MÉCANISME DES REPULSIONS FAIBLE ET FORTE
longs eux-mêmes, différentes durées. Alors, les repos des groupes de 5, 6, 8, 10, i3 vers se dégagent de la durée médiocre qui tout à l'heure les enveloppait tous; ils se disposent en une série ordonnée, dans laquelle la durée du repos grandit en même temps que la longueur des membres. Avec la durée du repos grandit aussi la quantité d'attention qu'il exige, l'opposition entre lui et les valeurs déterminées, et enfin l'intensité de la répulsion. Ainsi, les repos les plus longs, quand ils nous sont exactement connus, se trouvent distingués des autres, non seulement par leur durée plus longue, plus différente des repos moyens, mais par une répulsion plus intense, celle que nous avons appelée répulsion forte.
Dans les repos longs de l'étendue relative, l'appréciation exacte que demande notre oreille ne peut se faire en comparant les durées longues entre elles, car il n'y a qu'une seule longue durée, celle des repos entre membres égaux ; mais elle se fait en comparant les durées longues réelles à la durée idéale la plus longue possible. Soit a le repos observé, A et B ses membres : Aar=B. Tout d'abord, nous percevons le repos long a, et nous constatons qu'il dépasse en longueur les repos moyens. Ensuite, nous cherchons à en déterminer plus exactement la durée ; il ne se rencontre aucune autre durée longue, a', a", etc., à laquelle nous puissions la comparer; malgré cela, nous demeurons attentifs, et nous prolongeons l'examen du repos afin de parvenir au résultat cherché. Cet examen une fois terminé, nous avons reconnu que tous les repos longs ont la même durée, mais aussi qu'ils ont tous la durée la plus longue qu'un repos de leur nature puisse avoir. En effet, dans l'ordre de l'étendue relative, la durée des repos grandit en même temps que la ressemblance entre les longueurs des membres. On ne peut concevoir de ressemblance plus parfaite que l'exacte égalité, ni de durée plus longue que celle du repos entre membres exactement égaux. Ainsi, la durée du repos long a se trouve enfin déterminée, non parce qu'il est plus long
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que tel autre, mais parce qu'il est aussi long que possible. Mais pendant que se prolongeait notre étude, la durée du repos se prolongeait aussi, et son rapport aux repos moyens se modifiait. Au début de notre observation, le repos long avait sa longueur minima ; il était tout voisin des repos moyens, séparé d'eux seulement par un léger surcroît de durée. A la fin, le repos long a sa longueur maxima, non pas celle qui suffit à le distinguer des repos moyens, mais celle qui est nécessaire pour le rendre semblable au repos idéal, au plus long repos concevable ; il nous paraît alors très différent des repos moyens, aussi différent que possible. Observons maintenant la répulsion. Elle grandit en même temps que la durée du repos, que sa distance aux repos moyens. Le repos long mal connu, provisoire, était soumis à la répulsion faible ; mais le même repos bien connu, dans son aspect rythmique définitif, est soumis à la répulsion forte, et c'est elle qui manifeste ses effets dans le poème.
Que l'on observe, dans l'ordre de l'étendue totale, les repos les plus longs pris à part, ou, dans l'ordre de l'étendue relative, les repos longs tous réunis parce qu'ils ont tous la même longueur, on voit la répulsion faible et la répulsion forte se succéder dans le même ordre, et avec la même relation d'importance. La première apparaît d'abord; mais elle se transforme vite en répulsion forte, et les effets médiocres qui correspondent à sa médiocre puissance ne sont pas ceux qui déterminent le rythme du vers. La répulsion forte n'apparaît qu'après un peu de temps , et au prix d'un peu d'effort ; mais elle dépasse , absorbe et fait oublier la première, en s'annexant les effets de celle-ci et en y ajoutant les siens propres. Chacun des repos que nous venons d'étudier traverse en effet deux périodes. D'abord, nous prenons une vue confuse des éléments du rythme; nous distinguons le repos long des repos moyens, sans approfondir sa nature ; nous lui attribuons la quantité tout juste nécessaire de durée et d'attention. Ensuite, nous nous efforçons d'obtenir
PASSAGE NÉCESSAIRE DE i/uNE A L'AUTRE 525
la connaissance complète du repos, d'accuser autant que possible les différences qui le distinguent des autres repos, soit longs, soit moyens ; nous lui accordons autant de durée et d'attention que nous le pouvons faire sans l'égaler aux autres repos qui en méritent plus que lui, ou bien même, à défaut d'autres repos plus longs, toute la durée et toute l'attention possibles. C'est seulement quand la connaissance complète du repos est obtenue, par un effort conscient ou inconscient, que nous nous sentons maîtres du rythme ; alors seulement le poète commence à composer ses vers, le lecteur à les apprécier. Dans la période de perception confuse se produit entre les repos et les valeurs indéterminées la répulsion faible, celle qui est inférieure en puissance à l'attraction ; dans la période de connaissance complète se produit la répulsion forte, supérieure à l'attraction ; c'est donc cette dernière répulsion qui donne leur forme aux vers du poète, c'est elle que le lecteur y reconnaît. Il est facile d'isoler dans le poème lui-même les deux périodes d'appréciation, les deux appréciations du même repos. L'épreuve réussit pour n'importe quel vers et pour n'importe quel repos. Nous ne reviendrons pas aux repos de l'étendue totale ; mais voici deux repos longs de l'étendue relative (a), c'est-à-dire deux repos dont les membres sont égaux parce qu'ils contiennent le même nombre d'unités rythmiques (temps marqués) :
Ille cauis hausto spargit me puluere palmis |a Inque uicem fuluae tactu flauescit harenae
Digredimur paulum \a rursusque ad bella coimus
(IX, 4a.)
Nous faisons d'abord de ces vers une lecture superficielle, celle qui conviendrait à un passage de prose, et qui permet de connaître le sens des mots, le sujet du récit. Le repos a est déjà distinct des autres, mais il dure très peu de temps. Les
perceptions acquises ne nous permettent pas, nous le sentons, d'apprécier le rythme des vers. La seconde lecture (qui pour un lecteur expérimenté est la seule) est plus lente, plus attentive. Nous nous arrêtons beaucoup plus longtemps au repos a, et nous discernons mieux le caractère propre de sa durée, qui lui vient de l'égalité des membres. La voix accuse même, semble-t-il, deux nuances distinctes : la durée plus longue, supérieure, et de beaucoup, aux repos moyens, et la durée très longue, aussi longue que nous pouvons la percevoir, non seule ment dans ce groupe, mais dans n'importe quel autre. En effet, non seulement nous donnons au repos a toute sa durée, aux deux membres toute leur distance, mais nous ajoutons à cette durée un léger surcroît, comme pour ajourner le second membre et exciter l'attention. Cet artifice du débit ne se rencontre que dans les groupes à membres égaux : il distingue l'égalité parfaite, semblable partout à elle-même, de toutes les inégalités, même très légères.
Les périodes principales de la répulsion se déroulent de la même manière dans les repos très longs de l'étendue totale et dans les repos longs de l'étendue relative : la répulsion, d'abord très faible (répulsion faible), y grandit nécessairement, et s'y établit enfin dans toute sa force (répulsion forte). Mais, à prendre dans le détail les opérations accomplies par notre sens rythmique, on trouve entre eux certaines différences.
La première de ces opérations, c'est l'appréciation des repos très longs (étendue totale) ou des repos longs (étendue relative) par rapport aux repos moyens. Cette appréciation se fait d'autant mieux, que l'on trouve dans l'un et l'autre cas des éléments accessoires qui permettent de mieux mesurer la différence des objets comparés. Ainsi, dans l'ordre de l'étendue totale, le groupe des repos longs pris ensemble, qui comprend à la fois les repos très longs, ceux des membres de 10 ou i3 vers, et les repos les moins longs, ceux des membres de 5, 6 vers, etc., et qui les réunit en un type de longueur médiocre,