COMBINAISON DU DISCOURS ET DU VERS I I
fini, car je l'appellerai le repos qui suit la neuvième syllabe du vers ; — apprécié, car je le comparerai à d'autres repos définis par le même procédé : repos à la fin du vers, repos après la sixième syllabe, etc. ; — mesuré enfin, car pour opérer cette mesure, j'observerai la structure rythmique du vers alexandrin : je trouverai là, et là seulement, toutes les données nécessaires. En faisant ces différentes opérations, j'ai le droit et même le devoir de négliger le discours, je peux et je dois chasser de ma mémoire les mots qui occupent le vers où se trouve le repos étudié.
L'indépendance réciproque des deux sortes de repos est un de ces caractères qui ne se trouvent pas seulement dans telle ou telle langue, mais dans toutes. Après l'avoir observée dans le français, nous la reconnaissons facilement dans le latin. Ainsi au vers 386 d'Ovide t
Haud procul Hennacis lacus est a moenibus altae 386 Nomine Pergus aquae | non illo plura Gaystros Carmina cycnorum labentibus audit in undis
le repos du discours est le repos qui sépare la proposition ou le membre Haud procul. . . de la proposition ou du membre non illo..., le repos du vers est la coupe penthémimère, c'est-àdire le repos qui se trouve après la première moitié du troisième dactyle ; le repos du discours se mesure en observant le rythme du discours, et le repos du vers en observant le rythme du vers.
Ainsi le discours et le vers sont deux mondes distincts. Sans doute, la poésie présente en même temps à notre oreille un repos du vers et un repos du discours ; mais cette rencontre ne les confond point ; il ne nous faut même pas un effort pour les distinguer; au moment même où nous les percevons, nous reconnaissons deux impressions de nature différente.
3° Indépendance du composé par rapport aux composants. — 11 n'en est pas moins vrai que ces deux impressions sont
perçues en même temps, et que leur rencontre en produit une troisième qui n'est ni l'une ni l'autre, et qui est celle que nous voulons étudier.
Prenons l'ensemble des faits rythmiques que l'oreille recueille à la fin du vers i de V. Hugo :
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps | Et regardait mourir la garde
et dégageons-en les éléments. Nous y remarquons un repos du discours, celui qui sépare la proposition Le reste... de la proposition Et regardait..., et un repos du vers, celui qui termine l'alexandrin. Mais en outre nous comparons ces deux repos, nous écartons ce qui les distingue l'un de l'autre, nous retenons et nous rapprochons leurs caractères communs. Il se forme ainsi une impression mixte, qui emprunte au repos du discours et au repos du vers, mais qui ne se confond ni avec l'un ni avec l'autre ; nous y reconnaissons ce qui appartient au discours et ce qui appartient au vers, mais nous ne la confondons ni avec le repos du discours isolé, ni avec le repos du vers isolé. Ce qui forme le caractère propre de cette impression nouvelle, ce n'est pas qu'il s'y trouve des éléments de discours ou des éléments de vers, mais qu'il s'y trouve des uns et des autres réunis, et pour ainsi dire en état de comparaison. Les trois impressions, deux simples et une complexe, que nous venons de distinguer dans l'alexandrin se renconcontrent naturellement aussi dans l'hexamètre. Soit le vers 390 d'Ovide :
Frigora dant rami, uarios humus umida flores | Perpetuum uer est.
on trouve d'abord le repos du discours, qui se rapporte aux propositions ou aux membres Frigora dant... et Perpetuum uer est, ensuite le repos du vers, qui est le repos final de
« FAITS DE VERSIFICATION )) l3
l 'hexamètre, enfin la rencontre de ces deux repos en une appréciation comparative.
Ainsi, nous ne nous proposons de décrire au complet ni les repos du discours, ni les repos du vers ; il ne sera question de ces repos que pour distinguer et pour apprécier exactement ceux de leurs caractères qui se prêtent à une comparaison. Ces caractères, cette comparaison surtout, tels seront les seuls objets de notre examen.
c) « fait de versification » ; « effet de versification » ; « rythme poétique » .
Après avoir défini ces repos complexes, composés de discours et de vers, nous devons maintenant leur donner un nom, et indiquer brièvement pourquoi ils méritent d'être étudiés.
Les repos du vers, les coupes telles que la coupe finale, la penthémimère, etc., sont du domaine de la métrique. Les repos du discours appartiennent à la grammaire, si du moins l'on rattache à la grammaire les sciences appelées stylistique et rhétorique. Les repos formés par le rapprochement du discours et du vers n'appartiennent ni à la métrique ni à la grammaire ; ils sont pour ainsi dire intermédiaires entre l'une et l'autre. Nous les attribuons à une science distincte, que nous appelons versification, faute d'un nom meilleur ; les faits qui appartiennent à cette science seront appelés alors « faits de versification » ; tel est le nom que nous donnerons par la suite aux repos que nous nous proposons d'étudier. Il est possible d'ailleurs, que le domaine de la versification comprenne encore d'autres faits que ceux-là : nous nous dispenserons de les rechercher.
Parmi les faits de versification, il en est qui provoquent chez le lecteur ou l'auditeur une sorte de surprise, qui re-
tiennent plus que les autres son attention. Tels sont, par exemple, dans le passage d'Ovide, les vers 388, 391, 3g2. Une très brève et très facile analyse nous apprend ce qu'ils ont de remarquable. Le vers 388 contient un repos entre propositions à une place où l'on ne trouve pas d'ordinaire des repos du discours aussi importants, c'est-à-dire très près de la fin du vers ; par suite de cette disposition, la proposition suisque... dépasse les limites du vers et se prolonge dans le suivant. Le vers 3g 1 est divisé par un repos de sens très important, un des plus importants de tout le passage ; or les repos de ce genre se trouvent d'ordinaire à la fin des vers, et non pas à l'intérieur : c'esL là ce qui nous frappe. Enfin le vers 392 contient une anomalie comparable à celle du vers 388, mais inverse ; le repos entre propositions se trouve ici encore à une place insolite, mais près du début du vers, et non pas près de la fin ; ce n'est pas la seconde proposition qui empiète sur le vers suivant, mais la première qui empiète sur le précédent. Tous ces vers sont remarquables non par leur structure métrique, par leur constitution en tant que vers, non par l'agencement des propositions prises en elles-mêmes, mais par la combinaison de ces deux éléments : c'est la disposition du discours par rapport au vers, la rencontre d'un certain repos du discours avec un certain repos du vers, qui retient notre attention.
Le passage de V. Hugo contient des faits de versification semblables de tout point à ceux que nous venons d'observer chez Ovide. Ils tranchent également sur l'ensemble, et pour la même raison. Ainsi, le vers français 2, à l'intérieur duquel se trouve une très forte pause du sens, rappelle par là le vers latin 391 ; il est même plus surprenant, parce que cette pause très forte se trouve à une place où l'on n'en trouve d'ordinaire, non seulement que de plus faibles, mais même aucune ; l'anomalie du vers 3g 1 est compliquée ici de celle du vers 388. De même, le vers français 12 est analogue au vers latin 3g2 : ils
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se distinguent tous deux par un repos de sens placé très près du début. Ainsi les faits notables du vers français, comme ceux du vers latin, sont constitués par la relation du discours et du vers, et non par l'un ou l'autre pris à part.
Ces faits anormaux, qui sont les plus remarquables pour qui lit des vers, sont aussi les plus instructifs pour qui veut en connaître la structure ; ce sont eux surtout qui nous permettront de dégager la loi qui règle la répartition des repos du discours entre les repos du vers. Ils se distinguent ainsi des autres, et par la surprise qu'ils éveillent, et par le profit que Ton tire de leur étude. Nous en formerons, pour le moment du moins, une catégorie distincte, et nous leur donnerons un nom distinct. On les appelle d'ordinaire effets de rythme ou effets de versification. C'est le second de ces deux noms que nous acceptons et que nous emploierons désormais, car il rappelle le nom choisi pour désigner les faits de versification. Le mot de « faits » s'applique ainsi en général à l'ensemble des rencontres du discours et du vers, en particulier à celles d'entre elles qui n'éveillent point l'attention. Le mot d' « effets » s'applique seulement aux faits notables qui se distinguent par une certaine anomalie et aussi par leur rareté.
En effet, tous les vers ne contiennent pas, tant s'en faut, des effets de versification. S'ils étaient tous remarquables, aucun ne le serait. Il faut que les vers notables se détachent sur un ensemble de vers à constitution normale. Tels sont par exemple les vers 399 à /joi dans Ovide et 20 à 25 dans V. Hugo. Encore l'exemple n'est-il pas tout à fait typique, car ces vers se rendent remarquables par l'absence même de toute anomalie. Mais il suffit à faire comprendre la différence des « faits » et des « effets ». En quoi consiste d'ailleurs l'impression de régularité et de calme, de rythme attendu, que nous donnent ces deux passages ? Elle est produite par la même cause qui, dans les vers à « effets » cités tout à l'heure, provoquait en nous la surprise et l'agitation ; elle réside dans la disposition
des repos du discours par rapport à ceux du vers. En effet, les repos du discours les plus importants se trouvent tous à la coupe finale du vers, qui de toutes est naturellement la plus importante. Entre le vers et le discours, il y a accord, harmonie.
Les rythmes anormaux ou surprenants, mêlés aux rythmes normaux et réguliers, constituent le rythme poétique. Ce nom est peu satisfaisant; les mots qui le composent manquent l'un et l'autre de précision. Mais quiconque a jamais lu des vers connaît l'importance de la chose qu'ils désignent. Le rythme poétique, c'est l'ensemble des moyens d'ordre rythmique dont le poète dispose pour diriger, éveiller, calmer l'attention de son auditeur, et qui contribuent plus que tout à rendre la poésie plus expressive que la prose. Mais puisque le rythme poétique consiste dans l'agencement réciproque des repos du discours et des coupes du vers, en étudiant cet agencement nous étudierons le rythme poétique lui-même. Le problème qui s'offre à nous a donc vraiment de l'importance, et mérite notre attention.
d) Exclusion des repos situés à l'intérieur des propositions.
Il nous faut maintenant, pour achever de définir l'objet de notre étude, rappeler au lecteur la distinction faite plus haut (p. 3) entre deux sortes de repos du discours : les repos entre propositions et les repos à l'intérieur des propositions. Ces noms suffisent à faire connaître la différence qui les distingue. Au vers 388 d'Ovide :
Silua coronat aquas | cingens latus omne | suisque Frondibus...
le repos I est un repos entre propositions ; il sépare la proposition Silua... de la proposition suisque... ; le repos | est situé