‹ Le rythme poétique dans les Métamorphoses d'OvideChapitre 218 sur 270 · EXEMPLES DE LA PREMIÈRE ESPÈCE · texte numérisé non relu

EXEMPLES DE LA PREMIÈRE ESPÈCE

est propre, le lecteur les met à part dès l'étude statistique : il est bon qu'il retrouve dans l'étude particulière la division créée par lui-même ; il s'y convaincra mieux, en considérant les repos à destruction isolés, que la difficulté qu'ils contiennent se trouve résolue.

Il convient en outre, de faire à ces repos une place plus grande : aussi la première partie de l'étude logique comprendra-t-elle deux comparaisons, soit quatre exemples, et la seconde une seule comparaison, soit deux exemples. Cet avantage s'explique par la complexité particulière aux repos à destruction, qui rend leur examen plus instructif. Dans les catégories de repos où les nombres sont conformes à la loi, l'étude détaillée des faits de versification hétérogènes n'apporte qu'un seul enseignement: c'est que ces faits eux-mêmes n'échappent pas à la loi d'attraction. Dans les catégories de repos où certains nombres sont contraires à la loi, cette même étude conduit à deux conclusions, dont l'une concerne la loi, et l'autre les nombres. La première est la même que dans les autres exemples : c'est que l'exception à la loi, l'attribution d'un repos long à une coupe relativement faible, est toujours explicable. La seconde, c'est que l'attraction se fait sentir dans tous les repos de ces catégories, en dépit des anomalies numériques, et peut être partout dégagée de la force qui la combat. Ainsi, l'observation directe des passages, caractères logiques et rythmiques compris, rendra plus certaine l'image que nous avons tracée de cette répulsion, par laquelle nous avons essayé d'expliquer les nombres contraires à la loi.

a) Première espèce : repos qui présentent des résultats statistiques contraires à la loi générale.

Nous prendrons notre premier exemple parmi les repos dont les membres ont une étendue de 10 vers (catégorie F,

^7° REPOS LONGS DE l'ÉTENDUE TOTALE

p. 43 1). Soit, comme objet d étude principal, un repos de cette espèce placé à la coupe penthémimère1, et, comme terme de comparaison, un repos de la même espèce placé à la coupe finale2. Selon la loi générale d'attraction, le premier des deux faits de versification ainsi définis est le fait hétérogène, anormal ; le second est le fait homogène, normal. Si nous observons les nombres réunis p. 43 1 , nous constatons que le premier est en réalité le plus fréquent, le second le plus rare. Malgré ce contraste entre la théorie et la réalité, nous allons voir que l'étude détaillée des deux exemples choisis, conduite suivant la méthode expliquée tout à l'heure, se trouve confirmer la loi d'attraction. Le passage qui renferme le fait de versification anormal est bien le plus chargé d'émotion (en prenant le mot au sens le plus large), c'est-à-dire le plus propre à frapper le lecteur, à tenir son attention en éveil.

Les deux couples de membres qui s'étendent de part et d'autre du vers XI, 748 se prêtent à la comparaison. Le premier (739-748) est divisé parla penthémimère du vers 7^2, le deuxième (7/19-758) par la coupe finale du vers 750. Ainsi, la relation même entre les étendues des deux membres est à peu près semblable dans les deux groupes :1e second membre est de beaucoup le plus étendu, c'est-à-dire le plus intéressant; le premier îie contient qu'une introduction, une préparation.

Ce qui importe ici davantage, c'est qu'à en juger d'après les temps et les modes des quatre verbes qui supportent la relation logique des deux membres de chaque couple, le caractère général du premier passage est très voisin de celui du second.

Le premier appartient à la métamorphose de Céyx et d'Alcyone (XI, 410-748). Céyx a quitté son épouse Alcyone, qu'il aime et dont il est tendrement aimé ; il s'est embarqué pour un lointain voyage ; à peine hors du port, une tempête

PREMIER EXEMPLE t\~j\

engloutit le navire et les passagers : avertie par un songe, Alcyone accourt au rivage, voit de loin le corps de son époux, se précipite du haut d'un rocher, et se trouve changée en oiseau ; quand le cadavre est enfin rejeté par la mer, l'oiseau nouveau l'embrasse de ses ailes, le touche de son bec, et sous ces baisers Céyx prend une nouvelle vie et une nouvelle forme (t.'t4i):

et tandem superis miserantibus ambo 7^2 Alite mutantur : ( fatis obnoxius isdem Tune quoque mansit amor

Avec le dernier vers de ce groupe (7^8) prend fin le récit des amours de Céyx et d' Alcyone. A ce récit est rattachée l'histoire d'/Esacus, qui lui aussi se tua par amour, et à qui la pitié des dieux accorda aussi de se survivre sous la forme d'un oiseau. La transition de l'un à l'autre est contenue dans le deuxième passage, qu'il s'agit de comparer au précédent, et où la séparation des membres est à la fin du vers 760. Voici le premier membre et le début du second.

Hos aliquis senior iunctim fréta lata uolantes 700 Spectat, et ad finem seruatos laudat amores : |

Proximus aut idem si fors tulit 'hic quoque' dixit

Les deux passages ont le caractère d'un récit, et dans tous les deux les deux membres contiennent deux parties du récit qui se succèdent au même plan et s'enchaînent sans effort : l'expression grammaticale de cette condition logique, est que les verbes en contact à la fin du premier membre et au début du second sont tous à l'indicatif, et à un temps principal, présent ou parfait. Mais chaque fois ce temps varie d'un membre à l'autre : on trouve le présent dans le premier et le parfait dans le second. Cette alternance des deux temps est très fréquente dans les récits, et la signification n'en est pas douteuse : l'action décrite au présent et l'action décrite au parfait sont toutes deux passées par rapport au narrateur ; mais elles sont

Ix'-jl REPOS LONGS DE LETENDLE TOTALE

séparées par une distance, soit de l'ordre temporel soit de l'ordre logique, qui oblige à marquer entre elles une différence, une distance. Tel est le caractère commun des deux passages ; l'emploi de deux coupes différentes, la penthémimère au premier, la fin du vers au second, s'explique parce qu'en dépit de ces analogies, l'attention du lecteur est beaucoup plus en éveil, beaucoup plus intense dans le premier récit que dans le second. Cette supériorité d'intérêt réside, d'abord dans l'enchaînement du drame, ensuite dans la nature des passions qu'il excite.

Dans le premier des deux groupes, celui qui contient le fait de versification hétérogène, les derniers mots du premier membre, au vers 7^2 nous font, il est vrai, connaître pour l'essentiel la conclusion du récit (ambo Alite mutantur). Mais cette assertion toute sèche ne suffit pas à notre curiosité : le caractère des deux personnages (l'amour mutuel de Céyx et d'Alcyone) nous est si présent, que nous désirons savoir si, dépouillés de leur forme ancienne, les deux amants se demeureront fidèles et vivront une vie commune : c'est ce que l'habile narrateur nous apprend sans tarder et sans ménager les détails.

742 | fatis obnoxius isdem

Tune quoque mansit amor, nec coniugiale solutum Foeo\is in alitibus ;

Cette conclusion n'épuise d'ailleurs pas la tâche du narrateur ; nous attendons encore autre chose, pour que le récit soit vraiment terminé. Les fables des Métamorphoses ont en effet leur point d'arrivée dans la réalité: elles prétendent expliquer l'existence, l'aspect, les mœurs d'un animal, ou d'une plante, ou d'un objet quelconque. Ici, il reste encore (vv. "]h3- 748) à énoncer les enseignements contenus dans le récit, a montrer que l'oiseau alcyon n'est autre que la malheureuse Alcyone, fille d'Eole, et pourquoi « le maître des tempêtes retient ses sujets enchaînés dans leur antre, aussi longtemps

que l'alcyon femelle, balancée dans son nid flottant sur les eaux, couve ses petits nouveau-nés ».

Les vers qui suivent sont loin de solliciter aussi vivement l'attention. Ils contiennent le début d'un nouveau récit : or, au commencement d'une narration, l'auditeur est toujours plus calme qu'au moment des péripéties et de la catastrophe. Il est vrai que le contenu des vers 7A9-758 est réparti entre les deux membres de manière à provoquer une sorte de surprise. Les deux vers 7^9-750 qui composent le premier (Hos aliquis . . . amores) rappellent les faits qui précèdent, et n'annoncent pas explicitement ceux qui suivent : un spectateur voit s'envoler Céyx et Alcyone changés en oiseaux, et loue la constance de leur amour. Au premier coup d'œil, l'intervention du vieillard (aliquis senior) se justifie mal. Mais on s'aperçoit bientôt que c'est là un artifice de transition, l'annonce déguisée d'une aventure nouvelle. L'ordre des mots nous en avertit. Le pronom Hos placé au début de la période fait prévoir qu'il sera bientôt question d'autres personnages, propres à être opposés ou comparés à Céyx et à Alcyone ; et le sujet senior, qui lui succède immédiatement, annonce que ce vieillard aura un rôle dans la suite, soit pour garder la parole, soit pour la transmettre à un autre narrateur. Les notions correspondantes à celles-ci (Hos, senior) apparaissent dès le début du second membre

Proximus aut idem si fors tulit 'hic quoque' dixit

Elles sont disposées, comme il arrive très souvent, dans l'ordre inverse des précédentes (chiasme). Cette fois, l'orateur (Proximus) est mentionné avant le sujet du discours (hic quoque), à la différence du premier membre, où l'on trouve Hos avant senior. Il est donc impossible, malgré l'incertitude apparente des vers 7/19-750, de ne pas y pressentir tout au moins le sens général du développement qui va suivre. Il faudrait que le mystère fût beaucoup plus grand pour nous tourmenter :

h~]t\ REPOS LONGS DE l. ÉTENDUE TOTALE

bien avant le onzième livre, le lecteur des Métamorphoses a appris à déjouer les subtilités des transitions. Elles faisaient, dans ce poème, une des plus grandes difficultés : l'auteur a mis tout son art à la surmonter. L'absence d'unité dans le plan eût rebuté assurément un poète moderne ; Ovide y a vu sans doute un motif d'intérêt de plus, une difficulté à vaincre, l'occasion de manifester des qualités de pure forme qui paraissaient alors plus précieuses qu'aujourd'hui.

Voilà pour l'enchaînement des faits dans les vers 739-7/48 et 7^9-758 ; quant au pathétique qu'ils contiennent, le premier passage l'emporte encore à cet égard sur le second. Le moment de la métamorphose, qui se présente au vers 7/12, est toujours, dans la pensée de l'auteur, un moment d'émotion : c'est celui où s'opère l'action divine, soit pour punir le héros, soit, comme ici, pour le récompenser. Déplus, la transformation en animal n'est point présentée ici comme une diminution de vie, une demi-mort, mais comme un retour à la vie : nous avons vu le cadavre de Céyx avant d'apprendre qu'il renaît sous forme d'oiseau : il y a en quelque sorte deux miracles au lieu d'un. Ajoutons que l'histoire de Céyx et d'Alcyone est une des plus vraiment émouvantes du poème : l'auteur a voulu nous intéresser à ses héros ; il a mis dans cet épisode toi>t son sérieux, et par endroits de l'émotion. Au contraire, dans les vers 7/19-758, il n'y a point de passions en jeu. L'admiration du vieillard pour Céyx et Alcyone (adjinem seruatos laudat amores, v. 760) ne se transmet point à nous, n'est pas en quelque sorte enregistrée par notre sensibilité; le personnage ne vit point : ce n'est qu'un mécanisme pour dérouler un nouveau récit. Quant au héros du récit, yEsacus, la suite de la période ne nous fait connaître aucun trait de son caractère ou de sa destinée qui soit propre à exciter l'émotion, mais seulement les héros dont il descend ([hic quoque dixit]... Regia progenies) et sa condition présente d'oiseau de mer ; ce sont les deux traits qui permettent de rattacher son aventure

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