‹ Le rythme, la musique et l'éducationChapitre 2 sur 37 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

engagés sur la voie que je leur traçais, n'ont encore parcouru que les premières. Ils se rendront compte que l'idée générale qui a présidé à la conception et à la construction de mon système est que l'éducation de demain doit avant tout apprendre aux enfants à voir clair en eux-mêmes, puis à mesurer leurs capacités intellectuelles et physiques d'après une comparaison judicieuse avec les efforts de leurs prédécesseurs, — et les soumettre à des expériences leur permettant d'apprécier leurs propres forces, de les équilibrer et de les adapter aux nécessités de l'existence individuelle et collective.

Il est insuffisant de communiquer aux enfants et aux jeunes gens une instruction générale fondée uniquement sur la connaissance de ce qu'ont fait nos aïeux. Les éducateurs doivent s'appliquer à leur fournir les moyens à la fois de vivre leur propre vie, et d'harmoniser celle-ci avec celle des autres. L'éducation de demain est toute de reconstruction, de préparation et de réadaptation; il s'agit pour s'y préparer de rééduquer les facultés nerveuses, de faire connaissance avec le calme, la réflexion et la concentration d'esprit, et d'autre part, d'être prêt à obéir aux commandements inopinés dictés par la nécessité, à réagir sans trouble, à donner le maximum de ses forces sans résistance ni contradictions.

Plus que jamais l'humanité aura besoin, en ces temps de reconstruction sociale, de la rééducation de l'individu. L'on a beaucoup discuté et écrit sur les modifications qu'apporteront fatalement à l'esprit social et artistique de demain, les troubles graves qui nous empêchent actuellement d'avoir une vision nette et claire des gestes à accomplir demain, pour le maintien de nos idées de culture. Il me semble qu'avant tout, il s'agit d'apprendre à nos enfants à prendre conscience de leur personnalité, de développer leur tempérament, de libérer de toute résistance leur rythme de vie individuel. Plus que jamais il convient de leur enseigner les rapports entre l'âme et l'esprit, entre le subconscient et le conscient, entre les qualités d'imagination et de réalisation. Concepts et actes ne doivent pas être localisés. Une éducation s'impose, qui règle les rapports entre nos forces nerveuses et nos forces intellectuelles. A peine sortis des tranchées, les soldats doivent être à même de continuer la lutte sous d'autres formes; et dans nos écoles, il faut que nos éducateurs se préparent dès aujourd'hui à lutter contre certain fléchissement de la volonté et de la confiance, et incitent par tous les moyens possibles les générations nouvelles à combattre, en la mesure de leurs pouvoirs personnels, pour prendre possession d'eux-mêmes et se trouver prêts à mettre toutes leurs forces réalisées au service de la société future.

Au point de vue artistique, je prévois que les efforts individuels continueront à intéresser l'opinion publique, mais il me semble qu'un besoin d'union et de collectivisme forcera beaucoup de personnalités apparemment éloignées de l'art, à se grouper pour l'expression de leurs sentiments communs. Et dès lors, un nouvel art naîtra,

fait du concours de multiples aspirations à l'idéal, de vouloirs différents, mais prêts à s'unir pour l'extériorisation commune des sentiments. Et dès lors, le rôle d'une éducation psycho-physique, basée sur la culture des rythmes naturels, sera, de par la volonté peut-être irraisonnée de tous, appelée à jouer un rôle important dans notre vie civique. Nous aurons au théâtre des pièces où le peuple jouera un rôle souverain et interviendra comme entité, au lieu de collaborer comme comparse. Nous nous apercevrons alors que toutes nos idées courantes touchant la mise en scène théâtrale, ont été forgées par le souci de l'individu et non par la connaissance des ressources d'une foule agissante. Nous nous rendrons compte qu'une technique nouvelle du groupement des masses s'impose, que les efforts géniaux d'un Gémier ou d'un Grandville Baker n'ont pu encore complètement réaliser dans le domaine lyrique. Et c'est précisément la connaissance approfondie de nos synergies et antagonismes corporels qui nous donnera la formule de l'art futur de l'expression des sentiments par la foule. C'est la musique qui fera le miracle de grouper cette foule, de la dissocier, de l'animer comme de l'apaiser, de r« instrumenter », et de r« orchestrer », selon les principes d'une rythmique naturelle. Une éducation des sentiments intérieurs lui permettra de les extérioriser en commun au prix de nombreux sacrifices individuels. Et de nouvelles musiques naîtront qui auront le pouvoir d'animer les masses, de leur enseigner les multiples façons de contrepointer, de phraser, de nuancer les périodes d'ordre sonore, créées en vue d'une extériorisation plastique. Tous les essais de rénovation de la danse sont actuellement insuffisants. Une nouvelle danse et une nouvelle musique vont certainement surgir, inspirée l'une et l'autre par la connaissance des innombrables ressources du corps humain, en connexion intime avec tous les besoins d'idéal, d'émotivité et d'expression stylisées 'que, seule, peut concrétiser une musique dictée par les impérieuses nécessités de dynamisme et d'agogisme qu'imposent les fluctuations du tempérament humain.

Je consigne en certains chapitres mes observations sur les façons multiples d'interpréter corporellement les lignes musicales sonores. Mais je tiens, en cet avantpropos, à faire connaître dores et déjà ma conviction intime, qu'après la guerre, les générations nouvelles éprouveront la nécessité de se grouper pour l'extériorisation de leurs sentiments, et qu'un art nouveau est appelé à naître, créé spontanément par tous ceux qui considèrent la musique magnifique et puissante comme l'animatrice, la stylisatrice du geste humain, — et celui-ci comme une émanation éminemment « musicale » de nos aspirations et de nos volontés.

E. Jaques-Dalcroze.

Août 1919.

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