CONCLUSION LES LOIS DU RYTHME. LA SCIENCE DU RYTHME
A) Les lois du rythme : pouvoir qu'elles exercent sur les éléments rythmiques ET SUR LE POÈTE (p. 679).
B) Esquisse d'une description complète du rythme poétique dans lfs Métamorphoses (p. 095).
C) Comment étudier le rythme poétique chez d'autres poètes latins, dans d'autres langues (p. 6i<i).
D) La «Versification», objet d'étude distinct de la Métrique et de la Grammaire (p. 617).
A) Les lois du rythme : pouvoir qu'elles exercent SUR LES éléments rythmiques et sur le poète.
Dans l'Introduction de notre travail, nous avons défini les faits à étudier, les éléments qui les composent, les moyens qui permettent de les mesurer et de les classer. Dans la partie principale, nous avons d'abord décrit les faits de versification les plus notables des Métamorphoses (Description), ensuite nous avons tenté de les expliquer (Explication). La Description n'a d'autre objet que de reproduire exactement tous les faits qu'elle embrasse : elle se suffît à elle-même, et ne conduit à aucune conclusion. Au début de l'Explication, nous avons admis à titre d'hypothèse, qu'il existait une loi simple pour
58o CONCLUSION
déterminer les rencontres entre repos du discours et repos du vers, qui composent le rythme poétique. C'est la loi à' attraction : les repos les plus courts du discours ont tendance à se rencontrer avec les repos les plus courts du vers, et de même les repos les plus longs du discours avec les repos les plus longs du vers. A la fin de notre travail, cette loi se trouve être, non plus une hypothèse, mais une vérité, fortifiée de toutes les preuves que peut lui apporter l'examen d'une seule œuvre poétique. La démonstration ainsi faite est le résultat principal de notre effort ; car la loi d'attraction contient l'essentiel du rythme : c'est elle qui donne à la plupart des faits de versification leur existence et leur raison d'être.
Mais que vaut le résultat auquel nous sommes arrivé ? En essayant d'expliquer par une seule loi le rythme poétique, n'avons-nous pas détruit la diversité et la richesse qu'il présente à l'oreille ?
L'affinité réciproque du vers et du discours, telle que l'impose la loi d'attraction, est produite par l'instinct, et non par la volonté du poète ; par conséquent, elle se présente nécessairement chez tous les poètes. Quant au rapport établi par la loi entre les repos et les coupes, c'est le plus simple qui se puisse concevoir : dès que nous avons classé les repos et les coupes par ordre de durée, il nous paraît évident qu'il y aura le plus souvent rencontre entre ceux et celles qui occupent, dans l'ordre des durées, des places semblables. Cependant, tant que nous considérons l'exposé pur et simple de la loi, aussi longtemps que nous ne l'éprouvons pas par l'étude détaillée des faits, elle ne nous satisfait pas; alors même qu'elle nous paraît certaine, ses caractères de nécessité et de simplicité nous inquiètent. Si l'attraction s'exerce indépendamment de la volonté du poète, il est à craindre qu'elle ne produise chez tous les mêmes effets. Si l'attraction des éléments rythmiques de valeur équivalente est la seule et unique, la rigoureuse loi du rythme, il est à craindre que toute la théorie du rythme
CARACTÈHES DE LA LOI d'aTTRACTION 58 1
ne tienne en quelques mots, nécessaires pour l'exposer, et en quelques chiffres, nécessaires pour la démontrer. Ainsi, la nécessité de la loi en rendrait les effets partout uniformes, et sa simplicité en réduirait l'exposé à quelques mots. Et par suite, autant les impressions que la poésie nous transmet sont abondantes et variées, autant leur explication serait sèche et monotone.
Après avoir rapproché la théorie et les faits, nous savons qu'il n'y a pas entre ceux-ci et celle-là un tel contraste : la théorie, fondée sur la loi d'attraction, et accrue des compléments nécessaires, éclaircit les faits et les ramène à l'unité ; mais elle en embrasse tous les détails, et en respecte toutes les nuances. La nécessité de la loi n'impose pas l'uniformité aux individus qui l'appliquent; sa simplicité n'exclut pas une certaine complexité ; sa sécheresse n'existe que quand on la réduit à son exposé le plus général : mais cet exposé peut être agrandi en un tableau complet, où sont reproduits tous les faits du rythme poétique. La loi d'attraction, mise à l'épreuve, apparaît exempte des trois défauts que l'on peut redouter : uniformité, simplicité trop grande, sécheresse. L'épreuve se trouve faite dans tout le cours de notre travail ; mais il faut la résumer ici, en reprenant chacun des défauts apparents de la loi d'attraction : uniformité, simplicité, pauvreté, ou plutôt chacun des mérites qu'elle possède réellement : variété, complexité, richesse.
i° Variété.
Les principes du rythme dépendent des conditions mêmes dans lesquelles nos perceptions sont reçues et disposées. C'est l'instinct du poète, et non sa volonté, qui les applique, qui établit l'estimation des repos et des coupes, et qui réunit les éléments de durée semblable. Un vers, un groupe de vers, se trouvent ainsi créés sans aucun effort d'activité réfléchie ; les
combinaisons et les calculs n'interviennent que pour achever l'œuvre de la nature. Si les lois du rythme résultent de la nature même du poète et de la poésie, il est certain qu'aucun poète ne peut s'y soustraire : la définition des repos et des coupes, l'attraction réciproque du discours et du vers, sont les mêmes pour tous.
Mais il ne s'ensuit pas que ces lois aient partout des effets entièrement semblables. Cette diversité résulte de la loi d'attraction elle-même. La loi impose en effet l'attraction, la direction du mouvement qui entraîne les repos du vers et les repos du discours ; elle ne détermine pas la force de l'attraction, la puissance du mouvement. Les repos longs du discours sont attirés le plus souvent vers les repos longs du vers : de cette proposition même, il résulte que tous ne le sont pas, que des exceptions sont permises, et même nécessaires. Le nombre de ces exceptions n'est pas limité. Soient les repos dont les membres réunis occupent plus de quatre hexamètres ; pour que la loi soit satisfaite, il suffit que la plupart d'entre eux soient attribués aux coupes les plus importantes, la coupe finale ou la penthémimère ; le poète reste donc libre d'en attribuer une proportion plus ou moins grande aux autres coupes, telles que l'hephtliémimère ou la coupe au cinquième trochée. Il est maître aussi de régler, non seulement le nombre, mais la place ou la grandeur des exceptions. Ainsi, l'hephtliémimère et la coupe au cinquième trochée ont l'une et l'autre une durée relativement faible, mais celle-ci une durée plus faible que celle-là : tous les repos qui correspondent à des membres de plus de quatre hexamètres, et qui se rencontrent avec ces deux coupes, font exception à la loi ; mais les repos de cette espèce placés au cinquième trochée sont les plus éloignés de la règle commune, ils contiennent, pour ainsi dire, l'exception la plus forte. Représentons-nous le groupe des repos longs à répartir entre l'hephtliémimère et le cinquième trochée, et supposons le poète prêt à opérer la repartition : la loi d attraction l'oblige