Dictionnaire, p. 2Ô6, n° 3gg
sion esl la plus propre à exciter la surprise. La coupe du vers 1 19 sépare un présent et un parfait qui sont presque équivalents, appartenant tous deux au passé, à la même suite de faits :
Vix spes ipse suas animo capit, aurea fingens Omnia. | Gaudenti mensas posuere ministri Exstructas dapibus nec tostae frugis cgentes.
Au vers 666, le parfait et le présent qui se succèdent diffèrent aussi profondément que possible ; la première proposition appartient au passé, et fait partie du récit; mais dans la seconde, le personnage qui parle se reporte au présent :
Oraque nostra tuum frustra clamantia nomen Implerunt fluctus. | Non haec tibi nuntiat auctor Ambiguus
Ipse ego fata tibi praesens mea naufragus edo.
Le premier groupe de vers fait partie de l'histoire de Midas, qui, ayant désiré et obtenu le pouvoir de transformer en or tout ce que ses mains toucheraient, ne tarda pas à se repentir de sa folle prière ; le second appartient au long récit des malheurs de Céyx et d'Alcyone, séparés par la mort, puis réunis par une commune métamorphose (vv. /i 10-7 48). Celui-ci est sans doute le plus pathétique, c'est-à-dire le plus favorable aux rythmes anormaux qui manifestent l'émotion ; et c'est là que l'anomalie d'un repos indéterminé au quatrième dactyle serait, semble-t-il, le mieux placée.
Cependant, on peut remarquer que dans la longue narration qui termine le livre XI, le pathétique n'est pas partout d'aussi bon aloi. Le début et la fin, la prière d'Alcyone à son époux pour le faire renoncer au voyage projeté, la séparation, la tempête, la mort de Céyx, la douleur d'Alcyone à la vue du cadavre rejeté par les eaux, la métamorphose, forment les parties essentielles de l'histoire : ce sont les plus dignes d'in-
térêt, et d'ailleurs les mieux réussies. Quant à l'invention du songe où Morphée, sous la forme de Céyx, apparaît à Alcyone pour lui annoncer la mort de son époux, quant aux deux épisodes qui la complètent : la description du palais du Sommeil et la plainte d' Alcyone, ils pourraient disparaître sans inconvénient ; ils contiennent beaucoup d'artifice et peu d'émotion. Or, c'est dans cette partie accessoire que se trouve le vers 666, et le caractère pathétique du thème général risque de se trouver, en ce point particulier, fort atténué.
Négligeons donc la différence des caractères verbaux, dont l'importance logique est médiocre, et la différence du pathétique, qui ne semble point réelle; attachons-nous a l'action proprement dite qui remplit les vers 1 19 et 666 et les vers les plus voisins, c'est-à-dire à la suite des faits dans le premier cas (récit), à la suite des idées dans le second (discours) : nous verrons que le premier contient plus d'émotion que le second, et ainsi s'explique la différence des rythmes. Il est vrai que l'émotion ne vient point ici de la nature des objets, des sentiments qu'ils éveillent, mais de leur enchaînement, de leur succession plus ou moins intéressante, plus ou moins dramatique.
Les paroles de Morphée apparaissant à Alcyone endormie n'ont rien que de logique et de naturel, du moins au début, dans toute la partie qui précède la coupe qui nous occupe. Le faux Céyx dit qui il est (vers 658-66o), où il est (Occidimus, vers 661-662), comment il a péri (vers 663-666). L'idée qui remplit la suite du vers 666 et les deux suivants (Non haec tibi nuntiat auctor Ambiguus..., Ipse ego fata tibi... mea... edo.) ne produit aucune surprise, car Alcyone n'a aucune raison de douter que le personnage aperçu en rêve ne soit vraiment son époux. Ces vers semblent reproduire, et assez inutilement, le début du discours (vers 658). On peut, il est vrai, leur trouver une explication, que l'auteur se hâte de fournir dans les deux vers suivants (669-670), car il est presque aussi incapable
d'une erreur vraiment grave dans l'invention que dans l'expression. Si Céyx affirme qu'il vient en personne, c'est pour qu'Alcyone ne doute point de sa mort, et n'hésite point à accomplir les rites de la sépulture :
Surge âge, da lacrimas lugubriaque indue, nec me Indeploratum sub inania Tartara mitte.
Mais l'explication est visiblement insuffisante et imaginée après coup, car si l'idée de la sépulture nécessaire (Surge âge... etc.) avait eu dans l'esprit de l'auteur sa pleine valeur, et joué un autre rôle que celui d'addition et de palliatif, elle aurait été exprimée avant l'idée de l'identité (Ipse ego, etc., v. 668), car des deux c'est de beaucoup la plus importante. Toute cette fin du discours s'explique bien mieux par une sorte de jeu d'esprit, qui consiste à faire dire au personnage qu'il est Céyx alors que nous savons qu'il est Morphée. Mais le trait ne peut être compris d'Alcyone, et ne s'adresse en réalité qu'au lecteur. C'est-à-dire que l'auteur cesse de prendre au sérieux la situation et les personnages, et interrompt la fiction pour apparaître en personne. Un tel artifice nous interdit de supposer chez lui, aussi bien que d éprouver nous-mêmes, toute l'émotion que pourraient faire naître les circonstances et le contenu du discours. A cette intensité moindre de l'émotion correspond une anomalie moins sensible du rythme, et voilà pourquoi la coupe penthémimère convient mieux que la coupe au premier dactyle pour recevoir le repos indéterminé du vers 666.
La relation des vers 666 et 1 19 se trouve ainsi expliquée en partie par l'examen du premier de ces deux vers. Il reste à considérer le second, et à essayer d'en justifier le rythme très frappant, peu convenable en apparence à la donnée à demi-plaisante du passage.
C'est que la péripétie la plus importante dans toute l'histoire du souhait ridicule de Midas, le coup de théâtre, se trouve précisément à ce vers : là se concentre tout l'intérêt dra-
matique, toute l'émotion, ce dernier mot étant pris dans son acception la plus large. Une idée, une situation, ne vaut pas seulement par elle-même, mais par la place qu'elle occupe dans un ensemble, par la comparaison de celles qui l'entourent ; c'est là justement ce qui fait l'intérêt de la scène décrite au vers 119. Pour appliquer au présent récit les mots qui conviennent à une tragédie, nous dirons que la principale péripétie se produit au moment où le pouvoir sollicité et obtenu par Midas, et qui paraissait tout d'abord propre à lui donner le bonheur, se manifeste soudain comme incommode, et même funeste. Ce moment du drame a d'autant plus d'importance que le dénouement, l'intervention de Bacchus qui fait cesser l'enchantement, n'est point développé, et n'occupe que deux vers (i34-i35). Le favori des dieux Midas, après avoir accumulé les richesses superflues, se voit privé des aliments nécessaires. Le contraste entre le bonheur et le malheur du héros est d'autant plus dramatique, que ces deux conditions résultent de la même cause, le don qu'il a reçu de changer les objets en or par le seul toucher, qu'elles sont produites par les mêmes actions, par le même mouvement de la main qui touche les objets. Ainsi, la partie du récit qui précède le moment décisif et celle qui le suit contiennent des faits en apparence identiques, et cette répétition, cette correspondance du commencement et de la fin, fait paraître la péripétie qui les sépare d'autant plus saisissante.
Voilà l'essentiel ; il faut noter encore quelques détails, qui montreront combien l'auteur était soucieux de réunir en ce point tous les motifs d'intérêt dramatique. Le péril qui menace Midas se révèle au moment du repas qui forme pour ainsi dire la seconde des deux scènes les plus développées du drame ; mais il ne nous est pas montré dès le début du repas, qui au contraire commence aussi heureusement que toutes les entreprises précédentes :
Ille etiam liquidis palmas ubi lauerat undis, Unda fluens palmis Danaen eludere posset.
(vv. 116-117.)
ce début nous met en confiance, et notre surprise se trouve, au moment qui suit, d'autant plus grande. En outre, l'auteur a pris soin de peindre la joie de Midas précisément dans la proposition qui s'étend jusqu'au début du vers 119, c'est-àdire la dernière de la première partie, celle après laquelle va éclater le malheur du héros :
Vix spes ipse suas animo capit aurea fingens Omnia. | Gaudenti mensas posuere ministri
Enfin, il n'est pas jusqu'à la disparate de la forme grammaticale dans les deux propositions en contact, qui ne contribue à accuser le contraste des ensembles auxquels elles appartiennent : elles ont en effet deux sujets différents : dans la première, nous trouvons le héros lui-même, Midas ; mais dans la seconde, il disparaît, laissant pour un temps la première place à des personnages secondaires (ministri). Passons maintenant de l'invention à l'expression, nous trouverons d'autres raisons qui justifient l'étrangeté du rythme au vers 119. De même que la péripétie qu'il contient est fortifiée par la ressemblance des événements qui la précèdent et la suivent, de même la discordance violente du discours et du vers au vers 119 est provoquée par la symétrie même des deux périodes voisines, à laquelle il fallait opposer en ce point un contraste complet. Cette symétrie est sensible d'abord dans la structure syntactique : chaque période contient une énumération ; dans les deux énumérations, chaque membre se compose en principe de deux parties, et les mêmes, la première indiquant le geste de Midas, la seconde la transformation de l'objet ; soit par exemple, avant le vers 119, les vers 116-117 (Ille etiam...) cités plus haut, après lui, les vers 1 21-122 :
Tum uero siue ille sua Cerealia dextra Munera contigerat, Cerealia dona rigebant ;
Aussi bien que l'ordonnance logique, la versification est semblable dans les deux périodes, aussi régulière dans Tune que dans l'autre; les repos importants du discours s'y rencontrent avec les fins de vers, sauf dans les vers 112-1 15, où cette régularité ne pouvait persister sans monotonie.
En rapprochant les deux études que nous venons de faire, celle du vers 119 et celle du vers 666, nous obtenons la démonstration cherchée. Le premier contient une infraction à la loi qui interdit aux repos indéterminés les coupes de la classe IV, en particulier la coupe au premier dactyle ; il est donc anormal par rapport au second vers, qui est conforme à la loi. Or le contenu des deux passages paraît maintenant justifier la différence de leur rythme, l'irrégularité du vers 119, la correction du vers 666; l'anomalie du premier vers convient à l'objet décrit, et a été ménagée pour le rendre plus frappant.