EXEMPLES DE LA DEUXIEME ESPÈCE
des facteurs logiques et pathétiques infiniment variables ; par suite, la comparaison entre les exemples de deux repos aussi voisins ne peut guère donner de résultat. Elle ne peut se faire que lorsque se présente un des deux cas suivants. i° Les deux faits de versification sont représentés par un très grand nombre d'exemples : alors on peut s'attacher, non plus à des exemples pris à part, mais à des groupes d'exemples formés en réunissant ceux qui présentent les mêmes relations de syntaxe et de style ; et c'est en constatant la fréquence ou la rareté plus ou moins grande de certaines relations caractéristiques de syntaxe et de style dans les faits considérés que l'on en peut apercevoir la différence. Or les deux faits en question ne peuvent se trouver que dans un petit nombre de passages. 2° On trouve par hasard, en passant d'un fait de versification à l'autre, deux passages dont le sens général, les relations de syntaxe et de style, les caractères logiques et pathétiques, sont assez semblables pour que le rapprochement s'impose. Un tel hasard ne peut guère se rencontrer, on le comprend, que pour deux faits qui reviennent très fréquemment, et il ne se rencontre pas dans les Métamorphoses. La comparaison directe des deux faits de versification n'est donc pas utile, et cette même conclusion s'applique à tous les faits de versification qui ne présentent pas entre eux de différences très notables, soit pour le rythme du discours, soit pour le rythme du vers.
Tandis que les groupes de membres dont l'étendue totale mesure 2 temps marqués ont nécessairement deux membres égaux, dont chacun contient i temps marqué, ceux dont l'étendue en comprend 3 admettent deux types différents : un type ascendant, où les temps marqués sont répartis en i -+-2 :
credunt Haec fieri
3g8 REPOS COURTS DE L'ÉTENDUE TOTALE
(exemple supposé), et un type descendant, où la disposition des temps marqués est inverse, soit 2 -+- 1
et cuncta licere | Credimus
Le premier n'existe pas dans les Métamorphoses. Cette absence est peut-être fortuite. On peut toutefois lui chercher une explication , en se reportant aux groupes qui ont le même repos du vers, et une étendue totale de k temps marqués. Le type ascendant
questa est | Deriguisse pedes
(v. Dictionnaire, nos l\ et 5 ; p. 222) y est représenté par 7 exemples, et le type descendant
ueteremque exire cruorem |
Passa
(v. Dictionnaire, nos 3o, 3i, 32, 33 ; p. 22A), par i5 exemples. Si le type ascendant fait défaut pour les groupes de 3 temps marqués, c'est donc que l'auteur paraît incliner, dans tous les groupes très courts divisés par la coupe finale, à placer en tête le membre le plus long. Ce n'est pas là un caprice. Le caractère du rythme ascendant est de resserrer les deux membres l'un contre l'autre (v. Introduction, p. 93). Le repos du vers est, dans le cas présent, de nature à donner à l'oreille une impression toute contraire. Il y a donc entre le rythme ascendant et la coupe finale une opposition qui explique (dans la mesure où une explication peut être donnée) la rareté des
PREMIER EXEMPLE 3q9
groupes très courts à rythme ascendant dont les membres sont séparés par la coupe finale.
Ainsi, le type descendant et cuncta licére | Credimus réunit tous les groupes de 3 temps marqués divisés par la coupe finale. Ils sont d'ailleurs au nombre de deux seulement (v. Dictionnaire, n° 10; p. 222). Nous avons maintenant à en observer le caractère, et à justifier la rencontre du repos très long du vers avec le repos très court du discours.
Le premier des deux passages est celui même que nous venons de citer: IX, 554- Le peu d'étendue du groupe doit s'expliquer (on l'a vu dans les exemples précédemment étudiés), par l'étroite relation logique des membres. Ce dernier caractère ressort immédiatement de leur structure syntactique: les deux propositions sont en effet dans le rapport de subordonnée complétive infinitive à principale ; la subordonnée est la première, disposition qui les rattache plus fortement l'une à l'autre, car la subordonnée ne peut exister sans la principale, tandis que la principale pourrait exister sans la subordonnée. Il est vrai que cette relation des deux membres paraît moins étroite, si au lieu de la forme syntactique on considère les idées qu'elle enferme. En effet, le verbe Credimus, s'il est nécessaire pour la construction de la phrase, ne l'est point pour l'intelligence du sens ; supposons-le absent : le lecteur le devine, et le rétablit de lui-même ; il le déduit aisément du verbe de la proposition principale qui précède, nescimus adhuc, dont Credimus ne contient en somme que la répétition. Ainsi, la subordonnée a dans ce passage, par rapport à la principale, même placée après elle, un certain degré d'indépendance. En revanche, elles se trouvent resserrées l'une contre l'autre en raison de l'allure logique de toute la période (répétition de et).
L'effet de surprise qui résulte de l'intervention de la coupe finale entre deux membres très courts, s'adresse dans ce passage à l'intelligence plutôt qu'à la sensibilité. L'interprétation
^OO REPOS COURTS DE l'ÉTENDUE TOTALE
que le lecteur en donne dès l'abord, est que le groupement des idées est conforme à la nature de la coupe, contraire à la construction syntactique : l'emploi de la coupe finale a pour effet de suggérer, et la suggestion paraît ici justifiée, que malgré la relation syntactique des membres, le contenu du premier doit être rapproché de ce qui précède, et le contenu du second de ce qui suit. Comme l'intelligence du lecteur suffît à démêler l'intention de l'auteur, sa sensibilité n'entre point en mouvement : l'émotion qui résulte de l'accident rythmique ne pénètre point jusqu'à elle. On peut rapprocher de cet exemple le passage X, 0*71 : pudetque \ Et cupit, étudié cidessus (p. 385) ; on verra combien la différence est grande entre eux : car dans celui-ci l'effet de versification a un caractère purement pathétique, nullement logique.
L'étroite relation des mots cuncta licere à ceux qui remplissent le début du vers est évidente ; le rapprochement des idées est facilité par la répétition du verbe licere, et par l'analogie de structure syntactique entre les deux groupes : Quid liceat et cuncta licere ; de plus, ce n'est pas seulement aux mots Quid liceat du vers 554 que répond le premier membre du groupe qui nous occupe, mais aux mêmes mots déjà contenus dans le vers 55 1 quid liceatque nefasque Fasque sit. Ce rapprochement avec la période précédente ajoute encore à l'importance du groupe et cuncta licere \ Credimus. C'est en effet dans les deux mots cuncta licere que réside la notion essentielle de tout le développement qui commence au vers 5/17 ; si on les prend à la lettre, on peut y voir une sorte de conclusion, dont cette partie du discours de Byblis tend à établir la vérité en droit (555) et en fait (556 et suiv.); si on en considère le sens caché, ils contiennent l'idée du crime que Byblis veut commettre, mais qu'elle n'ose nommer ni à ellemême ni à son frère. Enfin, dans toute cette péroraison, le rythme logique, pour ainsi dire, est très entraînant : les périodes qui la composent sont courtes, et se succèdent sans
DEUXIÈME EXEMPLE ZjOl
particule de coordination. D'ailleurs, les éléments pathétiques n'y font pas défaut : les premiers vers de la lettre nous ont dépeint la douleur et la passion de Byblis (535-5/16) ; son bonheur et sa vie dépendent du succès de cette dernière prière, à laquelle appartient précisément notre vers 554. La courte période formée par ce vers et le suivant présente enfin d'autres accidents rythmiques que celui que nous venons d'étudier. Le vers 554 lui-même n'a pas la division binaire, qui est la division naturelle du vers, mais la division ternaire (coupes principales : trihémimèreethephthémimère), que nous n'avons pas encore rencontrée jusqu'ici, avec disparition complète de la coupe ordinaire à l'hémistiche (penthémimère), remplacée par la coupe au troisième trochée ; le vers 555 a son repos de sens le plus important après le premier dactyle, et la coupe penthémimère y est remarquable par la très faible importance du repos du discours qui se rencontre avec elle.
Quand on compare entre eux les deux exemples du type
le précédent
et cuncta licere | Credimus
et le suivant
sic tempora uerti | Gernimus
(XV, 4ao.)
on remarque que les deux vers se ressemblent beaucoup, que le rapport entre le rythme du discours et le rythme du vers y est à peu près le même. Ce sont deux exemplaires du même modèle ; cette ressemblance ne conduit d'ailleurs nullement à supposer que l'auteur écrivit l'un des deux poussé par un souvenir même lointain de l'autre. La forme syntactique est exactement la même. La force de cohésion de la subor-
Cauen. 26
4o2 REPOS COURTS DE l'ÉTENDUE TOTALE
dination complétive infinitive est atténuée dans les deux passages par le caractère de la proposition principale, également dispensable dans les deux cas. Il est vrai qu'il n'y a pas ici dans les mots immédiatement précédents un verbe tel que nescimus adhuc, qui puisse nous laisser pressentir le contenu de Cernimus ; mais cette dernière notion est bien suffisamment préparée par l'allure générale et l'enchaînement des développements qui précèdent, et par l'emploi de formules analogues (v. 362). Notons d'ailleurs l'extrême ressemblance des deux verbes, cernimus, credimus, non seulement quant à la structure prosodique, mais quant aux lettres qui les composent. La tendance commune des deux verbes à se détacher des subordonnées qui les précédent est compensée dans les deux périodes par la structure syntactique et stylistique : la présence d'une deuxième subordonnée atque Mas... et de l'anaphore sic... sic (vv. 420 et 422) nous fournit au livre XV l'équivalent de la répétition de et au livre IX.
Quant à l'importance de la notion sic tempora uerti, qui justifie le contraste entre le discours et le vers, elle paraît encore plus grande que celle de cuncta licere dans l'exemple précédent. Depuis le vers 178, nous voyons se succéder les termes d'une longue énumération, qui sont autant d'arguments à l'appui de la proposition initiale Cuncta fluunt (178) : les mots sic tempora uerti contiennent un nouveau terme attendu de l'énumération, une nouvelle preuve. Il n'est pas jusqu'à leur brièveté un peu obscure, développée et précisée au vers suivant, qui ne serve à attirer sur eux l'attention. Si nous étudions leur rapport au développement suivant, nous voyons qu'ils en contiennent l'idée essentielle, le sommaire. Ce développement a d'ailleurs, dans l'énumération dont il fait partie, une grande importance ; d'abord, il en forme le dernier chapitre : or, dans un discours bien composé, la dernière place est, après la première, la plus en vue ; ensuite, il contient une allusion à la grandeur de Rome (43 1), qui ne
COMPARAISON AVEC DES FAITS NORMAUX ^o3
devait pas passer inaperçue du lecteur. Si le premier membre du groupe a plus d'importance logique au livre XV qu au livre IX, en revanche, les sentiments du personnage qui parle n'ont point le même pathétique ; on peut toutefois trouver une nuance d'émotion aux vers ^25-43o (interrogation au vers 43o).
Pour les groupes de trois temps marqués divisés par la coupe finale, comme pour les groupes qui ont le même repos du vers et une étendue de deux temps marqués, il y a avantage à compléter l'étude directe par des comparaisons ; les rapprochements les plus utiles sont les mêmes dans les deux cas, et ici encore nous ferons intervenir des groupes de même étendue (trois temps marqués) et de rythme également descendant, mais divisés par une coupe faible.
Nous choisirons de préférence les coupes qui sont situées le plus près de la coupe finale, c'est-à-dire les coupes au premier et au cinquième trochée. La coupe au premier trochée détermine la forme rythmique suivante :
quid autem Flemus | ait
(ix, a/i.)
Elle ne se trouve que dans un seul passage (v. Dictionnaire, n° i 2/I6 ; p. 322). Or, on a rencontré plus haut deux exemples d'un groupe de même étendue avec repos à la fin du vers. La coupe forte est donc plus fréquente que la coupe faible. Cette constatation de fait semble aller à l'encontre de l'hypothèse qui domine toute notre étude, que les très courts repos du discours se rencontrent le plus souvent avec de courts repos du vers. Mais il n'y a pas là de contradiction ; on peut en effel expliquer la rareté du type ^!L~L~|^1 par une autre cause : la forme du premier membre qui suppose une très courte proposition divisée en deux parties par la fin du vers,
l\Ok REPOS COURTS DE l'ÉTENDUE TOTALE
c'est-à-dire un fait évidemment anormal. Si l'on considère d'ensemble tous les exemples de très courts repos avec coupe faible, en éliminant par là toutes les raisons de fréquence ou de rareté autres que l'étendue totale des groupes (v. ci-dessus le tableau p. 382), on voit que la statistique est d'accord avec la théorie.
Le vers en question est le vers IX, \[\[\
quid autem Flemus | ait
La comparaison entre ce vers et les deux vers étudiés plus
haut :
et cuncta licere | Credimus
(IX, 554.) et
sic tempora uerti | Gernimus
doit nous amener aux trois conclusions suivantes : i° les motifs de rapprochement syntactiques ou stylistiques entre les deux membres sont au moins aussi importants dans ce passage que dans les précédents ; 20 la disjonction par l'esprit des deux membres au bénéfice du premier est ici beaucoup moins légitime ; la nature de la coupe ne nous avertit point, en effet, que le premier membre ait de quoi exciter l'attention ou l'émotion du lecteur ; 3° les parties voisines présentent dans cet exemple, comme dans les précédents, de nombreuses anomalies de versification (affaiblissement des coupes fortes) ; mais, à la différence des précédents, elles n'ont aucun rapport avec la coupe faible du vers 1 4A- Ces trois conclusions se vérifient aisément. i° Pour la syntaxe, le second membre ait est par nature l'enclitique du premier ; ce verbe est en outre d'autant plus attendu et nécessaire ici, qu'il complète une proposition laissée jusqu'ici en suspens (mox deinde) . 20 Pour la logique, l'idée contenue dans Flemus est sans intérêt ; elle a été énoncée deux fois dans