FAITS RYTHMIQUES PROPREMENT DITS
Nous n'avons pas à traiter ces éléments en eux-mêmes, mais dans la mesure où ils déterminent le rythme du discours, et en particulier la durée des repos : nous pouvons expliquer en effet par des motifs logiques, pourquoi tel repos est plus long que les repos voisins, pourquoi les repos d'un certain groupe de mots ont, à importance égale, plus de durée que les repos d'un autre groupe. Nous obtenons ainsi, en faisant appel aux éléments logiques du discours, des repos complexes : ils sont bien des repos, et par conséquent ils appartiennent au rythme ; mais ils sont expliqués par l'intelligence, en même temps que perçus par l'oreille : appelons-les repos logiques. Les repos logiques, de même que les repos rythmiques du discours, se rencontrent avec les coupes du vers : l'étude du rythme poétique ne serait pas complète, si elle ne comprenait pas ces combinaisons de repos logiques et de repos du vers.
Ainsi, le domaine du rythme poétique se divise en trois parties : la première comprend les faits rythmiques proprement dits, ceux où ne se trouve que du rythme ; la seconde, les faits métriques, ceux où le rythme est complété par le mètre; la troisième, les faits logiques, dans lesquels le rythme est complété par le sens. Nous allons tracer aussi brièvement que possible le plan d'étude qui convient à ces trois ordres de faits.
i° Faits rythmiques proprement dits.
Les faits rythmiques proprement dits sont les faits de versification. Ils ont été étudiés longuement au cours de notre ouvrage, et nous ne rappellerons pas ici la méthode employée pour les exposer et les expliquer.
Mais il faut observer que nous n'avons pas compris dans notre enquête tous les faits de versification ; nous en avons exclus un grand nombre, à la vérité les moins importants. En effet, nous avons décidé dès le début de retenir seulement les
5q8 conclusion
repos entre propositions et d'abandonner les repos à l'intérieur des propositions (v. p. 17). La raison de ce choix est évidente : les faits de versification sont, dans un poème aussi long que les Métamorphoses, beaucoup trop nombreux pour qu'on puisse les traiter tous à la lois (v. p. 19). Mais entre les repos exclus (repos à l'intérieur des propositions) et les repos admis (repos entre propositions), s'il y a une différence quant à la syntaxe, il n'y en a point quant au rythme ; les uns et les autres se prêtent à composer des faits de versification semblables, contenant les mêmes éléments unis par le même rapport (v. p. 18). Les faits de versification qui contiennent des repos à l'intérieur des propositions sont donc soumis à la même loi que les autres et doivent être étudiés par la même méthode. Aussi la loi d'attraction ne sera-t-elle complètement démontrée, que lorsqu'elle aura été confirmée par ces faits de versification ; on observera, sinon tous, du moins un certain nombre d'entre eux à titre d'exemples, et l'étude où ils figureront devra contenir les mêmes parties que l'étude des repos entre propositions : une Description ou Dictionnaire et une Explication.
20 Faits métriques.
Selon la théorie rythmique du vers hexamètre (v. p. 29), les coupes se répartissent en quatre classes ; les coupes des différentes classes ont des durées différentes, les coupes de la même classe ont la même durée.
Quand on essaye de distinguer l'une de l'autre les coupes d'une même classe, on est amené à poser à propos des coupes le même problème que nous avons posé à propos des classes, c'est-à-dire à rechercher l'affinité qui les unit aux repos du discours. Par exemple, la classe II comprend : la coupe penthémimère, la coupe après le troisième trochée, la coupe après le troisième dactyle ; la question à résoudre est celle-ci : com-
2° FAITS MÉTRIQUES 5o,0,
ment se distribuent entre ces trois coupes les repos du discours, soit tous ensemble, soit certains d'entre eux. Il faut même rendre la question plus précise, en y mentionnant le principe de l'attraction, et la compléter en ajoutant : est-il vrai que les repos les plus longs se rencontrent le plus souvent avec les coupes les plus longues ?
Pour répondre à cette question, il faut posséder le classement des repos par ordre de durée, et le classement des coupes par ordre de durée. Le premier, nous l'avons déjà établi pour faire la comparaison des classes, et nous n'avons aucune raison de le modifier pour la comparaison des coupes. Le second, nous ne le connaissons pas, puisqu'il dépend» non point des conditions rythmiques communes à tous les vers, mais des conditions propres à l'hexamètre dactylique latin : or, nous n'avons pas eu à nous en occuper dans notre travail. Mais, si l'on veut étudier, à propos des coupes prises à part, les relations du discours et du vers, il est indispensable d'établir, par ordre de durée, un classement particulier entre les coupes d'une même classe. Ainsi, parmi les trois coupes de la classe II : la penthémimère, la coupe au troisième trochée, la coupe au troisième dactyle, on déterminera laquelle a la plus longue durée et se prête par conséquent le mieux à recevoir, soit les repos du discours en général, soit les plus longs repos en particulier; ensuite, on comparera de même les deux coupes mises au second rang. Gela fait, on rapprochera la distribution des repos selon la loi et la distribution des repos selon les faits, et l'on constatera si elles sont conformes ou contraires. Le travail de classement et de rapprochement doit être fait, non seulement pour la classe II, mais pour les classes III et IV ; on sait que la classe I comprend une seule coupe, la coupe finale.
Quand on réduit le rythme de l'hexamètre à la succession des six temps marqués, il n'est besoin que d'une seule opération, et très simple, pour distinguer les quatre classes de
6oO CONCLUSION
coupes et déterminer la durée relative de chacune d'elles ; cette opération, c'est la répartition des temps marqués en groupes plus ou moins nombreux, suivis de pauses plus ou moins longues. Si l'on embrasse tous les éléments rythmiques de l'hexamètre, et si l'on veut distinguer entre les différentes coupes de chaque classe, il ne faut point espérer y parvenir par une analyse d'ensemble du vers, et il faut s'attendre à rencontrer d'autres nuances de durée que celles qui correspondent aux quatre classes. Il est à prévoir que pour chaque classe de coupes on aura à résoudre un problème distinct. Ainsi, les coupes de la classe II, la penthémimère, la coupe au troisième trochée, et la coupe au troisième dactyle, sont toutes trois au milieu du vers. Mais les coupes de la classe III se subdivisent en deux groupes : les unes sont situées plus près du début du vers (la trihémimère, la coupe après le deuxième trochée, la coupe après le deuxième dactyle) ; les autres sont situées plus près de la fin (l'hephtliémimère, la coupe après le quatrième trochée, la coupe après le quatrième dactyle ou bucolique). La classe III contient donc une complication qui n'existe pas dans la classe II : après avoir étudié séparément chaque groupe de coupes ou subdivision, il faudra le comparer à l'autre. Voici un autre exemple des difficultés nouvelles qui se présenteront. Les coupes étant réunies et réparties en quatre classes, on reconnaît que chaque classe a de l'affinité pour une certaine durée de repos, soit les longs, soit les courts. Quand on comparera entre elles les coupes d'une même classe, on reconnaîtra que certaines coupes n'admettent aucun repos du discours, ou, pour rendre le mot repos plus précis, aucun des repos où se produit un arrêt sensible de la pensée et de la voix. Nous n'avons pas à rechercher ici les principes métriques qui s'appliquent au détail des coupes. Indiquons, à titre d'exemples, les deux plus simples, les plus faciles à reconnaître et à justifier. Dans les classes II et III, la plus longue durée, et de beaucoup, appartient à la coupe qui suit le temps mai-
3° FAITS LOGIQUES 6oi
que : penthémimère, hephthémimère, etc. \ Dans la classe IV, la coupe la plus forte est la plus éloignée du début ou de la fin du vers : ainsi, la coupe après le premier dactyle a une durée plus longue que la coupe après le premier trochée.
En réunissant toutes les règles de ce genre, on obtiendra un classement complet de toutes les coupes, et l'on verra se produire entre le discours et le vers des rapports nouveaux, que nous n'avons pas eu à observer, mais qui doivent trouver place dans une étude complète du rythme poétique.
3° Faits logiques.
Dans tous les repos du discours, à tous les endroits où se rejoignent et se séparent deux membres quelconques, on distingue sans peine un repos du rythme et un repos logique.
Soit le repos a :
Ut cecidit fortuna Phrygum, capit inpius ensem
Rex Thracum, iuguloque sui demisit alumni ; |a Et tamquam tolli cum corpore crimina possent, Exanimem scopulo subiectas misit in undas.
Le repos rythmique a est perçu par l'oreille ; il est déterminé par les impressions rythmiques contenues dans les deux membres : le nombre des longues et des brèves, le nombre des temps marqués. Le repos logique a est perçu par l'intelligence, en comprenant dans ce mot toute notre faculté de comprendre, de sentir, et d'imaginer ; il correspond aux impressions logiques que les mots des deux membres nous envoient. On sait que le repos rythmique du discours se rencontre et se combine avec le repos du vers, et l'on connaît la loi qui les
i. Nous avons indiqué, dans notre thèse complémentaire, quelques-unes des raisons qui expliquent ce fait.
6o2 CONCLUSION
unit. Mais le repos logique du discours, par cela seul qu'il est un repos, entre lui aussi en rapport avec le repos du vers, et leur rencontre est un élément nouveau du rythme poétique. 11 faut observer comment se produit cette rencontre, et en particulier si le repos logique obéit comme le repos rythmique au principe général de l'attraction. Est-il vrai que les repos logiques les plus longs se rencontrent d'ordinaire avec les coupes les plus fortes, et les repos logiques les plus courts avec les coupes les plus faibles?
En essayant de répondre à celte question, on peut embrasser tous les caractères des rencontres entre repos logiques et repos du vers. Mais il faut distinguer d'abord deux repos logiques de nature différente : le repos de syntaxe et le repos de sens. En effet, le repos a peut être considéré, soit comme un repos entre deux propositions, soit comme un repos entre deux groupes de notions et d'images. Dans le premier cas, il sera défini : le repos entre deux propositions unies par la conjection et, et dont les verbes sont au même temps (demisit, misit). Dans le second cas, il sera défini : le repos entre les deux actions désignées principalement parles verbes demisit, misit, et accessoirement par leurs compléments. Le repos de syntaxe et le repos de sens se combinent tous deux avec le repos du vers, mais leurs combinaisons sont différentes ; ils obéissent tous deux à la loi d'attraction, mais il faut l'exprimer dans les deux cas de façon différente. Aussi convient-il de les étudier l'un après l'autre.
a) Repos de Syntaxe.
Pour établir une relation entre le repos de syntaxe et le repos du vers, il faut leur trouver un point de contact, un caractère commun. Quand on compare le repos rythmique du discours avec le repos du vers, ce caractère commun est celui