‹ Le rythme poétique dans les Métamorphoses d'OvideChapitre 259 sur 270 · TYPES SYNTACTIQUES · texte numérisé non relu

TYPES SYNTACTIQUES

non seulement rythmiques, mais logiques, des faits les plus remarquables, se fera après le dénombrement statistique, en prenant à part les cas les moins nombreux, c'est-à-dire les cas de désaccord entre l'importance relative des repos syntactiques et l'importance relative des coupes. Pour que la loi générale soit reconnue vraie, il faut et il suffit que les exceptions nous paraissent préméditées par le poète, et justifiées par le sens : l'opposition entre le discours et le vers ne doit exister que dans des passages exceptionnels, vers lesquels le poète veut diriger et retenir 1 attention du lecteur.

Ainsi, la loi d'attraction peut exister dans les repos syntactiques comme dans les repos rythmiques elle ; peut y être exposée et démontrée par les mêmes moyens. Il n'en reste pas moins, entre ces deux sortes de repos, les différences que nous avons constatées plus haut. Elles rendent les repos syntactiques moins intéressants que les autres. En effet, le repos syntactique, à cause de son importance constamment variable, est un objet* d'observation complexe et décevant ; en outre, comme il faut toujours considérer à la fois deux repos de syntaxe, l'attention se partage entre eux, et chacun d'eux en reçoit une plus faible part.

Aussi rechercherons-nous parmi les repos de syntaxe ceux qui ressemblent le plus aux repos du rythme, c'est-à-dire ceux dont l'importance est relativement constante, et qui se passent relativement bien d'un terme de comparaison. Nous voyons alors se détacher de la masse certains types syntactiques , certains repos dont l'importance est, sinon toujours, du moins le plus souvent, la même : grande pour les uns, petite pour les autres. Par exemple, le repos entre la proposition principale et la proposition subordonnée complétive est le plus souvent faible, surtout si la subordonnée précède la principale ; au contraire, le repos est le plus souvent fort entre deux propositions indépendantes, quand la deuxième est elle-même précédée d'une subordonnée commençant par cum, dam, etc. Nous

608 CONCLUSIOIV

n'avons pas ici à faire l'étude détaillée des repos de syntaxe, mais seulement à en esquisser le plan ; aussi ne pouvons-nous citer d'autres exemples de types syntactiques. Ces types se découvrent plus nombreux et plus précis quand, aux caractères de la syntaxe proprement dite, on ajoute ceux du style. Ainsi, le repos est presque toujours faible entre deux propositions réunies par des conjonctions répétées, telles que et... et, aut... aut ; le repos qui précède un discours direct est presque toujours fort quand la proposition précédente contient l'annonce du discours sous la forme d'un adverbe ou pronom démonstratif (sic, haec [uerbaj).

Les types syntactiques, grâce à leur valeur constante, permettent de confirmer ou d'infirmer facilement la loi d'attraction. Supposons que l'on ait réuni tous ou presque tous les exemples de plusieurs types donnés. Si la loi est vraie, les types à repos faible se rencontreront le plus souvent avec des coupes faibles, et les types à repos fort avec des coupes fortes ; de plus, jamais un type à repos faible ne se rencontrera avec une coupe forte, ni inversement un type à repos fort avec une coupe faible, sans que cette anomalie ne soit justifiée par le sens du passage. Enfin, la valeur des types syntactiques, l'importance forte ou faible du repos qu'ils définissent, dépend de leur nature même, et non de l'estimation arbitraire du poète. Aussi forment-ils des points fixes, auxquels on peut s'attacher pour comparer entre eux les différents poètes : sans doute ils se trouveront attribuer les mêmes coupes aux mêmes relations syntactiques ; quant aux différences de détail qui se trouveront entre eux, on les relèvera avec soin, car elles feront connaître autant de caractères propres à chacun.

b) Repos de sens.

Le repos de sens est fondé directement, sans aucun inter-

REPOS DE SENS 6oQ

médiaire ni de rythme ni de syntaxe, sur le contenu des membres, sur les idées et les objets présents, au moment où se produit le repos, dans la pensée du poète.

Soit le repos de sens c, déjà cité plus haut (p. 6o5) :

Proximus ut steterat spectans altaria uultu Fumida terribili 'cur non 'ait' utimur islis', Gumque suis Gryneus inmanem sustulit aram 261 Ignibus, |c et médium Lapitharum iecit in agmen, Depressitque duos Brotean et Orion.

Ce repos, pris comme repos de sens, sera défini : le repos entre deux actions du même personnage, l'action de prendre une arme et l'action de frapper. On trouve dans le même livre, à peu de distance du repos c, un autre repos d qu'on en peut rapprocher :

Ecce rapit mediis flagrantem Rhoetus ab aris 272 Pruniceum torrem, |d dextraque a parte Gbaraxi Tempora perstringit fuluo protecta capillo.

La définition du repos c convient aussi bien au repos c?; il y a même entre les deux armes dont il est question une certaine ressemblance : la première (v. 261) est « un autel avec le feu qui brûle dessus », la seconde (v. 272) est « un tison en flammes pris au milieu de l'autel ».

Il semble tout d'abord qu'il y ait plus d'utilité, et même plus d'agrément, à étudier les repos de sens du discours que les repos syntactiques ou rythmiques : comme ils nous présentent des objets concrets, ils satisfont mieux notre imagination; et comme ils nous présentent les objets mêmes que le poète a voulu décrire, ils permettent de mieux expliquer les emplois qu'il fait du rythme poétique. Mais avant de rapprocher les repos de sens des repos du vers, il faut les classer, les diviser en catégories en rapprochant ceux qui se ressemblent. Il est

Gahkn. 39

6lO CONCLUSION

impossible, en effet, d'apprécier exactement la rencontre d'un repos de sens avec un repos du vers sans recourir à une comparaison, c'est-à-dire sans faire appel à un autre repos de sens aussi semblable que possible au premier.

Alors, quand on observe un nombre assez grand de repos de sens, on s'aperçoit que le classement cherché est impossible. D'abord, on trouve rarement deux repos aussi voisins l'un de l'autre que les repos c et d, c'est-à-dire assez pour que leur rapprochement soit instructif; ensuite, même parmi ceux-là, on n'en trouve point qui se ressemblent tout à fait. Tout à l'heure, en définissant les repos c et d, nous n'avons retenu que leurs caractères communs ; mais ils ont aussi de grandes différences : des deux personnages agissants, Gryneus et Rhoetus, le premier nous est mieux connu, et nous intéresse davantage ; des deux actions, la première est beaucoup plus extraordinaire que la seconde, et elle a des conséquences beaucoup plus émouvantes. Ou bien le classement des repos de sens sera fondé sur les traits les plus généraux des actions décrites, et l'on rapprochera souvent des repos qui ne se ressemblent guère; ou bien il sera fait en tenant compte du détail, et 1 on ne trouvera que bien peu de repos à rapprocher. Arbitraire ou incomplet, il ne rendra presque aucun service.

Ainsi, l'étude du rythme poétique, dans les repos de sens comme dans les autres, exige la comparaison des repos, et la. considération du sens ne permet guère de choisir les repos à- comparer. On est conduit naturellement à pallier ce défaut par un artifice, à fortifier la ressemblance du sens, qui n'est jamais complète, par une ressemblance de forme. On choisira les repos du discours c et c?pour les rapprocher en même temps des repos du vers, d'abord parce qu'il y a une ressemblance certaine entre les deux actions décrites, et c'est là un caractère qui appartient au repos de sens, mais aussi à cause des ressemblances de la syntaxe et du rythme. En effet, les propositions séparées par les repos sont dans les deux passages

IMPOSSIBILITÉ DE LES ÉTUDIER 6ll

des coordonnées réunies par une conjonction copulative ; les membres qui mesurent la durée des repos ont à peu près la même étendue : 3 hexamètres moins un temps marqué pour le repos c (v. 261), 3 hexamètres pleins pour le repos d (v. 272). En quoi consisterait alors le classement des repos du discours? Il serait mixte; il comprendrait un caractère du fond, le repos de sens, qui serait tenu pour le plus important, puisque c'est lui qu'on se propose d'étudier, et un caractère de la forme, repos de la syntaxe ou repos du rythme. Des deux caractères de forme, on s'attachera de préférence au dernier, et l'on négligera plus ou moins le repos syntactique, parce que les repos du rythme se laissent mesurer et classer avec plus de précision : deux repos du rythme sont complètement ressemblants, ou nettement différents ; deux repos de syntaxe peuvent (et c'est le cas le plus fréquent) se ressembler par les caractères principaux en différant par de nombreux détails.

Voici donc les repos du discours classés selon deux principes à la fois, l'un qui est d'une appréciation délicate et variable : le sens, l'autre qui est d'une appréciation facile et certaine : le rythme. Dans la recherche des passages à comparer, notre attention ne manquera pas de se détourner peu à peu du sens, bien qu'il soit en principe le caractère le plus important, pour s'attacher au rythme. jNous chercherons, non pas des repos de sens comparables avec ressemblance du rythme, mais des repos du rythme semblables avec analogie du sens. Les deux termes de rapprochement principaux seront : le repos rythmique du discours et le repos du vers, c'est-à-dire les deux éléments du fait de versification. Ainsi, l'étude du repos de sens se confondra avec létude des faits de versification, dont nous avons résumé dans cette conclusion même, et appliqué dans tout l'ensemble de notre travail, les principes et le plan.

Le repos rythmique du discours étant une fois associé au repos de sens, il ne retient pas seulement une part d'attention

6l2 CONCLUSION

plus grande que celui-ci : il le rejette tout à fait au second plan, et finit par le faire évanouir. Quandnous mettons en présence le repos du sens tout seul et la coupe du vers, le problème à résoudre est le suivant : pourquoi tel repos du sens se rencontre-t-il avec telle coupe ? Le repos de sens est alors un des deux objets principaux de notre recherche. Dès que nous y avons fait place au repos du rythme, ce repos rejoint la coupe par-dessus le repos du sens, et la retient pour lui tout entière. Le problème devient: pourquoi tel repos du rythme se rencontre-t-il avec telle coupe ? Il est impossible, sans doute, de résoudre cette question sans considérer le contenu des membres, c'est-à-dire les éléments mêmes qui servent à définir le repos du sens ; mais, si on voit le repos du sens figurer dans la discussion du problème, et l'occuper même tout entière, il n'a plus de place, ni dans l'énoncé, ni dans la conclusion.

Or, quand les caractères du sens ne se trouvent plus en comparaison directe avec la coupe, ils cessent de posséder l'unité et la cohésion que nous leur avons donnée en les enfermant dans la notion de repos. Pour composer le repos de sens tel que nous l'avons défini d'abord, il faut analyser les deux notions séparées par le repos, dégager leurs caractères principaux, en former une seule notion, assez complexe pour se faire distinguer, assez simple pour être exprimée en peu de mots. Mais, pour justifier la rencontre du repos rythmique avec la coupe, il est inutile d'assembler les détails avec tant de rigueur et de méthode : il suffit de retenir ceux-là seulement qui contribuent à expliquer l'effet produit par le rythme, et de les énoncer dans l'ordre le plus convenable à l'explication projetée. Dès lors, nous n'avons plus à considérer un repos du sens, mais des détails du sens, en nombre infini et sans ordre.

Ainsi s'évanouit le repos de sens. C'est un fantôme, qui égare tout d'abord ceux qui entreprennent l'étude du rythme poétique; à la longue, ils reconnaissent qu'ils ne peuvent la mener à bien sans s'attacher à quelque chose de plus solide, à

Page 1