‹ Le rythme poétique dans les Métamorphoses d'OvideChapitre 31 sur 270 · LE REPOS VARIE, NON LKS MEMRRES ( I " CAS · texte numérisé non relu

LE REPOS VARIE, NON LKS MEMRRES ( I " CAS

D'ailleurs, nous sommes encore loin d'en posséder l'explication complète. Toute différence dans le rythme, c'est-à-dire dans la forme, est produite par une différence dans l'interprétation des idées, et a pour objet de rendre cette différence sensible à ceux qui nous écoutent. Si j'entends deux récitants prononcer successivement les vers de V. Hugo que j'ai pris comme exemples, sans donner aux repos la même durée, ni aux membres la même longueur, c'est qu'ils apprécient différemment le contenu et l'importance relative des mots qui composent les membres, et qui sont séparés par les repos. Distinguons l'interprétation du premier récitant de celle du second, — ou, ce qui revient au même, les deux interprétations que je donne du même passage en le récitant moi-même deux fois de suite. La première a pour effet de grouper les mots en deux membres égaux, séparés par un long repos, mais ne contenant en eux-mêmes aucun repos notable :

La Déroute apparut au soldat qui s'émeut | Et se tordant les bras cria: Sauve qui peut.

Ainsi, les notions logiques contenues dans ces vers sont divisées en deux groupes : or ce nombre de deux est le plus petit possible, car il n'y a pas d'ensemble dans lequel nous ne puissions distinguer deux parties. Voilà pour le rythme ; observons maintenant la structure logique des vers ainsi présentés. Ils contiennent un sujet (La Déroute) et deux actions de ce sujet (apparaître, crier). Or le sujet est réuni à la première action, et confondu avec les détails de celle-ci. Il en résulte que l'idée du sujet s'efface derrière celle des actions, derrière les verbes. Dans chacun des membres, l'idée dominante est celle du verbe, et cette idée domine ainsi tout l'ensemble formé par les membres. En résumé, quand je prononce les vers en question tels qu'ils viennent d'être notés, je mets dans leur agencement rythmique et logique autant de simplicité et de clarté qu'il est possible.

Opposons maintenant à cette première interprétation la seconde, que voici:

La Déroute | apparut au soldat qui s'émeut j Et se tordant les bras cria: Sauve qui peut.

Les deux repos signalés par un trait vertical |, ayant une importance à peu près égale, divisent les deux vers en trois parties bien distinctes. Tout à l'heure, nous y trouvions une simplicité parfaite ; maintenant nous y trouvons une complexité relative, puisque le nombre des membres est de trois, et que de plus ces membres sont inégaux. 11 y a un autre motif de complexité ou de disparate. Le premier membre contient le sujet La Déroute, mis à part ; les deux autres contiennent chacun une des actions du sujet, un verbe avec ses compléments; ainsi, les deux principes d'organisation distingués plus haut, sujet, action, sont employés tous deux dans la seconde interprétation des vers pris comme exemples, tandis que dans la première un seul d'entre eux s'imposait à l'attention.

Toutes ces différences se ramènent à une seule cause : c'est la grande importance que prend, dans la division en trois membres, le sujet La Déroute. Cette importance ne paraît pas inexplicable à l'auditeur, car les six vers qui précèdent (3 à 8) contiennent une description de la Déroute personnifiée ; au début du vers 9, non seulement la Déroute est peinte dans notre imagination en traits précis (paie, spectre, grandissante), mais notre sensibilité même est émue par cette image, qui nous cause de la terreur ; il est. donc naturel qu'elle nous rende attentifs, et que nous nous arrêtions longuement à la contempler. Lorsque le récitant prononce une forte pause après les mots La Déroute, il tient compte de cet intérêt d'émotion et de description qui s'attache à leur contenu. Au contraire, s'il diminue beaucoup cette pause (division des vers en deux membres seulement), c'est que pour lui l'imagination et la

RÉPONSE ! VARIATION REELLE DES MEMBRES 6l

sensibilité ne sont que faiblement émues, ou bien que leur émotion, excitée par les vers qui précèdent, est maintenant calmée. Désormais il nous est peut-être permis, en effet, d'être attentifs surtout aux actions du sujet décrit tout à l'heure. Aux vers 9-10, un seul trait s'adresse à notre imagination et à notre sensibilité : Et se tordant les bras, et il est moins frappant que ceux des vers 4, 5, et 8, d'autant moins qu'il vient après eux. Au contraire, notre intelligence, qui a pour fonction d'apprécier les actions contenues dans les verbes apparut et cria est vivement intéressée par elles : elles sont non seulement nouvelles, mais importantes : car elles annoncent la suite et même le dénouement du drame. Dans un récit, dans une description, dans un exposé quel qu'il soit, l'intelligence trouve toujours de quoi s'exercer, car ils ont toujours pour objet de nous faire connaître (et au besoin décider) une certaine chose ; or l'intelligence est notre instrument de connaissance, c'est-à-dire indirectement d'action ; au contraire, la sensibilité et l'imagination ne s'exercent que par surcroît, pour notre plaisir ou notre souffrance, et non pour notre utilité : les détails qui s'adressent à elles pourraient toujours être effacés sans que l'ensemble disparût. Nous en trouvons la preuve dans ce récit même : il ne perdrait rien de sa clarté, si l'on y supprimait les vers 3 à 8, qui contiennent la description proprement dite.

Ainsi, le récitant qui dans les vers 9-10 de V. Hugo distingue un repos important et deux membres, et celui qui dans les mêmes vers distingue deux repos importants et trois membres, ne se représentent pas de la même façon les notions contenues dans ces vers ; c'est la différence de leurs conceptions qui explique la différence de leurs débits ; à chaque conception différente correspond un débit différent. Voici en quoi consiste la différence des deux conceptions et des deux débits. Le premier récitant s'efforce de présenter au lecteur un ensemble simple et bien ordonné ; il se propose surtout d'être

bien compris, et s'adresse à l'intelligence toute seule; le second ne craint ni la variété dans le détail, ni la complexité dans l'ordonnance ; il s'adresse moins à l'intelligence qu'à la sensibilité et à l'imagination, il vise à émouvoir plutôt qu'à instruire. Le premier s'attache à ce que les objets décrits contiennent d'instructif, le second à ce qu'ils contiennent de frappant, d'expressif. Aussi peut-on appeler la conception et le débit du premier explicatifs, la conception et le débit du second expressifs. Dans le cas présent, c'est la première qui se rapproche le plus de la division syntactique de la période : en effet, elle distingue autant de membres qu'il y a de propositions, et détermine les membres suivant les limites des propositions, lien est presque toujours ainsi, et cet accord n'est pas surprenant. La conception explicative vise à la simplicité et à la clarté : or le langage est disposé pour être rapidement compris ; elle s'adresse surtout à l'intelligence : or le langage, chez l'homme civilisé, est avant tout une œuvre logique.

La rencontre de deux conceptions ou de deux débits, l'un explicatif, l'autre expressif, l'hésitation permise ou du moins possible entre les deux, ne se présente pas seulement en cet endroit du poème de V. Hugo, mais en beaucoup d'autres, dans toutes les œuvres littéraires de toutes les langues (et même dans tous les arts). Le passage des Métamorphoses que nous avons choisi comme exemple contient un grand nombre de vers que l'on pourrait rapprocher des vers 9-10 de V. Hugo. Citons seulement les vers 3o,5-3o,6 :

Paene simul \b uisa est dilectaque raptaque Diti \a Usque adeo est properatus amor.

Si je conserve le mouvement naturel du récit, c'est-à-dire si je cherche seulement à le rendre intelligible, je les diviserai en deux membres seulement, séparés par le repos a. Si je veux mettre en lumière le caractère particulier des actions décrites, leur rapidité, j'ajouterai au repos a un autre repos de durée

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