MISE A PART DU REPOS RYTHMIQUE S
des repos, nous négligeons toutes les impressions auditives qui ne sont pas rythmiques. Les sons qui composent les groupes A et B peuvent être, non seulement recueillis par l'oreille, mais aussi prononcés par la voix. Si nous nous les représentons ainsi, nous devrons modifier la définition du repos rythmique. Nous appellerons ainsi la durée nécessaire pour nous reposer d'avoir émis les sons du groupe A, et nous préparer à émettre ceux du groupe B.
La distinction du repos logique et du repos rythmique est aussi aisée dans une phrase latine que dans une phrase française. Soit une phrase composée de deux propositions, telle que Frigora dant rami, uarios humus umida flores : \ Perpetuum uer est (vv. 390-1). Le repos qui sépare les deux parties est perçu à la fois par l'intelligence (repos logique) et par l'oreille (repos rythmique). Le premier, c'est la portion de temps vide qui s'écoule entre les deux parties de la description, la première plus concrète et plus détaillée, la seconde plus abstraite et plus générale, et qui nous permet de les embrasser toutes deux, de les rattacher l'une à l'autre. Le second, c'est la portion de temps vide qui s'écoule entre le premier groupe de sons et le second, d'une part les syllabes Frigora... flores, d'autre part les syllabes Perpetuum... est; pendant ce temps, l'oreille se repose d'avoir perçu les premières, et se prépare à percevoir les secondes.
Le repos qui sépare deux portions de discours se résout donc à l'analyse en deux repos distincts : le repos rythmique entre les deux groupes de sons, et le repos logique entre les deux groupes d'idées. Le premier est perçu et apprécié par l'oreille, le second par l'intelligence ; ils sont donc indépendants l'un de l'autre, et nous pouvons considérer à part l'un ou l'autre ; il ne, nous est pas difficile en effet de distinguer le jeu de nos différentes facultés, et de séparer les impressions qui appartiennent à chacune d'elles. Cette séparation se fait d'ailleurs sans produire dans les impressions dissociées ni dommage ni lacune.
Les impressions rythmiques, mises à part, demeurent complètes, et se suffisent à elles-mêmes ; de même les impressions logiques. Les premières s'adressent à l'oreille seule, et en sont appréciées dans tous leurs caractères sans aucune intervention de l'intelligence; les secondes s'adressent à l'intelligence seule, et n'exigent aucun effort du sens rythmique. Ainsi, les repos rythmiques, quel que soit leur nombre, isolés ou réunis, sont perçus, comparés, mesurés, tout comme si les repos logiques n'existaient pas ; de même, 1 appréciation des repos logiques est indépendante de toute considération de rythme.
Ceci posé, rappelons-nous notre but, qui est de définir les faits de versification, de comparer un repos du discours donné avec un repos du vers donné. Pour que la comparaison puisse se faire, il faut, on l'a vu, que le repos du vers et le repos du discours soient de même nature. Cette condition est remplie, maintenant que nous pouvons isoler le repos rythmique dans le discours. En effet le repos rythmique du discours est perçu et apprécié par l'oreille comme le repos du vers. Le vers contient une succession d'impressions auditives (temps marqués) séparées par des pauses ; le discours, réduit à ses éléments rythmiques, ne contient lui aussi que des impressions auditives (syllabes) séparées par des pauses. Dans l'un et l'autre cas, c'est toujours notre faculté de percevoir les sons que nous trouvons soit en action soit au repos. Au lieu de définir les faits de versification comme les rencontres des repos du vers et des repos du discours, nous nommerons ainsi les rencontres des repos du vers (rythmiques par définition) et des repos rythmiques du discours. Cette nouvelle définition montre mieux, que les faits de versification sont composés de deux éléments homogènes et facilement comparables.
Quant aux éléments logiques du discours, aux idées contenues dans les mots, ils interviendront eux aussi en leur temps. Soit une certaine rencontre du discours et du vers. J'observe le repos du vers, et je constate à quelle classe il appartient;
MESURE DES REPOS : LEUR RAPPORT AUX MEMBRES 3g
j'observe de même le repos du discours, et j'en mesure la durée. J'obtiens ces deux données sans sortir du domaine rythmique. Réunies, elles suffisent à définir un fait de versification, à le distinguer de tous ceux qui ne lui ressemblent pas exactement, et même à déterminer s'il y a conformité entre les repos du discours et du vers, tous deux courts ou tous deux longs, ou bien s'il y a disparate. Mais ensuite il reste à expliquer pourquoi les deux repos sont concordants ici et discordants ailleurs. L'explication ne peut se trouver qu'en observant le sens des mots, les idées, les sentiments, les objets qu'ils représentent. Ainsi, pour définir et classer les faits de versification, nous n'avons besoin que'des éléments rythmiques du discours; c'est seulement pour les expliquer, que nous aurons à tenir compte du contenu logique.
c) Mesure des repos : relation de la durée du repos à la longueur des membres.
La définition précise des faits de versification, la distinction des différentes rencontres du discours et du vers supposent, on l'a vu, une dernière condition : c'est que les repos du discours puissent être mesurés avec précision, et distingués selon leurs multiples nuances. On va voir comment elle se trouve remplie. Désormais, nous appellerons simplement repos du discours ce que nous avons appelé jusqu'ici repos rythmique du discours.
Représentons-nous le repos qui sépare deux groupes d'impressions auditives, A et B. Ce repos a une durée suffisante pour que notre oreille se repose d'avoir perçu les impressions du groupe A, et se prépare à percevoir les impressions du groupe B. Le repos est d'autant plus long que les impressions auditives des deux groupes sont plus nombreuses : ainsi la durée du repos est en proportion de la longueur des mem-
ko
bres, ou plus brièvement, la mesure des membres nous fournit la mesure des repos, et se confond avec elle. Ce principe1 découle de la loi suivant laquelle il y a proportion entre le repos et l'effort. Il est en lui-même très vraisemblable, et des expériences très simples en démontrent la vérité. Soient trois membres A, A1, A2 de longueur croissante :
A : . Le reste |
A1 : Le reste de l'armée ||
A2 : Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps 1 1
Le repos après A2 est plus long que le repos après A1, et celui-ci plus long que le repos après A. On pourrait citer un très grand nombre d'exemples semblables, et l'expérience est aussi concluante pour le latin que pour le français. Par exemple :
A : Frigora A1 : Frigora A2: Frigora dant rami, uarios humus umida flores ||
A1 : Frigora dant rami
Voilà pour le rapport de la pause avec le membre qui la précède. Mais le membre qui la suit en détermine aussi pour sa part la durée. Si nous prenons des couples de membres AB, AB\ qui ont le même premier membre A, nous observons que la durée de la pause qui les sépare varie avec la longueur du second membre, et en proportion de cette lon-
gueur :
AB : Le reste de l'armée | hésitait
AB1 : Le reste de l'armée || hésitait sur leurs corps
AB : Frigora dant j rami
AB1 : Frigora dant || rami et humus umida
I. Nous l'avons trouvé énoncé dans J. Minôr, Neuhochdeutsche Metrik ; Strassburg, Triibner; 2e édition, igoi ; p. 197 et suiv. Les exemples suivants sont imités des exemples allemands cités dans ce passage.