VERS
la loi d'attraction les admet et les explique entièrement. Quant aux« effets de versification », ils font exception à la loi, ils en diminuent l'autorité ; nous avons donc à justifier leur existence, à montrer quelles circonstances particulières les produisent : tant que les anomalies n'auront pas été ainsi justifiées, la loi ne sera pas complètement démontrée.
Pour expliquer les anomalies, il ne suffit pas de considérer les types rythmiques qui les présentent, il faut se reporter aux passages mêmes où le poète les a employés : l'étude des vers succède ainsi à l'étude des types, de même qu'auparavant l'étude des types a remplacé l'étude des nombres. L'explication cherchée est contenue, non dans les caractères rythmiques: durée du repos, durée delà coupe, mais dans les caractères logiques : idées exprimées, objets décrits, émotions ressenties. L'anomalie rythmique se trouve justifiée et ramenée à la loi, quand il est démontré qu'elle a pour but et pour résultat légitime de surprendre l'auditeur et d'exciter son attention. Cette explication dernière, sans laquelle la loi d'attraction demeure incomplète, est située en dehors des faits proprement rythmiques. Il est donc impossible de donner une théorie complète du rythme, sans faire appel à autre chose qu'à lui ; c'est que le rythme ne suffit pas à lui-même : il n'est que le moyen par lequel le poète exprime ses pensées et ses émotions.
Il semble bien que nous soyons parvenus dans l'étude du rythme à la dernière période, à l'extrême détail. En effet, nous avons sous les yeux, non seulement tous les faits de versification, mais même, pour chacun d'eux, les différents exemplaires qui s'en trouvent dans un poème donné, bien que ces exemplaires soient, quant à leurs caractères rythmiques, de tout point semblables l'un à l'autre. Pour mesurer l'empire qu'exerce la loi sur ces exemplaires tous identiques du même fait, c'est-à-dire sur chaque vers du poète, il faut déterminer quelle prévision elle permet à leur égard. Etant donné un certain vers, pouvons-nous prévoir qu'il recevra tel fait de
5g9 conclusion
versification, que tel repos donné y sera associé à telle coupe, ou telle coupe donnée à tel repos ? Nous avons vu que nous ne le pouvions pas : c'est précisément cette incertitude qui garantit la liberté du poète. Si nous prenons, outre le rythme, les éléments qui le complètent, c'est-à-dire les éléments logiques, le contenu du discours, nous pouvons du moins former la prévision suivante : c'est que dans chaque vers, chaque fait de versification est conforme à la loi ; ou bien, s'il y est contraire, il l'est par une intention préméditée et justifiée du poète. Y a-t-il dans cette prévision quelque contrainte qui le blesse? Non, car aucun poète ne peut prétendre à se soustraire aux lois du rythme ; aucun n'a le droit d'y manquer, ni faute d'attention, ni faute de génie.
Pour démontrer la loi d'attraction, nous avons à considérer en détail les anomalies du rythme, et à les expliquer. Pour que la démonstration soit valable, il suffît qu'elle soit donnée pour quelques-unes d'entre elles. Dans notre travail, nous avons cité seulement les plus instructives : elles sont réunies dans Y étude particulière ou étude des anomalies, qui forme, avec l'étude statistique, l'expusé complet de la loi d'attraction1. C'est que nous avons voulu étudier le rythme poétique en général, à propos des Métamorphoses, et non point décrire le rythme des Métamorphoses en particulier. S'il s'agissait de donner cette description, il ne serait point permis de choisir : il faudrait réunir toutes les anomalies rythmiques, les classer par ordre d'intensité, en mettant à part les plus contraires à la loi, les expliquer toutes ; en outre, montrer quelles sont les idées, les images, les émotions, qui les suggèrent le plus souvent, et comment ces idées, ces images, ces émotions, sont traduites par le rythme.
C'est ainsi, qu'en prenant la loi d'attraction pour guide, on
i. Encore n'avons-nous fait l'étude « particulière » des anomalies rythmiques que dans les premiers chapitres (2 et 3) de la Partie III.
NÉCESSITÉ DES COMPARAISONS 5q3
peut embrasser, sous tous leurs aspects, tous les faits de versification que contient une œuvre poétique. Mais la loi d'attraction nous conduit plus loin encore : elle rattache ensemble tous les poèmes, et nous engage à les considérer l'un après l'autre.
Tant que nous avons observé les effets de la loi chez un seul poète, «i la loi ni le poète ne nous sont complètement connus. Il faut en effet, pour que la démonstration de la loi soit rigoureuse, qu'elle ait été faite sur plusieurs exemples. Sans doute, ce n'est point par hasard que l'on trouve dans les Métamorphoses, tant de faits conformes au principe de l'attraction : ils sont si nombreux et si probants qu'on peut conclure sans témérité que l'Enéide ou les Argonau tiques, par exemple, n'en contiendraient guère moins. Cependant, l'étude de ces deux poèmes est le seul moyen d'établir en toute certitude, et cette conclusion, et la loin d'attraction elle-même. A étudier les Métamorphoses, non pas toutes seules, mais par comparaison avec l'Enéide, on gagne de mieux connaître, non seulement le principe de la loi, mais encore le détail : on apprend, par exemple, de combien les nombres qui mesurent la différence d'importance des coupes et la puissance de l'attraction varient suivant les poètes, jusqu'à quelles limites peut s'étendre le domaine dans lequel la répulsion l'emporte sur sa rivale, jusqu'à quel point peut être poussé, dans les effets de versification, le contraste entre le discours et le vers.
En outre, si les comparaisons sont nécessaires pour bien connaître la théorie du rythme, elles le sont encore davantage pour bien connaître les œuvres où nous l'observons. S'en tenir aux Métamorphoses, c'est ne rien avoir, ou du moins, c'est avoir un exemplaire du rythme de l'hexamètre qui tient lieu de tous les autres, et qui ne se distingue pas d'eux : on ignore ce qui est, pour ainsi dire, le rythme d'Ovide, c'est-à-dire tous les caractères propres à ce poète. Les comparaisons qui les feraient connaître doivent Cahen. 38
s'étendre à tous les détails dont se compose l'étude du poème isolé : les nombres des tableaux statistiques, qui varient d'une œuvre à l'autre, mais sans doute dans une assez faible mesure; les types rythmiques, où l'on trouve plus de différences, les plus rares d'entre eux étant plus ou moins rares, tantôt présents, tantôt absents ; enfin les vers qui contiennent les effets de versification : c'est là que les différences sont les plus grandes, car la loi du rythme permet d'employer le même effet pour la description d'objets très différents.
Plus grand est le nombre des poèmes appelés en comparaison, plus la vérité du principe général d'attraction se trouve solidement établie, plus les détails d'application propres à chacun d'eux se trouvent complètement distingués. En suivant toutes les conséquences de la loi d'attraction, nous arrivons à posséder peu à peu, non seulement tous les détails d'une œuvre, mais les œuvres de tous les poètes.
Revenons, pour conclure, aux caractères généraux de cette loi. A n'en prendre que l'exposé le plus général, nous avons pu douter qu'elle garantît la connaissance des détails et des individus. A la considérer en détail, ces doutes disparaissent. La loi d'attraction, complétée par les lois accessoires du rythme (principe de disposition propre aux repos indéterminés, principe de répulsion propre aux repos de longue durée), nous apporte l'explication des faits, le moyen de les classer et même de distinguer les plus remarquables : voilà pour son utilité. Elle ne nous dispense d'étudier ni aucun fait ni aucun individu : voilà pour sa richesse. Comme elle nous présente les faits sous plusieurs aspects, avec plus ou moins de détails, par groupes plus ou moins vastes, elle nous fait connaître également bien l'individu et la loi, le général et le particulier, le principeet l'application. Quand nous embrassons les groupes les plus nombreux, les faits sous leurs aspects les plus sommaires, c'est la loi qui apparaît ; quand nous prenons les faits isolément, et dans leur détail, c'est l'individu qui se révèle.
ÉTUDE RYTHMIQUE COMPLETE DES METAMORPHOSES 5p,5
D'ailleurs, il s'en faut que nous ayons encore mesuré dans toute son étendue le domaine où s'exerce la loi d'attraction, le principe qui produit le rapprochement entre les éléments analogues du discours et du vers. Outre les faits de versification, tels que nous les avons définis jusqu'ici, et étudiés dans notre travail, il y a d'autres combinaisons du discours et du vers qui méritent d'être connues. Celles-là encore paraissent être soumises à la loi d'attraction, à condition de modifier dans l'exposé de cette loi l'idée de durée, qui est commune aux repos et aux coupes et qui permet de les comparer. Il convient de définir brièvement ces relations nouvelles du vers et du discours, afin d'exposer dans son entier la théorie du rythme poétique, et d'en démontrer l'unité.
R) Esquisse d'une description complète du rythme poétique dans les Métamorphoses.
Le rythme poétique comprend tous les faits qui présentent les deux caractères suivants : i° faire appel à notre appréciation de la durée, soit remplie (membres), soit vide (repos) ; 2° comprendre deux parties composantes, dont l'une appartient au discours et l'autre au vers, et qui se présentent à nous, non point isolées, mais associées et combinées. Le premier de ces deux caractères distingue ce qui est rythmique de ce qui ne l'est point ; le second distingue ce qui relève à la fois du vers et du discours de ce qui appartient en propre et en entier, soit à l'un, soit à l'autre. Ainsi définis, les faits du rythme poétique se divisent en trois groupes : faits proprement rythmiques, faits métriques, faits logiques. Ces noms ne sont qu'à demi satisfaisants ; mais ils nous suffisent, puisque nous ne voulons que définir sommairement et énumérer les objets qu'ils désignent.
Les faits proprement rythmiques sont, par exemple, les faits
5g6 CONCLUSION
de versification , qui occupent seuls la partie principale de notre travail. Le vers et le discours contribuent tous deux à les composer, et ils leur apportent tous deux des éléments purement rythmiques, des repos ; ces repos sont définis, tantôt par la longueur variable des membres qu'ils séparent (repos du discours), tantôt — application différente du morne procédé — par la place qu'ils occupent dans un membre donné de longueur invariable (repos du vers).
Les faits métriques, ce sont les coupes du vers, considérées chacune isolément. Pour ramener le vers hexamètre aux lois les plus générales du rythme, nous l'avons réduit à la succession des six temps marqués ; la durée des coupes se mesure alors à la répartition qu'elles déterminent entre les temps marqués : toutes les coupes qui produisent la même répartition, par exemple toutes celles qui divisent les 6 temps marqués en deux groupes égaux de 3, appartiennent à la même classe, et sont équivalentes. Mais quand on considère, outre les temps marqués, les durées longues et brèves qui composent les pieds, le vers hexamètre dactylique se distingue alors des autres séries rythmiques, et même des autres vers. En même temps, les différentes coupes d'une même classe se distinguent l'une de l'autre, et prennent chacune son caractère propre. Pour en donner cette définition précise, il faut sortir du domaine de la rythmique générale, et entrer dans le détail de la métrique latine : les coupes ne sont plus alors des éléments rythmiques, mais des éléments métriques. Sous ce nouvel aspect, il faut les mettre de nouveau en rapport avec les repos du discours, et observer comment elles se prêtent à les recevoir. C'est là une partie nouvelle du rythme poétique, dans laquelle se trouvent comparées, non plus les différentes classes de coupes, mais les différentes coupes d'une même classe.
Enfin, le discours, de même que le vers, contient autre chose que du rythme: il contient des éléments logiques, des idées, des images exprimées parles mots qui composent les membres.