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LA MUSIQUE ET L'ENFANT

Les qualités fondamentales du musicien-né. — ■ Les rôles divers de l'oreille. — L'éducation musicale dès le bas âge. — L'influence du milieu. — Les nuances du rythme. — L'arythmie et sa guérison. — L'éducation de la sensibilité. — Quand faut-il commencer les études instrumentales ? — L'enseignement de la composition musicale. — L'émotion et la pensée. — Le piano et le chant à l'école. — Il faut apprendre aux enfants non seulement à traduire la musique, mais avant tout à l'écouter et à s'en pénétrer. — Les concerts d'enfants. — Influence des études musicales à l'école sur les progrès musicaux de la société. — Les idées éducatives nouvelles.

Il existe beaucoup plus d'enfants musiciens que les parents ne le croient. Le fait qu'un petit enfant ne s'intéresse pas à la musique, n'aime pas à chanter, ne marche pas d'instinct en mesure en suivant la musique militaire, se refuse énergiquement à prendre des leçons de piano, n'indique pas péremptoirement en lui une absence complète de musicalité. Souvent les aptitudes à la musique sont profondément cachées en l'individu, et ne trouvent, pour une cause ou pour une autre, pas les moyens de se manifester. C'est ainsi que certaines sources coulent sous terre, et n'en jaillissent à la surface que lorsqu'une pioche opiniâtre leur aura créé un chemin. C'est à l'éducation à aller à la rencontre de la musicalité de l'enfant. Comment cette musicalité se réveillet-elle dans les premières années ? Quels en sont les signes extérieurs ?

Pour être musicien complet, il faut avoir une bonne oreille, il faut avoir en outre de l'imagination, de l'intelligence et du tempérament, c'est-à-dire la faculté de ressentir les émotions artistiques et de les communiquer. En ce qui concerne les facultés auditives nous ne saurions trouver une meilleure définition que celle de Lionel Dauriac, qui écrit dans son Essai sur V esprit musical que l'oreille musicale est une « faculté de l'âme.... » En effet, il ne suffit pas de posséder le pouvoir de reconnaître et de différencier les sons pour pouvoir affirmer que l'on a une bonne oreille musicale. Il faut encore que les sensations auditives extérieures créent un état intérieur de conscience

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et d'émotivité. Il existe des musiciens à l'oreille merveilleusement exercée qui n'aiment ni ne ressentent émotivement la musique, d'autres imparfaitement doués au point de vue de l'oreille, qui sont de véritables artistes musiciens, capables d'interpréter et de créer.

Beaucoup de parents se figurent que le seul fait d'avoir une voix juste et claire implique le talent musical. Ce n'est pas toujours le cas. Chacun sait que c'est le rythme qui donne un sens et une forme aux juxtapositions des sons. Un enfant qui improvise avec une jolie voix des successions de notes non ordrées ni mesurées n'est peut-être pas plus musicien qu'un tel autre qui n'a pas de voix, mais qui improvise des marches bien rythmées sur le tambour.

L'on s'imagine communément que c'est la seule reconnaissance des noms et des rapports des notes entendues qui constituent une bonne oreille. C'est une erreur. Il est d'autres qualités de la sonorité que celle de la diversité d'élévation des notes. L'oreille doit apprécier les divers degrés de l'intensité sonore, du dynamisme, de la rapidité ou lenteur de succession des sons, du timbre, de tout ce qui constitue sous le nom de coloris musical la qualité expressive du son. Cette qualité, à mon sens, est celle qu'il importe le plus que l'enfant possède naturellement pour qu'on puisse bien augurer de son avenir musical. Il ne faut pas désespérer d'un enfant de six ans qui a peine à reproduù'e vocalement ou au piano des mélodies, si vous le voyez capable de reconnaître ces mélodies et s'il s'avère sensible aux gradations de la sonorité, aux contrastes de forte et de piano, aux changements de vitesse, autrement dit aux nuances musicales.

Souvent des parents disent : « Nous ne voulons pas faire faire d'études de musique à notre enfant; il a en effet malheureusement la voix fausse. » Or, en faisant chanter l'enfant, un maître avisé s'apercevrait que sa voix n'est pas fausse du tout, mais que tout bonnement il ne sait pas établir les rapports entre son appareil vocal et le son qu'on lui demande d'imiter C'est son oreille, qui est non pas fausse, mais paresseuse.

Qu'est-ce que jouer faux du piano ? C'est taper sur des notes qui ne sont pas

fj notées sur le cahier. Le musicien possédant la meilleure oreille peut — tel Rubinstein

— produire souvent des fausses notes sur le piano. Mais il sera tout de même meilleur

musicien que les si nombreux pianistes dont les doigts jamais ne s'égarent, mais dont

ni l'oreille ni le tempérament ne sont accordés.

Non initié naturellement aux justesses conventionnelles de l'harmonie, le petit

enfant n'entend le plus souvent pas si sa maman joue des accords faux sur le piano.

I Mais il importe que celle-ci lui fasse apprécier les nuances de la musique, lui fasse

éprouver si elle joue doucement, fort, en haut du clavier ou en bas, vite ou lentement,

de près ou de loin, legato ou staccato, qu'elle lui apprenne le crescendo et le diminuendo

en le plaçant derrière une porte qu'on ouvre ou ferme lentement pendant l'exécution musicale. Et encore, quand on va écouter la musique militaire, il sera bon de faire remarquer à l'enfant que chacun des instruments a une voix différente, que le gros trombone a une voix grave comme papa, que la clarinette parle comme maman et la flûte comme la tante Hortense.

L'erreur manifeste de beaucoup de parents, qui pourtant savent l'amour des enfants pour les histoires, est de ne pas penser à les intéresser à la musique en leur jouant de petits morceaux de genre imitatif, ou illustrant une histoire brève, ayant pour personnages des héros faciles à dépeindre musicalement, chevaux galopants, petites souris à la course menue et rapide, cloches carillonnantes, etc. Je connais l'intérêt énorme avec lequel les bébés pianistes écoutent jouer de brèves œuvres descriptives telles qu'en composèrent Schumann, Reinecke, Burgmein, Ingelbrecht, Déodat de Séverac, Fibich et consorts. Longtemps avant de savoir produire le son sur les touches, l'enfant est en mesure d'écouter la musique.

Et c'est là le meilleur moyen pour la maman — si elle sait agir d'une façon progressive, si elle sait s'arrêter à temps, au premier bâillement, — c'est là le meilleur moyen d'intéresser l'enfant à la musique, de la lui faire aimer, ce qui est indispensable. Car l'important, l'on ne saurait assez le répéter, c'est que l'enfant apprenne à ressentir la musique, à l'accueillir, à s'unir corps et âme à elle..,, à l'écouter non seulement avec les oreilles, mais encore avec son être tout entier.

Car les sensations auditives doivent être complétées par des sensations musculaires, des phénomènes d'ordre physiologique produits par l'influence enveloppante des vibrations sonores. Il est des sourds de naissance qui apprécient et différencient des morceaux de musique de divers styles grâce à des sensations d'ordre tactile, à des sortes de résonnances intérieures qui, selon la nature des rythmes musicaux, varient d'intensité et d'allure. L'oreille est très étroitement apparentée au larynx et il est certain qu'il y a des influences réciproques de la voix sur l'audition, de l'audition sur l'appareil vocal.

J'ai connu beaucoup de jeunes gens qui, à l'ouïe d'une sonorité, éprouvent une sensation musculaire dans l'arrière-gorge. Le fait de cultiver la voix renforce par conséquent les qualités de l'oreille, à condition, bien entendu, que l'on sache faire apprécier à l'élève les rapports entre les sons entendus et les pressions locales qui en résultent dans le larynx.

Le fait seul de penser à une mélodie, provoque dans la gorge les mouvements musculaires nécessaires pour l'émission vocale de cette mélodie. Il est donc bon pour développer l'oreille de l'enfant de cultiver aussi sa voix.

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L'influence du milieu joue un grand rôle. Vous savez la rapidité avec laquelle l'enfant prend les accents. J'ai connu à Londres un petit Anglais qui parlait français et anglais avec l'accent vaudois parce que sa bonne était vaudoise. Une gouvernante à la voix fausse peut avoir une très mauvaise influence sur l'oreille d'un enfant. L'on ne saurait trop recommander de veiller dès le premier âge à ce que l'enfant n'entende que de bonne musique. « L'éducation de l'homme commence à sa naissance » a dit Rousseau. « Les premières habitudes sont les plus fortes » a écrit Fénelon. Rollin raconte que les enfants romains étaient, dès le berceau, formés à la pureté du langage. Montaigne a écrit : « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance et notre principal gouvernement est entre les mains d'une nourrice. »

Dans son intéressant livre intitulé Z'Erfuca/ionmizsîcaZe^^), Albert Lavignac affirme sa conviction que « beaucoup d'enfants ne deviennent pas musiciens parce que l'incurie de leurs parents a étouffé leurs premiers instincts. Un père qui dès le berceau voudrait vouer sa fille à la danse, veillerait dès ses premiers pas à ce qu'elle n'ait pas les jambes torses. De même faut-il veiller à ce qu'aucune difformité ne se produise dans l'appareil de l'ouïe. »

Il est si facile de consacrer chaque jour quelques minutes à faire imiter par la voix du bébé, une note qu'on lui joue au piano, de lui trompetter le la du diapason tout en lui demandant de chercher avec le doigt la note du même son sur le piano. Le nombre est très grand des expériences auxquelles on peut soumettre des enfants en bas âge. Ces expériences sont nécessaires, car l'on ne saurait trop répéter que l'instinct musical ne se révèle pas toujours dans la prime enfance et que l'éducation peut provoquer son éclosion grâce à des recherches d'associations d'idées. J'ai écrit il y a vingt ans, de petites chansons pour les enfants, que je leur demandais de scander par des mouvements corporels. Eh bien, j'ai pu fréquemment constater que des enfants n'aimant pas la musique et détestant chanter finissaient par apprécier le chant grâce à leur amour du mouvement. Les deux éléments essentiels de la musique sont le rythme et la sonorité. Très souvent, c'est le goût pour le mouvement rythmé qui finit par faire aimer la musique à un enfant possédant peu de qualités auditives.

Or, la sensibilité est en relation directe avec la sensation. Etre sensible musicalement, c'est savoir apprécier les nuances non seulement de hauteur des sons, mais I aussi d'énergie dynamique et de plus ou moins grande rapidité des mouvements. Ces nuances sont appréciées non seulement par l'oreille, mais par le sens musculaire.

(1) Delagrave, éditevir, 15, rue Soufflot, Paris.

Berlioz à écrit un intéressant chapitre sur la nécessité de consacrer une partie de l'éducation musicale à l'étude du rythme. Il a prêché dans le désert — et c'est grand dommage. Car l'étude du rythme a non seulement comme résultat de développer l'instinct de la mesure, de la symétrie et de l'équilibre, mais encore — grâce à l'éducation du système nerveux qu'elle comporte — de développer la sensibilité. Si doué qu'un enfant puisse être au point de vue auditif, il ne sera jamais bon musicien s'il n'a pas de tempérament. Comme le dit le proverbe anglais : « Nous avons beau être armés de toutes pièces comme un destroyer, nous ne marcherons pas si nous n'avons pas de chaudière. »

Qu'est-ce qui rend la musique expressive, qu'est-ce qui donne la vie aux successions de sons musicaux ? C'est le mouvement, c'est le rythme. Les nuances du rythme sont appréciées simultanément par le sens auditif et le sens musculaire.

Dans les études musicales usuelles, on cherche, grâce à la mémoire, à donner à l'enfant le sentiment du mouvement, mais on ne cherche pas à en lui en donner l'intelligence. Celle-ci doit être fournie par l'attention et par l'exercice de l'instinct de comparaison. Quant au sentiment du mouvement, on ne peut l'acquérir (si on ne le possède pas naturellement) — que grâce à des expériences corporelles. Combien de personnes s'aperçoivent que d'autres pressent ou ralentissent un mouvement — et ne peuvent arriver à marcher elles-mêmes en mesure, mais s'imaginent qu'elles le font ? Elles n'ont peut-être pas les muscles indociles, mais leur système nerveux est. détraqué. Le système nerveux est un accumulateur d'énergie. Toutes les possibilités qu'on lui donnera d'être éduqué pour dépenser puis récupérer normalement son potentiel, lui assureront la souplesse et la force nécessaires à l'exercice de la musique.

L'arythmie est une maladie qui provient le plus souvent de l'inaptitude de l'homme à se contrôler et d'une prédominence des qualités intellectuelles sur les fonctions nerveuses. « La volonté non suivie d'exécution est inutile. Il ne suffit pas de vouloir: il faut pouvoir. » Ribot a dit: « Le but de l'éducation est de faire passer le conscient dans l'inconscient et de mettre ces deux êtres en état d'harmonie. » L'on néglige trop dans nos écoles l'éducation des sens, et c'est pour cela que l'on est si peu artiste chez nous. L'art n'est pas un domaine accessible uniquement à quelques prédestinés. « Il est à la portée de tous ceux qui sont capables de coordonner leurs perceptions sensorielles, en vue d'un idéal de beauté et d'harmonie. »

Georges Delbriick <^> insiste de la façon la plus juste sur le rôle vivifiant de l'éducation des sens et sur sa forte influence sur le développement du sentiment artistique, du tempérament et de la personnalité. Si cette éducation entrait dans les écoles, au bout de très peu d'années le niveau musical serait considérablement exhaussé chez

(1) (iidiu'.s I)i;i.HiU( K. L'cducdUon de la démorralie. (La Renaissance contonipoiaine, 10, rue Oudinot, Paris.)

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nous. Pour le moment, nos enfants n'apprennent à aimer et à connaître la musique qu'en dehors de l'école. Hélas, la façon dont on la leur fait étudier est-elle bien toujours la bonne ? Je suis persuadé du contraire.

Les parents confondent trop volontiers la musique avec le piano. L'on n'est qualifié musicien que si l'on joue du piano ! Et les gens auxquels il nous arrive de demander s'ils sont musiciens, s'ils aiment la musique, nous répondent souvent en rougissant : « Oh ! malheureusement je ne suis pas musicien ! J'en veux énormément à mes parents de ne pas m'avoir fait apprendre le piano. Mais j'adore la musique et je ne manque pas un concert. » Ces gens-là sont peut-être plus musiciens que maint pianiste émérite (i).

Car s'il existe des pianistes de tout premier ordre qui sont en même temps de parfaits musiciens, il en est aussi qui n'aiment pas la musique, ou qui n'aiment que celle qu'ils font eux-mêmes, qui n'apprécient au concert que les acrobaties, qui ne savent distinguer ni les styles, ni les formes, qui ne sont ni touchés ni intéressés par les œuvres les plus émouvantes. Si l'éducation de leur sensibilité avait été faite avant qu'ils eussent commencé à étudier un instrument, il est fort probable que leurs facultés d'appréciation de la musique, que leur goût, que leur tempérament auraient été beaucoup plus développés. Il est certain aussi que si un jeune homme ou une jeune fille ayant étudié longtemps le piano sans résultat musical appréciable, abandonnaient quelque temps l'instrument pour cultiver leur musicalité, ils en retireraient un grand profit pour la continuation de leurs études pianistiques.

Mais les mamans — dans leur candeur naïve — sont persuadées que c'est uniquement de l'étude du piano que dépend le développement musical. C'est là une erreur ^rave. L'exercice du piano, s'il n'est pas précédé d'une éducation de l'oreille et du nouvement, nuit le plus souvent aux facultés auditives et rythmiques. Le sens facile se développe au détriment du sens auditif. L'expérience suivante a été faite par m de mes amis, directeur d'un conservatoire dans une grande ville [musicale. Douze nfants du même âge n'ayant jamais fait de musique et choisis parmi un grand nombre "autres enfants, comme présentant d'égales dispositions musicales et disposant de Kultés auditives similaires, — douze enfants ont été partagés en deux groupes de ix chacun. L'un de ces groupes a travaillé uniquement le solfège, l'autre a commencé ■tude du piano. Eh bien, après une année d'études, l'on put constater après nouvel vamen que les facultés de discernement des sons avaient, chez les enfants du 2""^

(1) Voir le chap. III : « Le piano et la demoiselle de conservatoire «, page 42.

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groupe, sensiblement baissé. Puis les petits solfégistes entreprirent à leur tour l'étude du piano. Au bout d'une seule année de travail, ils avaient rattrapé leurs camarades ayant travaillé, eux, pendant deux ans.... Le résultat de cette expérience est donc que le fait de travailler le solfège avant de commencer le piano ne fait pas perdre du temps à l'élève. Au contraire.

C'est un véritable non-sens de faire commencer à l'enfant des études instrumentales avant qu'il ait pu manifester des qualités de rythme et de reconnaissance des sons Ah ! sans doute, peut-il y avoir des exceptions pour les petits prodiges qui révèlent des qualités musicales transcendantes. Et encore ! Qu'on les laisse tapoter sur le clavier chercher des mélodies, improviser des successions d'accords, oui, mais qu'on | leur fasse étudier des morceaux, non ! Il résulte souvent du triple travail de technique des doigts, de lecture à vue et de compréhension musicale, une fatigue nerveuse qui persiste pendant la vie tout entière.

Mais que d'anomalies dans les études pianistiques ! De pauvres petites filles étudient leur instrument trois à quatre heures par jour, sans avoir l'ombre de musicalité, et travaillent pendant dix à douze ans pour arriver à acquérir une certaine virtuosité des doigts qui — sitôt après leur mariage - ne sera plus entretenue, d'autant plus que les doigts des pianistes non musiciens se raidissent et se rouillent très rapidement. Lionel Dauriac a bien raison d'écrire que le mariage « éteint le talent des trois quarts des jeunes filles. Quand elles n'ont plus le temps de faire subir à leur clavier cinq heures de martyre quotidien, elles abandonnent totalement la musique; < elles ferment leur piano. Et leur intelligence musicale se ferme-t-elle aussi ? Non. Elle n'a pas à se fermer. Le maître avait oublié de l'ouvrir. »

En ce qui concerne la composition, l'on enseigne, dans la plupart des écoles de musique, les formes extérieures de la pensée musicale avant que les élèves aient ressenti n'importe quelle émotion qui mérite d'être exprimée. L'on enseigne à noter les harmonies avant que l'élève soit capable de les entendre intérieurement. Onluimontrej la manière d'opposer deux mélodies avant qu'il ait la culture suffisante pour en com-( poser une seule qui soit agréable à entendre.

La majorité des professeurs de composition ne me contrediront pas si j'affirme qu'il existe bien peu d'élèves qui, le jour où ils s'inscrivent à leur cours, aient été déjà soumis à cette éducation première consistant à tempérer la sensibilité quand elle est désordonnée, à l'orienter quand elle s'égare, à l'exciter quand elle est paresseuse, a l'isoler de la conscience quand celle-ci la tient sous une garde trop rigoureuse, à h soumettre à la conscience quand elle se manifeste d'une façon trop sauvage. Des études

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de contre-point longuement et persévéramment poursuivies sont indispensables à loul compositeur. Elles forment la base de son éducation musicale. Mais elles ne devraient être abordées que lorsque l'individu est capable de les pénétrer — c'est-à dire lorsque son être et son esprit sont saturés de mélodies, lorsque ses rythmes naturels ont acquis une liberté d'extériorisation complète, lorsque la musique est devenue une partie de son être, lorsque son organisme tout entier est en état de vibrer à Tunisson des impressions et émotions qui l'assaillent.

Ce n'est que par la sensation, ne l'oublions pas, que se peut faire l'éducation de 1 oreille intérieure. Il n'est pas possible de procéder à n'importe quelle éducation sans établir préalablement des moyens de contrôle. Dans les études de dessin, paysage ou figure, 1 eleve doit certainement prendre contact avec l'objet qu'il a à reproduire En musique, ,1 en devait être de même. La sensation auditive donnée par l'instrument indique a 1 apprenti harmoniste les erreurs qu'il commet et lui suggère les moyens de les reparer. Les professeurs d'harmonie qui exigent de leurs élèves peu doués au point de vue auditif, qu'ils renoncent totalement au contrôle de l'instrument, abolissent en 1ml esprit de comparaison et font de lui un, mathématicien, un intellectuel, qui deviendra très rapidement esclave de ses automatismes de pensée et de forme et ne saura renouveler son inspiration qui dépend très souvent de l'influx nerveux produit par les sensations sonores. La vérité - pensons-nous - est celle-ci : La pensée musicale est la résultante d'un état d'émotion et l'écriture note cette émotion. Mais le mode d expression de cette émotion a besoin d'être - de temps en temps - contrôlé par la sensation. Et il est impossible, en un art aussi sensoriel que la musique, que la mémoire des harmonies puisse aussi parfaitement traduire les émotions premières que 1 expérience vivante des sensations auditives. Et c'est ainsi qu'un peintre, imagi- 'jnant des paysages ou des figures et les peignant sans modèles, risque d'être moins ■humain que celui qui exprime picturalement son émotion lorsqu'il est en contact 'lirect avec la nature ou la personnalité humaine

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pianiste nuancerait et phraserait la musique en se passant de toute indication. Les poètes indiquent-ils la façon dont il faut nuancer leurs vers ? La musique n'est-elle pas une langue ? Les lois de l'expression musicale n'ont-elles pas leurs sources dans rorganisme humain lui-même ? Ne sont-elles pas nées de l'observation des nuances naturelles de notre vie physiologique ? N'est-il pas dès lors, tout indiqué de « musicaliser » généralement l'enfant avant d'aborder des études instrumentales spéciales ? Devenu plus musical, l'élève effectue ensuite sur l'instrument des progrès plus rapides. N'est-il pas suffisant qu'un enfant commence à jouer du piano ou du violon à l'âge de sept ou huit ans ? Dans ce cas essayez de le musicaliser d'abord par les moyens les plus naturels, sans effort, dès l'âge de cinq ou six ans.

Loin de moi la pensée de m'insurger contre les études et les professeurs de piano ! J'estime que le piano est le plus complet des instruments et le plus utile, puisqu'il donne une idée de l'harmonie, de la polyphonie et même des timbres orchestraux. Mais tous les maîtres de piano reconnaîtront que c'est pour eux un surcroît de peine que de devoir simultanément enseigner la technique de l'instrument et les premiers éléments de musique (i'. Que les parents ne leur confient donc l'éducation que d'enfants ayant déjà été soumis à des études musicales élémentaires. C'est à l'école que les jeunes générations devraient être orientées vers l'art, grâce à une façon humaine de le faire aimer et de le mettre à leur portée.

Comment pourrons-nous convaincre ceux qui dirigent nos écoles publiques — quand les parents sauront-ils exiger d'eux — que la musique doit faire partie organique de la vie scolaire ? Le chant à l'école devrait être une exaltation en commun en même temps qu'une régularisation collective; car, selon l'expression de Guizot, <(la musique donne à l'âme une véritable culture intérieure et fait partie de l'éducation du peuple ». Et c'est Shakespeare qui écrivait : « L'homme qui n'a pas de musique en lui et qui n'est pas ému par le concert des sons harmonieux, est propre aux trahisons et aux rapines. Les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit, et ses affections noires comme l'Erèbe. Défiez-vous d'un tel homme. »

Et Luther s'exclamait : « On ne peut pas mettre en doute que la musique ne contienne le germe de toutes les vertus et je ne puis comparer qu'à des morceaux de bois ou de pierre ceux que la musique ne touche pas. La jeunesse doit donc être élevée dans la pratique constante de cet art divin. »

(1) Ce point de vue ;i déjà été exposé, mais il ne faut pas craindre les répétitions lorsqu'il s'agit d'imposer un'idée que l'on ne voit nulle part mise en pratique et de l'application de laquelle dépend cependant toute reforme (!■ l'enseignement musical.

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Nos écoles n'accordent pas à la musique une place assez en relief et un temps suffisant d'études. A ceux qui demandent que les écoles inscrivent à leur programme une courte leçon de chant par jour, l'on répond avec conviction : « Mais ce n'est pas possible ! Chaque maître spécialiste — d'arithmétique, de langues, de géographie — réclame des heures de leçons supplémentaires.... Si l'on faisait droit à toutes les exigences, il n'y aurait pas assez de douze heures de travail par jour pour étudier toutes les branches de l'enseignement ! » En apparence, ce raisonnement est juste. Mais son point de départ est faussement placé. En effet, la musique, comme la gymnastique, n'est pas une branche d'instruction : c'est une branche d'éducation (^^ L'école avant tout doit former la personnalité physique et psychique de l'enfant. Elle doit préparer à la vie. Que nous ne commencions à étudier l'histoire romaine qu'à vingt ans, ce ne sera tout de même pas trop tard pour notre développement général. Mais si l'on commence l'exercice de la gymnastique et celui de la musique à l'âge d'adulte, il est irrémédiablement trop tard pour en attendre les bienfaits qu'elles nous doivent dispenser. La gymnastique, c'est la santé, et la musique, c'est l'harmonie et la joie. L'une et l'autre sont un repos et une réaction naturelle contre le surmenage. Il est tout indiqué de faire chanter l'écolier chaque four, ne fût-ce que pendant quinze minutes, de même qu'on doit lui faire faire chaque jour, entre chaque leçon, quelques exercices physiques. Chanter des lieds et des chansons doit devenir une fonction naturelle et l'enseignement du chant à l'école doit faire partie de l'existence des écoliers au même titre que celui des sciences. Les leçons de « musique » proprement dites seront employées à l'étude de la science musicale et leur rationnement sera proportionné à celui des autres branches d'études. On y apprendra non plus à chanter, mais à reconnaître la musique, on lui apprendra à l'écouter.

Il y a quelque chose de profondément ridicule, alors que l'instinct musical est basé sur l'expérience de l'oreille à ce que, dans les leçons de musique, l'on apprenne à l'enfant uniquement à jouer ou à chanter, et non à écouter et à entendre; que le maître ne songe pas plus souvent à lui dire : « Maintenant reste tranquille sur ta chaise et écoute : je vais te jouer un menuet de Haydn ou un rondo de démenti, et tu me diras ce que tu en penses. » A mon avis c'est sur l'audition que doit se baser entièrement l'éducation musicale, ou, du moins, sur la perception des phénomènes musicaux, l'oreille s'habituant peu à peu à saisir les rapports entre les notes, entre

(1) Un grand nombre d'instituteurs s'opposent à toute réforme de l'enseignement du chant, parce qu'ils con- >iidèrent le chant comme une branche secondaire. Cette erreur doit être combattue.

les tonalités, entre les accords, et le corps entier s'initiant — grâce à des exercices spéciaux — à apercevoir les nuances rythmiques, dynamiques et agogiques de la musique. Oh ! les pauvres petits enfants que l'on force, dès qu'ils savent jouer une petite berceuse, à bondir sur l'estrade pour montrer à un auditoire de parents, et même de critiques musicaux, s'il vous plaît, — comment ils peuvent déjà remuer les doigts ! Personne ne songe que c'est à ces enfants mêmes que des auditions devraient être offertes. Les concerts pour enfants tels qu'ils existent en Allemagne et en Angleterre, sont inconnus chez nous. Qu'alors ce soit dans les leçons mêmes que les maîtres songent à leur procurer un plaisir de l'oreille en même temps qu'une occasion de se former le goût et de développer les facultés d'analyse. Un des bienfaits du chant est qu'il permet à l'enfant de faire bénéficier la famille de l'enseignement scolaire. Chaque chant importé par l'enfant dans la famille enrichit celle-ci, la rajeunit, l'ennoblit, l'élève, la rend joyeuse, l'unit et la vivifie. Comme le cercle formé dans l'eau par le caillou tombé par mégarde, et que l'action élastique du rythme élargit et propage, — ainsi l'action de la chanson populaire introduite par l'enfant dans le cercle de la famille étend au loin son influence, franchit les portes de l'humble logis et apporte dans tout un quartier la joie de son rythme et l'enseignement de sa poésie.

Si l'enfant prend à l'école le goût du chant et de la bonne musique, il le conservera toute sa vie. Nos sociétés de chant d'hommes ont, pour la plupart, un répertoire anti-artistique. Beaucoup trop de nos soldats ne chantent avec plaisir que des chansons de café-concert. Les hommes, dans nos sociétés de chant mixte, ne déchiffrent qu'avec peine. Le chant, dans certaines églises, est déplorable. Le chantre chante en retard de l'orgue, les dames chantent en retard du chantre, les hommes chantent en retard des dames, et l'orgue, obligé d'attendre que les hommes aient terminé, se met, malgré tout son désir d'anticiper le chant, en retard lui-même. Tous nos musiciens le disent et le répètent, notre peuple n'est pas attiré irrésistiblement vers la musique. Il ne va au concert que pour entendre des solistes à « flafla ». Le voyez-vous jamais aux concerts d'orgue ou de musique de chambre ?... Or Spencer, le premier en date des psychologues de l'éducation — Spencer qui, en 1849, se plaignait que les jeunes filles de Grande-Bretagne ne reçussent dans les écoles aucune éducation corporelle — obtenait, grâce à son influence, ce résultat merveilleux que la jeune fille anglaise, vingt ans plus tard, fût devenue la plus parfaite des sportswomen du monde ! Et il pouvait écrire en 1860 que, grâce à la science de l'éducation, on peut apprendre aux enfants non seulement à apprécier les œuvres d'art, mais à ressentir le besoin de l'art et qu'en cinquante ans elle est capable de changer totalement la mentalité d'un peuple.

Oh ! le jour viendra certainement, où l'enseignement de la musique fera partie organiquement de la vie intime de l'école. Du moment que lidée est juste, l'application

LA MUSIQUE ET l'ENFANT 73

se fera un jour ou l'autre. Ne serait-ce pas le moment de faire à Genève, par exemple à l'institut J.-J. Rousseau, un centre d'expériences éducatives dont puissent profiter les nations combattantes, le jour où elles pourront enfin déposer leurs armes ? Or, voyez, le progrès est dans l'air, les idées nouvelles volent de pays en pays. M. Ed. Claparède inaugure des méthodes ingénieuses à la fois naturelles et scientifiques; des écoles de style nouveau naissent et se développent dans tous les coins de notre terre suisse. Les docteurs Rollier, Cramer et bien d'autres font triompher la cure de soleil. Le jour viendra bientôt, j'en ai le ferme espoir, où triomphera aussi la cure de musique. Et ce jour-là, les enfants auront acquis une impulsion vitale nouvelle. Si nos grands-parents avaient été soumis à cette « musicalisation » que je préconise, n'entendrions-nous et n'aimerions-nous pas nous-mêmes la musique ? Ne léguerionsnous pas à nos descendants des facultés musicales renforcées, c'est-à-dire des joies artistiques plus complètes ? Car, à travers les siècles innombrables, les hommes marchent en file dans le temps, serrés les uns derrière les autres, et leurs mains qui font la chaîne prennent des mains de leurs ascendants le fardeau de la vie pour le passer à leurs descendants. Et il dépend de la volonté de chaque homme que ce fardeau soit plus léger ou plus lourd, et il est du devoir de chaque homme que ce fardeau soit plus léger. Le jour où chaque mère aura compris le rôle qu'elle joue, qu'elle le veuille ou non, dans l'histoire de l'humanité, ce jour-là elle comprendra aussi les nécessités de l'éducation et libérera plus facilement ses enfants des conventions qui s'opposent à leurs progrès intellectuels et physiques.

Le devoir des parents est de songer, à chaque minute de leur existence, que nos corps, nos esprits et nos âmes sont le produit de fabuleux efforts de développement et de progrès à travers des milliers de siècles, que nous dépendons du passé et que l'avenir dépend de nous. Leur devoir est de songer à l'humanité de demain, de préparer la voie à ses progrès futurs et d'assurer à leurs descendants des instincts plus nobles, des aspirations plus élevées et un bonheur plus complet. En agissant ainsi, ils travailleront pour leur propre bonheur. Il n'en est pas de plus grand que de semer le bon grain et de préparer pour les autres la moisson de joie.

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