‹ Le rythme poétique dans les Métamorphoses d'OvideChapitre 24 sur 270 · UNITÉS DE DURÉE COMPOSANT LES MEMBRES · texte numérisé non relu

UNITÉS DE DURÉE COMPOSANT LES MEMBRES

la longueur des membres, et comment opérer cette mesure?

Prenons un groupe de mots : Le reste de l'armée ; sa longueur, c'est le total du temps ou la somme des efforts que ces mots nous coûtent à percevoir ou à prononcer. Chacune des six syllabes différentes représente pour nous une durée différente, un effort différent. Il faut donc, pour connaître la durée totale du membre, connaître les six durées distinctes qui le composent. Si le groupe est plus long, et contient par exemple douze syllabes différentes : Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps, ce sont douze durées différentes qu'il me faut mesurer. Pour mesurer tous les membres possibles, je devrais pouvoir apprécier et comparer toutes les syllabes différentes de la langue française. Gomme elles sont très nombreuses, et ne diffèrent que par des durées très petites, cette perception comparative suppose une délicatesse d'oreille et une force d'attention que personne ne possède. Cette opération que je cherche à faire, comparer les membres et les repos, est celle même que doivent faire le poète et l'orateur pour composer des discours à rythme marqué, et le lecteur pour les percevoir. Mais tandis que j'observe à loisir chaque groupe de membres, ils doivent en apercevoir à l'instant et par instinct les rapports rythmiques. Il est donc plus difficile encore de composer ou d'entendre, que d'étudier par analyse, un discours où toutes les syllabes distinctes seraient distinctement perçues : à la vérité, un tel discours ne permet aucun rythme, ni oratoire ni poétique.

Mais l'expérience nous apprend que l'inégalité des syllabes est propre au discours familier ; dans le discours solennel au contraire, la voix de l'orateur tend à égaliser plus ou moins toutes les syllabes. Nous appelons discours familier la conversation ordinaire ou le discours scientifique, dans lesquels nous nous proposons seulement de faire connaître des faits. Notre oreille y reconnaît facilement la différence de durée des syllabes. Je rencontre un de mes amis ; il me demande l'heure ;

je lui réponds : il est deux heures. En prononçant cette phrase, je m'aperçois que les syllabes il et deux n'ont pas la même durée, et n'exigent pas, pour être prononcées, le même effort. L'inégalité des syllabes empêche, on l'a vu tout à l'heure, la perception du rythme ; mais ce défaut n'est pas choquant dans le discours familier, car nous n'y cherchons aucun rythme. Passons maintenant au discours solennel; j'appelle ainsi, faute d'un terme plus juste, tout discours dont l'objet prémédité est non seulement de faire connaître des faits, mais de faire naître une émotion quelle qu'elle soit. Je répète la même phrase : il est deux heures. Mais cette fois je la suppose prononcée dans des circonstances émouvantes, par exemple par un chef d'armée devant les envoyés d'une ville qu'il assiège : 77 est deux heures : demain à la même heure votre ville sera réduite en cendres. J'observe que mon débit s'est modifié ; la différence des syllabes il et deux s'est atténuée, parce que la première a gagné en importance. On peut faire beaucoup d'expériences du même genre ; elles aboutissent toutes à la même conclusion, que voici : le discours solennel n'est point prononcé avec le débit ordinaire, mais « déclamé )); à y bien regarder, le caractère propre de la « déclamation » n'est pas le (( chant », ni l'accent pathétique, mais la tendance à donner à toutes les syllabes la même valeur. Cette tendance est naturellement plus ou moins sensible, elle varie avec la « solennité » même du discours. Elle n'apparaît guère dans une conversation, lors même que le ton s'y élève ; mais elle se manifeste dans le débit oratoire, dans la voix d'un orateur qui s'adresse à un grand nombre de personnes, et plus encore dans le débit artistique, lorsqu'un lecteur, même inexpérimenté, déclame une prose harmonieuse. Pour démontrer cette équivalence des syllabes, on peut invoquer, au même titre que l'expérience, les lois de la versification. Elles ne sont pas arbitraires, en effet, elles représentent l'instinct des poètes et de ceux qui les écoutent. Or deux vers français sont égaux

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