REPOS LOGIQUE ET REPOS RYTHMIQUE
Il suffit d'une très sommaire analyse pour distinguer dans le repos du discours les éléments logiques et les éléments rythmiques. Reprenons, pour les observer de plus près, les deux exemples cités plus haut (p. 32), et d'abord la phrase française : Le reste de ï armée hésitait sur leurs corps \ Et regardait mourir la garde. Entre les deux parties, il y a un repos, une certaine durée pendant laquelle nous nous reposons : voilà le repos dans son ensemble. Nous, c'est-à-dire à la fois notre oreille qui perçoit les mots du discours, et notre intelligence qui perçoit les idées contenues dans ces mots : l'une et l'autre se fatiguent à percevoir les parties du discours et se reposent dans les intervalles. Si je me représente un acteur qui déclame ces vers, et non un auditeur qui les écoute, il me faudra parler de la voix et non plus seulement de l'oreille ; mais cette considération n'apporte aucun éclaircissement, et il est permis de la négliger. Voilà un commencement d'analyse du repos. Achevons-la, en observant comment l'intelligence et l'oreille interprètent, mesurent la durée du repos, chacune dans son domaine et selon ses moyens.
Soit A la phrase qui précède le repos et B celle qui le suit. Appréciée par l'intelligence, la durée du repos est la durée nécessaire pour prendre en quelque sorte possession du groupe d'idées A, du groupe d'idées B, et de leurs rapports. Cette durée dépend de l'effort qu'exige une telle opération, et cet effort lui-même dépend de la grandeur et de l'indépendance des deux groupes, ou bien, pour employer un terme plus vague, mais plus exact, de leur teneur en contenu logique. En effet, l'intérêt que nous éprouvons pour une certaine notion, et l'effort d attention que nous faisons pour la saisir, n'est pas toujours en proportion de son volume. Supposons le récit d'un meurtre divisé en trois parties : la préparation, l'acte lui-même, ses conséquences : il est très possible que la deuxième partie soit la plus courte, et cependant la plus propre à retenir l'attention. De même, la distance que l'esprit perçoit entre deux notions
n'est pas toujours en rapport avec leur ressemblance, la dépendance réciproque qui paraît résulter de leur nature. Le passage tiré de l'Expiation présente au vers i un exemple notable de ce désaccord. Les mots C'est alors ont des relations de sens très étroites avec ceux qui suivent. Cependant le lecteur perçoit entre les uns et les autres une distance logique très sensible, et le poète les a séparés en les disposant dans des vers différents. C'est que les mots C'est alors se rattachent aussi aux phrases précédentes ; ils servent de transition entre elles et la suite du récit, et c'est par là qu'ils nous intéressent le plus. Ainsi le terme le plus vague, celui de « distance logique » , est le plus convenable pour traduire le rapport des deux groupes d'idées A et B, et le repos logique est cette distance même entre les notions, saisie et appréciée par l'intelligence.
Observons maintenant le jeu de notre faculté auditive, et nous verrons apparaître, bien distinct et isolé, le repos rythmique. Pour l'oreille, les phrases A et B ne sont point des groupes d'idées, mais des groupes de sons. La perception des sons exige de l'oreille un effort, comme la perception des idées exige un effort de l'intelligence. Le repos qui sépare A et B est employé à réparer cet effort, et se mesure à son intensité. Interprété par l'oreille, ce repos peut être défini la durée qui nous est nécessaire pour nous reposer d'avoir recueilli les impressions auditives du groupe A et pour nous préparer à recueillir celles du groupe B. Cette durée dépend de la quantité d'impressions auditives contenues dans les deux groupes ou de leur distance auditive, si l'on veut un terme qui corresponde exactement au terme de distance logique employé tout à l'heure. Tel est le repos de l'oreille, ou repos rythmique. Les mots auditif et rythmique peuvent être employés par nous l'un pour l'autre; ils sont pour nous équivalents. En effet, les impressions rythmiques sont celles qui déterminent la durée des repos, c'est-à-dire qui nous font mesurer l'écoulement (pu()/*6ç) du temps. Comme toute notre attention se porte sur la durée