L INITIATION AU RYTHME
pas nécessaire. Or cette éducation complète ne s'opère actuellement ni dans les cours de musique ni dans ceux de gymnastique. Elle est pourtant de la plus impérieuse nécessité. Tout maître de piano a remarqué que l'élève autorisé récemment à mettre le pied sur la pédale a plus de peine à le retirer qu'à le poser, et à le poser sur le temps faible que sur le temps fort. L'habitude et l'exercice répété triomphent de cette inaptitude du pied à s'isoler de l'influence de la main et cette éducation spéciale s'accomplit tout naturellement chez les élèves bien doués. Mais les autres, est-il bien sage de confier à la bonne Nature (comme on dit) le soin de les éduquer ? Et les rythmiciens-nés n'arriveraient-ils pas eux-mêmes plus rapidement au but si leur éducation musculaire avait été entreprise avant le début des études instrumentales ? De même pour les élèves violonistes, dont le bras qui dirige l'archet a tant de peine à s'émanciper de l'influence de la main gauche, et qui a beaucoup plus de peine à se retirer de la corde sans anicroche qu'à s'y poser. C'est qu'un decrescendo d'innervation musculaire est beaucoup plus difficile à obtenir qu'un crescendo, de même que l'accélération graduée du mouvement est plus facile que son ralentissement.
Une autre raison importante vient encore nous convaincre que, pour éduquer l'homme au rythme, il faut exercer rythmiquement tous ses membres. C'est que l'enfant naît rarement polyrythmicien. Pour créer en lui le sentiment de la simultanéité de rythmes différents, il est indispensable de lui faire exécuter, à l'aide de membres différents, des mouvements représentant des longueurs de temps de durée différente. Cet exercice est indispensable pour la décomposition des mesures en fractions de temps toujours plus petites. Un membre, par exemple, exécutera des quarts de temps, un autre des huitièmes, un troisième des seizièmes; ou bien : un membre des quarts, un autre des quarts syncopés — et voilà ce qui nous fraie la voie pour arriver à la dissociation d'action et de perception, propre à nous faire exécuter et observer la polijrythmie.
Comme les rapports exacts du temps, de l'espace et de l'énergie nous donnent la forme du mouvement, mais que tout le rythme exige pour ses accentuations différentes, différentes formes de mouvement (en d'autres termes différents degrés dans la force), l'étude de la polyrythmie entraînera aussi celle de la poly dynamique.
Considérons une fois de plus le chef d'orchestre qui, d'une main, indique les nuances de force et de l'autre celles de grâce et de mollesse, et, en même temps fait exécuter des rythmes de durée différente, et nous aurons une image claire de l'alliance de la polyrythmie et de la polydynamique. Il est indispensable que le rythmicien possède une indépendance absolue des membres.
Pour nous résumer :
La musique est composée de sonorité et de mouvement. Le son est une forme du
mouvement, de nature secondaire. Le rythme est une forme de mouvement, de nature primaire. Les études musicales doivent par conséquent débuter par des expériences d'ordre motile. C'est rythmiquement qu'il faudra mettre en mouvement chaque membre séparément, — puis tous les membres simultanément, — enfin le corps de l'enfant tout entier, — en s'appliquant constamment à observer et à régler la forme du mouvement, c'est-à-dire les rapports de force, d'espace et de temps.
Comme la maîtrise de l'énergie est pour la parfaite réalisation des rythmes une nécessité essentielle, il faudra que les muscles fassent séparément et simultanément des exercices dynamiques, en prenant en considération toutes les gradations de force, les transitions successives et les contrastes soudains, — ainsi que les transitions simultanées faisant contraste et les contrastes simultanés.
Il faudra aussi que l'enfant introduise des intervalles de durée entre les mouvements à rythmer ou à mesurer, de façon à devenir conscient de ses facultés de représentation de rythme, et pour que naisse en lui la perception spirituelle des mouvements. L'on devra ensuite lui apprendre à discerner dans les rythmes sonores, ce qui est le mouvement et ce qui est la sonorité, à transposer les mouvements en sons, et les sons en mouvements corporels et plastiques. Ainsi s'aiguisera son attention, s'enrichira son expérience, s'affermira son jugement, et son oreille s'habituera à percevoir le rythme sans le secours des yeux, et une fois l'audition créée, à entendre le son sans le secours de l'oreille.
Grâce à ces divers moyens de former la conscience rythmique, l'élève aura appris les valeurs des temps et leur représentation écrite, les muscles respiratoires bien exercés seront entièrement à sa disposition et le moment sera venu où, sans danger pour sa voix, il pourra s'appliquer à étudier les tonalités.
Quand le sentiment tonal se sera à son tour formé grâce à l'expérience quotidienne de l'oreille et de la voix — alors seulement sera-t-il temps d'entreprendre l'étude d'un instrument. — - L'élève qui a pleine confiance en sa conscience du rythme et du son, possédant une riche expérience des formes de mouvement et disposant en maître d'un appareil musculaire bien exercé, peut vouer désormais toute son attention à l'instrument, et cette étude deviendra pour lui une joie, non plus une torture.
J'ai eu souvent l'occasion de remarquer, au cours d'auditions de mes chansons enfantines en divers pays, que l'enfant méridional possède naturellement le don de relier avec aisance des mouvements souples et gracieux mais manque de précision et de force dans les gestes énergiques et accentués. L'enfant du Nord au contraire possède le don naturel de scander les rythmes avec force à l'aide du geste, mais non celui d'équilibrer et de nuancer des séries de mouvements arrondis. — N'y a-t-il pas lieu de constater à cette occasion combien le caractère rythmique des musiques de tous
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pays est adéquat aux aptitudes corporelles de leurs habitants, et ne savons-nous pas que la grâce et la souplesse (comme d'autre part le manque d'accentuation continuée) sont l'apanage de l'esprit musical méridional, alors que les qualités musicales germaniques sont la carrure et la force d'accentuation, et leur défaut souvent la trop grande et rapide opposition du fort au doux, c'est-à-dire le manque de souplesse dans l'enchaînement des nuances ? — Or une gymnastique spéciale peut faire acquérir à l'enfant méridional la force d'accentuation, à l'enfant du Nord la souplesse qui leur manquent, à faire se pénétrer profondément les habitudes actives et les négatives.
Tous ces principes paraissent extrêmement simples, et c'est probablement à cause même de leur grande simplicité, qu'ils ne sont nulle part mis en pratique. Il semble en effet (pour citer la comparaison de je ne sais plus quel auteur) que l'on tienne à cette idée que « la musique est un tout artistique, une forteresse qu'il faut assiéger de tous les côtés à la fois. Les intendants qui font les honneurs de ce palais, s'efforcent de louer emphatiquement sa magnificence, sa splendeur et son immensité; ils insistent sur le nombre d'ailes et de dépendances qui en font partie, puis s'étonnent après cela qu'on appréhende de l'habiter, bien qu'ils l'aient eux-mêmes dépeint comme inhabitable et accessible à une élite seulement. Et pourtant il est ouvert à chacun, pourvu qu'on le mette en mesure de le visiter.... »
Il y aura sans doute des obstacles à la réalisation de nos idées. L'un d'eux pourrait bien être l'opinion des parents au sujet de l'éducation physique de leurs enfants. Ils sont sur ce point d'une jalousie extrême et semblent considérer la culture corporelle comme leur domaine exclusif. Que d'autres gens remplissent ces petits cerveaux d'idées qui ne correspondent pas du tout à leur manière personnelle de penser, les parents n'y prêtent pas grande attention. Ils ne voudraient pas, par contre, qu'on en usât de même avec le corps, lorsqu'on essaie de lui donner de l'équilibre, de le rendre vigoureux et souple et de lui prêter une grâce naturelle. La grâce corporelle, disent-ils, développe la coquetterie, mais sans ajouter que la grâce intellectuelle peut tout aussi bien produire la coquetterie de l'esprit !... Donner de la souplesse à l'esprit..., à la bonne heure ! Mais au corps ? A quoi bon ! Quelle étonnante contradiction ! Quand ce préjugé aura une fois disparu de la mentalité des parents et des directeurs d'écoles, le progrès musical s'accomplira de lui-même. Il serait au fond du devoir des éducateurs, de prendre avant tout en mains l'éducation des parents ! S'en trouvera-t-il beaucoup parmi ceux-ci qui prendront intérêt aux espérances et aux désirs des éducateurs, qui collaboreront avec eux et rêveront avec eux le même rêve d'avenir ?...
Hélas, il y a tant d'hommes qui ne rêvent pas et qui se contentent de dormir !