DES INSTRUMENTS ENREGISTREURS
de syllabes) que contiennent leurs membres. Appliquons cette conclusion aux exemples ci-dessus. Les repos a et a — n du vers 9, qui n'ont pas la même durée, seront représentés par des nombres différents : a par le nombre i!\, a — n par le nombre 2 1 ; la différence des nombres traduit exactement celle des durées. Au contraire, les repos a et a -+- n du vers 22, bien qu'ayant une durée différente, seront représentés par le même nombre 12. Il y a là une inexactitude évidente. Mais nous reconnaissons maintenant que la difficulté réside, non point dans la relation qui s'établit entre les repos et les membres, mais dans la représentation des durées de repos au moyen des nombres qui mesurent les unités de durée contenues dans les membres. Or, nous avons distingué plus haut (p. 56) entre les objections qui s'opposent à la loi de proportion des repos aux membres, et celles qui s'opposent au procédé de représentation numérique des repos. Nous venons d'examiner et, semble-t-il, de résoudre les premières. Il faut maintenant nous occuper des secondes1.
1 . Tout en déclarant certaine la loi de proportion régulière entre les repos et les membres, je tiens à indiquer qu'il lui manque, en apparence du moins, une dernière confirmation. C'est celle que l'on obtiendrait en enregistrant les repos et les membres au moyen d'un instrument, dont le témoignage confirmerait celui de l'oreille. Au vers q, j'observe que les membres du repos a — n ne comprennent pas les mots La Déroute ; au vers 22, que les unités contenues dans les membres du repos a -+- n sont chacune plus longue que celles des membres du repos a. Je ne doute pas un instant que mon observation ne soit correcte. Malgré cette assurance du sens rythmique, on peut cependant concevoir, du moins si l'on prend une observation isolée, que je sois induit en erreur par le désir que j'ai de constater entre les membres la même relation qui existe entre les repos. Cette dernière chance d'erreur disparaîtrait, si j'ajoutais à ma propre observation celle d'un instrument, témoin auquel rien n'échappe et que rien ne peut séduire.
Cet instrument devrait être disposé de manière à reproduire les membres au moyen d'une suite de signes, dont la longueur varierait suivant la longueur du membre, et la forme suivant le nombre et la nature des syllabes qui le composent ; le repos qui sépare les membres serait représenté par un blanc d'autant plus long que le repos lui-même est plus long. Ces indications peuvent être fournies, semble-t-il, par un appareil du même genre que le phonographe, c'est-à-dire comprenant une surface vibrante pour la réception des sons, un style pour leur transmission, un cylindre enregistreur pour leur notation. Au moyen des blancs et des
Elles ont été déjà brièvement indiquées au même endroit.
traits dessinés sur le cylindre, on constatera les différentes durées données au même repos par les différents récitants, et l'on observera, si les traits qui composent les membres grandissent ou diminuent (en nombre ou en dimension) en môme temps que les blancs des repos et dans la même proportion. Pour intervenir le moins possible dans l'expérience, l'observateur devra obtenir les repos à composer, non pas en répétant lui-même à différentes reprises les vers pris comme exemples, mais en s'adressant à plusieurs récitants, dont chacun lira une fois les vers devant l'appareil. Les récitants devront être en assez grand nombre, et bons juges de la beauté poétique. Cette dernière condition n'est remplie, ni par ceux qui lisent trop rarement des vers, car ils ne s'intéressent qu'à la mention pure et simple des faits (abus de la conception explicative), ni par ceux qui en déclament trop souvent et par métier, car ils forcent toutes les indications du poète (abus de la conception expressive).
Supposons que l'expérience ait été faite sur les vers de V. Hugo cités plus haut 9-10 et 21-22, et qu'elle ait confirmé la loi de proportion. Dans ce cas, l'appareil nous a donné les indications que voici. Prenons d'abord les vers 9-10.
La Déroute |* apparut au soldat qui s'émeut |«. « — » Et se tordant les bfas cria : Sauve qui peut.
Le blanc qui correspond au repos a est plus long que le blanc qui correspond au repos a — n ; la suite des signes qui correspond aux membres du repos a est plus longue que celle qui correspond aux membres du repos a — n ; elle comprend en plus les signes des deux mots La Déroute, qui, dans le cas du repos a — n, se trouvent distingués des suivants par un blanc b qui égale en longueur, ou à peu près, le blanc a — n. Observons maintenant la notation des vers 21-22 :
[Et cette plaine hélas où l'on rêve aujourd'hui jj Vit fuir I ••*"*? ceux devant qui l'univers avait fui.
Le repos a est désigné par un blanc plus court que le repos a-\~n, les membres du repos a par une suite de signes moins allongée que celle qui représente les membres du repos a-\-n\ d'ailleurs les deux suites comprennent les mêmes signes, mais ceux de la seconde ont une plus grande dimension ; remarquons en outre que le repos ) j est dans toutes les expériences plus long que le repos étudié a ou a-\~n ; mais il grandit en même temps que lui : il est plus long quand l'autre est a + n, plus court quand il est a.
J'ai cru pouvoir, sans grand dommage, me dispenser de comparer les repos et les membres au moyen de l'appareil enregistreur qui vient d'être décrit. Pour produire cet appareil, il m'aurait fallu entreprendre des travaux de phonétique expérimentale, qui demandent une longue préparation, et qui sont étrangers, on le reconnaîtra, à la donnée proprement philologique du présent travail. D'ailleurs, la vérification par instruments eût été indispensable si, au témoignage de l'oreille, la loi de proportion établie plus haut entre les repos et les membres eût présenté le moindre doute, la moindre exception. Mais elle se manifeste avec une complète certitude. Toutes les fois que j'ai comparé entre eux des repos, soit les mêmes repos dans plusieurs épreuves récitées du même passage, soit des repos différents, j'ai toujours observé que les repos les plus longs avaient les membres les plus longs, et les repos les plus courts les membres les plus courts. Toutes les fois que j'ai con-