CRITIQUE DE LA LOI DE PROPORTION
paraît solide et compacte. Je récite ces vers de nouveau, et plusieurs fois de suite. La monotonie même de cet exercice me pousse à varier mon débit. Les repos et les membres prennent alors un aspect nouveau :
La Déroute | apparut au soldat qui s'émeut \a n Et se tordant les bras cria: Sauve qui peut.
Je laisse de côté pour un instant, et les membres, et le repos désigné par la lettre h ; je porte toute mon attention sur le repos à la fin du vers 9. Je remarque alors qu'il est devenu plus court que tout à l'heure ; il est maintenant diminué d'une quantité n ; aussi peut-il être appelé non pas a, mais a — n. Ainsi le même repos, observé en deux moments différents, s'est présenté à moi avec deux durées différentes.
Cette variation du repos risque de détruire la loi de proportion qui rattache la durée du repos à la longueur des membres. Si la durée du repos est en proportion de la longueur des membres, il est impossible que la même longueur des membres corresponde à deux durées de repos différentes. Nous avons observé une variation dans la durée du repos, qui de a est devenu a — n. Pour contrôler la loi de proportion, il faut maintenant observer les membres qui déterminent le repos en question. S'ils n'ont pas changé, si les membres de l'ancien repos a et du nouveau repos a — n sont les mêmes, la loi de proportion est fausse ; elle est juste au contraire, si les membres du nouveau repos a — n sont différents des anciens membres, et plus courts. En réalité, les membres se sont abrégés en même temps que le repos, ainsi que l'exige la loi. Il me suffît, pour m'en convaincre, d'écouter attentivement les vers au moment où je les déclame pour la dernière fois, ou bien, la récitation une fois achevée, de jeter les yeux sur la deuxième notation graphique (v. ci-dessus), qui reproduit l'aspect qu'ils offrent maintenant à l'oreille. J'y remarque les deux faits que voici : 1" Il s'est formé un repos nouveau b dans l'in-
térieur du premier membre, après les mots La Déroute ; ce repos a une durée égale, ou à peu près égale, à celle du repos a — n, peu importe; en tout cas, il peut être comparé avec lui ; les deux repos forment, dans le groupe de mots La Déroute... Sauve qui peut, deux divisions de même importance, de même ordre. 2° Les membres ont changé en même temps que les repos. Auparavant, les deux vers étaient divisés en deux membres, un pour chaque vers ; maintenant ils en comprennent trois : deux pour le vers 9 : La Déroute | et apparut. . . qui s'émeut |, un pour le vers 10. Les membres qui déterminent la durée du repos a — n sont: le second apparut... qui s'émeut, et le troisième Et se tordant... Sauve qui peut. Si l'on compare ces membres avec ceux du repos a, qui s'étendaient aux vers 9 et 10 tout entiers, on reconnaît aisément qu'ils ont une longueur moindre, puisqu'ils ne comprennent pas les mots La Déroute. Ainsi la longueur des membres a diminué en même temps que la durée du repos ; tandis que le repos a devenait a — n, les membres La Déroute. . . Sauve qui peut (soit 2 [\ unités de durée) devenaient apparut... Sauve qui peut (soit 21 unités).
Le changement de durée que je viens d'observer dans le repos n'est donc pas contraire à la loi de proportion entre le repos et les membres. J'ai provoqué ce changement par une expérience personnelle, en récitant deux fois le même vers et en faisant varier mon propre débit. On peut le provoquer aussi en faisant réciter le même vers à des personnes différentes. Si l'on tentait l'expérience, on remarquerait sans doute que la plupart d'entre elles donnent aux vers de V. Hugo l'aspect noté page 56 ; quelques-unes seulement s'en écartent en réduisant le repos a a a — n, et en distinguant trois membres et non deux. Mais, que les deux épreuves rythmiques à comparer soient fournies par un seul ou par deux récitants, cette différence ne change pas la nature des faits : la variation du repos est toujours la même, et s explique de la même façon.