, ces hautes vallées du Liban où le silence de la solitude n'est troublé que par le souffle du vent dans les grands cèdres et par les cloches des lointains monastères, se répondant à travers l'espace, de l'angélus de l'aube à l'angélus du soir, comme les voix idéales d'un invisible paradis.

Quelle joie, et aussi quel labeur pour ceux, pour celles qui savent tout regarder et qui voudraient tout rendre, dans la fête infinie et innombrable où l'univers immense encadre démesurément notre destinée si courte ! Le poète ébloui devra se reprendre vite et se maîtriser soi-même, afin de s'appliquer à varier les effets de son art conscient et de son style multiforme, procédant tour à tour par des frottis de couleur ou par des papillotis de nuances, et s'ingéniant à inventer des tons nouveaux, des valeurs neuves pour rendre exactement le modelé d'un relief, la fuite d'une pers-

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pectlve, l'intense vibration de ces paroxysmes de clarté qui embrasent l'orient, et aussi l'évanescence presque imperceptible des teintes dégradées, dans les ciels décolorés par le déclin du soleil. Certains aspecls du décor de montagnes qui cerne d'azur, d'or, d'argent, de carmin, d'hyacinthe et d'améthyste l'horizon d'x\thènes sont presque intraduisibles par la plume et par le pinceau. Il y a, dans cette féerie unique au monde, quelque chose de diapré, de jaspé, de marbré, de moiré, un chatoiement, des ombres colorées et des illuminations nuancées, pour qui l'on trouverait malaisément des tons sur la palette ou des mots dans le dictionnaire. Il faut trouver ces tons cependant, il faut trouver ces mots, afin de fixer l'impalpable diversité du spectacle que nous voyons se préciser, puis s'effacer dans la beaulé du jour et ressusciter, plus merveilleux encore, se spiriLualiser et, pour ainsi dire, s'évaporer dans la transparence des nuits constellées. La mode des voyages lointains et des pèlerinages littéraires est, en somme, aux yeux des philosophes, une agréable et intelligente façon d'aimer les métamorphoses de la vie universelle. Mais est-il nécessaire d'aller si loin pour rencontrer des occasions d'extase? Tout près de nous, chez nous, au printemps, les vallées sont regorgeantes de hautes herbes, où s'épanouit,

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çà et là, en bouquets de feu d'artifice, l'ardente splendeur des coquelicots et des boutons d'or. Sans sortir de chez nous, sans quitter notre pays de France, ne pouvons-nous pas, en été, par les rampes des collines, suivre les sinuosités d'un sentier au-dessus duquel pendent, en surplomb, des toutîes de genêt dont les fleurs lumineuses ressemblent aux flammes d'un candélabre allumé? Les moissons de nos plaines ondulent, sous l'azur de l'été, en vastes boules d'or ensoleillé. Sur nos montagnes, harmonieusement coloriées de vert, de jaune et de pourpre par le feuillage des hêtres et des chênes, mêlé aux floraisons des bruyères, des ajoncs et des airelles, on respire un air pur, aromatisé par la fine senteur du thym et de la marjolaine. En France, il y a des journées brillantes et tièdes; nous pouvons rajeunir notre art aux sources mêmes de notre vie nationale et régionale; nos paysages seront, tour à tour, ensoleillés de vive lumière, voilés d'ombre ou nuancés de clair de lune, au gré des heures et des saisons qu'égayent ou attristent la face humaine selon les traits de notre race et la figure de notre pays. La France a, de tout temps, attiré la prédilection des voyageurs, et s'impose irrésistiblement à leurs nostalgies, parce que, de toutes les régions de la tei-re, c'est peut-être la plus habitable, la plus civilisée, la

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mieux accommodée aux besoins et aux désirs de l'hunianilé et, pour ainsi dire, la plus humaine. N'est-ce point cette impression que jadis éprouva Le Tasse, lorsqu'il vint demander à notre ciel indulgent une lumière douce et à nos jardins un coin d'oml)re, de paix et de réconfort? Ce grand poète admira comment Ja France, reconnaissante au labeur de l'homme, récompense au centuple l'espérance du laboureur. Le Tasse n'était point disposé à glorifier la France aux dépens de sa patrie. Pourtant il a chanté l'aimable cours de nos rivières claires et souples, la mollesse des pelouses vertes au penchant des collines, sur les rives de la Seine ou de la Loire. Il aima le frisson de nos peupliers, aux premiers rayons de la lune, dans le clair-obscur des soirs légers.

Quelles perspectives, désormais ouvertes à la nouvelle poésie! L'étendue des contrées lointaines s'offre à son audace conquérante, en même temps que les profondeurs du sol natal où sont nos morts, et où s'enracinent nos affections les plus chères. D'un exotisme vagabond, malheureusement limité par l'irrémédiable exiguïté de la terre habitable, elle va, par un choc en retour, aux intimités du régionalisme, à la louange du foyer, à la célébration de la maison paternelle, inépuisable en délices. Il n'est pas nécessaire d'être un

Shakespeare pour goûter le recueillement d'un Stratfordsur-Avon. Heureux les poètes, lorsqu'ils possèdent, quelque part, sur la vaste terre, un endroit où reposer leur tête et apaiser leur cœur !

Une poésie qui ne pourrait pas être comprise et sentie par tous serait un luxe inutile. Ce fut autrefois la destinée des poètes français, d'aller de château en château, de maison en maison, de chaumière en chaumière, porter la parole salutaire qui aide à vivre, et qui corrige par les réparations du rêve les torts de la réalité. Admirable apostolat de la poésie française! Cette poésie, autrefois, aima le plein air et les grandes routes. Nos trouvères s'en allaient par monts et par vaux, le long des routes aventureuses, sous le ciel libre et spacieux où se risquait l'essor de leur chanson. Regardez-les cheminer, ces infatigables pèlerins de l'idéal : ils vont, sans savoir où, la besace au dos, la viole en bandoulière, la joie aux lèvres, la plume au toquet. Le havresac qui courbe leurs épaules est tout plein de belles choses, et leur mémoire est riche en beaux dictons. Dans leur sac, sur des cahiers de parchemin que coloria le pinceau des imagiers, ces pauvres coureurs, suspects aux bourgeois cossus et aux marchands sédentaires, conservent un trésor plus précieux que les couronnes des rois ou que les reli-

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quaires des cathédrales. Au chevalier qui passe, masqué de fer et comme raidi dans son armure, au pèlerin qui se plaint des longueurs de l'étape, au chasseur haletant qu'attirent les sources fraîches, au vieillard que hante le regret des soleils disparus, au jeune homme que meurtrit une blessure d'amour, à la vierge dont la candeur hésite au seuil de la vie, les poètes offrent un viatique dont la grâce efiîcace soutient merveilleusement nos courages, enhardit nos résolutions, soulage nos fatigues, adoucit nos rancœurs, endort la souffrance humaine et répand la divine floraison de l'idéal sur les misères de la réalité. Le trouvère a enfermé dans ses poèmes l'essaim surnaturel des fantômes qui nous aident à vivre. Il sait la vieille chanson, toujours jeune, qui est douce comme le miel, et que rajeunit sans cesse, sur la voie douloureuse oii tout semble mourir, le miraculeux renouveau de l'humanité dolente, plaintive, indomptable...

De la beauté, de la bonté, du bonheur, voilà ce que la poésie nouvelle, s'il plaît à Dieu, donnera aux élites et aux multitudes. Je voudrais qu'on saluât le poète nouveau par ces mots que j'ai lus, comme un conseil d'allégresse et d'espoir, sur une très ancienne tombe, en mon pays natal : Salue, o hvtiliœ dalor ! « Salut, ô donneur de joie ! »

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La littérature, comme toutes les créations humaines, comme toutes les institutions sociales, se propose de rendre les hommes meilleurs et plus heureux. Hors de là, quel serait son but? Cet objet élevé s'impose à nos ambitions littéraires, surtout lorsque nos sentiments, nos impressions, nos pensées échappent à la prose et se haussent au ton de ce langage rythmé qui confère une si éminente dignité aux paroles humaines.

Honorons les poètes, lorsqu'ils nous parlent de nousmêmes, de nos joies, de nos douleurs, de nos espérances, et que, pleinement conscients de leur mission supérieure, résolus à dire tout haut ce que le plus humble d'entre nous pense tout bas et sent au fond du cœur, ils se proposent de donner une voix à nos idées confuses, à nos sentiments inexprimés, à toutes les volontés inachevées et inconscientes qui s'agitent au fond des âmes, — bref de nous aider à vivre en vivant de notre vie, en sachant s'attendrir de nos émotions, partager nos tristesses, s'inquiéter de nos destinées! Ils sont des bienfaiteurs qui viennent au-devant de nous, apportant des fleurs et des feuillages dont ils embaument et fleurissent notre chemin. Souhaitons la bienvenue à ces compagnons de bonne route. N'est-ce pas une surprise touchante, que de voir, au début de ce siècle qui commença durement, les plus jeunes d'entre eux se consacrer à

l'allégeance de nos petites misères ou à la consolation de nos grandes douleurs? Ils ont entendu la protestation infinie de la souffrance humaine. L'instant où le sort nous a jetés est propice aux divines douceurs de la pitié et de la tendresse. La plupart des Français, malgré leur héréditaire besoin de guerre civile, sont d'accord pour comprendre, sinon pour déclarer que la littérature, dominant de très haut le tohu-bohu des cohues bourdonnantes et vociférantes, doit être ouvrière d'harmonie et de bonheur. Qui de nous ne souhaite qu'un rayon de poésie vienne éclairer le visage des travailleurs, au sortir des poussières de l'atelier et des ténèbres de la mine ? Ce qu'il nous faudrait à tous, c'est l'équilibre des pensées, l'ordre qui aboutit à la maîtrise de soi, le sens des lois éternelles. Ah ! si nous pouvions décréter la naissance d'un nouveau Gœthe, d'un poète souverain, tranquillement et puissamment occupé de toutes les questions contemporaines, maître de l'idée et du verbe, accueillant aux doléances de ceux qui sont gênés par le contrat social, mais doué d'une éloquence assez efficace pour réduire au silence les récriminations frivoles de ceux qui s'insurgent contre certaines clauses, imprescriptibles, de ce contrat! En tout cas, les poètes nouveaux, quels qu'ils soient, auront une opinion sur les redoutables pro-

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blêmes qui occupent la conscience des justes et l'esprit (les sages. Ils refuseront de chercher la perfection de l'art ailleurs que dans les grands sujets qui sont l'aliment des grandes âmes.

Les Romantiques du siècle passé chantaient surtout leurs propres fureurs et emplissaient l'air de leurs gémissements volontiers égoïstes. Les nouveaux poètes éviteront les gaietés excessives et rechercheront plutôt les consolantes sérénités. Leurs yeux, souvent voilés de larmes précoces, laisseront errer sur le monde un regard très doux, qui s'arrêtera moins aux discords évidents et actuels qu'aux secrètes promesses d'accord final. La poésie augmentera, multipliera nos facultés, en nous aidant à comprendre ce qui jadis insurgeait contre le sort nos inutiles rébellions. Elle justifiera la maxime du stoïcien impérial qui adressait aux lois universelles cette prière ingénument sublime : « 0 monde ! ce qui est en harmonie avec toi l'est aussi avec moi*,.. »

Nous aimerons de plus en plus la beauté, l'harmonie et, comme disait Platon, Veiirythfnie, jusqu'à vouloir que cette vertu des choses ordonnées soit le premier apanage de la Cité moderne, réparée avec les marbres sacrés de la Cité antique. Une sympathie ardente et

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