EXCÈS APPARENT DE PRÉCISION
Pour donner plus de clarté à cette discussion, nous avons supposé qu'il s'agissait d'étudier le vers français, et nous avons évalué les repos en syllabes. Mais en réalité, nous aurons à considérer le vers latin, et à évaluer les repos suivant l'unité de durée sur laquelle est fondée la métrique latine, c'est-à-dire la durée de brève (w)1.
Ces remarques suffisent, semble-t-il, à écarter la première des deux objections que l'on peut tirer de la disparate entre la représentation numérique des repos et leur durée telle qu'elle parvient à l'oreille. Nous avons écarté le prétendu manque de précision, par l'effet duquel nous attribuons le même indice numérique à des repos de durée différente. Il reste à considérer l'excès de précision qui fait attribuer des indices numériques différents à des repos entre lesquels l'oreille ne distingue pas. Cette deuxième objection se résout beaucoup plus facilement que la première.
Voici quelle est la difficulté. En traduisant les repos par des nombres, nous sommes amenés à distinguer par exemple les repos de 5o unités des repos de 49, les repos de 10 unités des repos de 1 1 , tandis que notre oreille ne fait pas réellement des distinctions aussi subtiles. L'objection serait valable, si nous devions jamais opposer les repos notés 4o aux repos notés 5o, les repos notés 10 aux repos notés n, pour les comparer entre eux, et observer s'ils occupent dans le vers des places semblables ou différentes. Mais il est inutile de poser ce problème, dont la solution est évidente ; car il est évident que ces repos sont attribués en même proportion ou à peu près aux différentes coupes du vers. Les comparaisons se feront toujours entre des repos très dissemblables. Dans ce cas, deux procédés sont applicables : i° comparer les repos deux à deux, soit les repos 5o aux repos 10 : alors il sera en-
i . Et aussi suivant le nombre des temps marqués contenus dans les membres ; on verra plus tard pourquoi, et dans quelles circonstances (voy. Partie II, chap. i, section B, paragraphe d).
tendu que chacun d'eux est pris à titre d'exemple, et représente tous les repos d'une durée à peu près semblable ; 2° comparer des groupes de repos, par exemple les repos 4o, 5o, 5i, etc., réunis sans distinction, aux repos 9, 10, 11, etc. Nous pourrons employer les deux procédés ; dans l'un comme dans l'autre se trouve corrigé le défaut signalé, qui consiste à attribuer des symboles numériques différents à des repos réellement identiques. L'indistinction des repos voisins ne se fait sentir, à la. vérité, que dans le second procédé, lorsqu'il s'agit de délimiter les groupes de repos à réunir. On verra par la suite, que les difficultés de ce genre se résolvent toujours aisément. Nous avons déjà indiqué plus haut (p. 76) le moyen de les résoudre. Il consiste à rapporter la longueur des membres à celle du vers ; par exemple, on laissera en dehors du groupe à définir les repos dont les membres mesurent plus de 1, 2, 3, /j, etc. fois la longueur du vers ou d'une division simple du vers.
Il nous faut, pour conclure cette partie, rappeler quel en est l'objet. Nous nous sommes proposé d'obtenir pour les repos du discours une définition précise et un classement rigoureux, afin de pouvoir définir et classer les faits de versification dans la composition desquels entrent ces repos. Or rien ne se laisse plus exactement définir et plus exactement classer que des nombres. Nous avons donc cherché à représenter par des nombres les repos du discours et leurs différentes durées. La relation qui existe entre la durée du repos et la longueur de ses membres nous permet d'obtenir les nombres cherchés ; de plus, comme nous n'avons jamais à tenir compte de la durée réelle du repos, mais seulement de sa valeur relative, nous pourrons désormais considérer le nombre comme un équivalent exact du repos qu'il représente. Cependant nous n'avons pas encore achevé d'étudier le repos du discours en lui-même, indépendamment du repos du vers. Cette étude comprend encore quatre parties. Nous avons d'abord à indiquer com-
DETERMINATION DE LA LONGUEUR DES MEMBRES ~jÇ)
ment se détermine, pour un repos donné, la longueur des membres qui nous fournissent l'indice numérique de ce repos; ensuite à faire connaître dans le repos des aspects nouveaux, une complexité que nous avons négligée jusqu'ici ; puis à signaler les repos dont la durée ne correspond pas à une longueur de membres précisément définie ; enfin à définir les repos auxquels nous n'avons pu donner place dans notre travail. Ces études terminées, il sera temps de réunir le repos du discours et le repos du vers, et de recomposer, pour ainsi dire, le fait de versification.
d) Détermination de la longueur des membres.
Nous avons maintenant à déterminer pour chaque repos la longueur des membres, puisque c'est de cette longueur, mesurée en unités de durée, que dépend la durée du repos. Représentons-nous un groupe de propositions, ou période, contenant par exemple cinq propositions. Dans cet ensemble rythmique, nous ne retenons que les repos entre propositions, puisque les autres sont en dehors de notre étude. Nous pouvons le traduire par la figure suivante :
dans laquelle les grandes lettres désignent les propositions, et les petites les repos. Quelle est la condition nécessaire pour que nous connaissions, par une observation facile et indiscutable, la durée de chaque repos? Il faut que les propositions qui les séparent demeurent toujours isolées. Alors, un membre comprendra toujours une seule proposition. Les membres qui déterminent la durée du premier repos a seront les deux premières propositions A et B ; pour le second repos 6 les deux membres seront B et C, etc. Les limites de deux propositions sont faciles à distinguer pour toute personne qui
a une connaissance même médiocre de la langue employée : c'est un fait d'ordre syntactique, sur lequel, presque toujours, tous les observateurs sont d'accord. Donc, si chaque membre d'un repos coïncide toujours avec une seule proposition, rien de plus aisé que de mesurer la durée des repos.
Il n'en est pas ainsi, malheureusement. Voici deux exemples, l'un français, l'autre latin, qui le prouveront.
En un clin d'œil \a
Comme s'envole au vent une paille enflammée |°
c D ri
S'évanouit ce bruit |c qui fut la Grande Armée |
Et cette plaine hélas \e où l'on rêve aujourd'hui \J
Vit fuir \9 ceux devant qui l'univers avait fui.
(vv. 18-22.)
Négligeons le détail ; admettons que les repos a — g soient tous au même titre des repos entre propositions, que les membres A — H soient tous des propositions complètes et autonomes. Il s'en faut que les membres de chaque repos contiennent chacun une seule proposition. Pour le repos a, le premier membre comprend la proposition A, le second les propositions B, C, D. Pour le repos b, le premier membre est B, le second C-(-D. Pour le repos d, le premier membre est A-t-B-hG-+-D, le second E-4-F-^G + H, et ainsi de suite. La période latine nous présente la même tendance des propositions à se grouper en unités plus étendues.
Quo dum Proserpina luco b ,
Ludit |a et aut uiolas aut candida lilia carpit |°
Dumque puellari studio calathosque sinumque
Implet |c et aequales certat superare legendo \a
Paene simul uisa est dilectaque raptaque Diti \e
Usque adeo est properatus amor.
CONTINUITÉ DU DISCOURS 8l
Le repos a a pour membres A et B ; b a pour membres d'une part A-f-B, d'autre part G -h D, et d l'ensemble des 6 propositions, 4 pour le premier membre, A-hB-t-G-f-D et 2 pour le second, E-+-F.
Ces exemples nous montrent que les propositions ou les parties, quelles qu'elles soient, qui composent une période ne sont pas constamment indépendantes : elles sont tantôt indépendantes, tantôt réunies et confondues. Si l'on isole les propositions S'évanouit ce bruit | c qui fut la grande armée : elles se trouvent opposées l'une à l'autre, elles forment deux groupes logiques et rythmiques distincts, qui sont les deux membres du repos c. Si l'on tient compte de la proposition précédente Comme s'envole au vent une paille enflammée, les deux groupes tout à l'heure distincts n'en forment plus qu'un, et cette unité nouvelle est aussi solide, aussi compacte, pour ainsi dire, que l'étaient tout à l'heure chacune des deux parties qui maintenant s'y trouvent réunies. Appliquées au repos c, elles en contiennent les deux membres ; mais considérées par rapport au repos b elles contiennent le second membre seul, le premier étant formé par la proposition Comme s'envole, etc. Cette propriété qu'ont les parties de la période de s'associer ou de se dissocier suivant que l'esprit et l'oreille en embrassent tel ou tel nombre, on peut l'exprimer en disant que la période est un organisme non point distinct, mais continu.
S'il en est ainsi, il faut connaître autre chose que la division syntactique des propositions, pour déterminer la longueur des membres, et la durée des repos. Etant données deux propositions qui appartiennent à une période, on ignore, en effet, si elles doivent être considérées comme des touts ou comme des parties, isolées, ou annexées, soit l'une soit l'autre, à leurs voisines. Revenons à la période schématique :
AaB6GcDc?E Le repos a peut avoir comme second membre soit B, soit
Gahkn. 6
B-hC, soit B-f-C-4-D, soit B + C^D-hE. Le premier membre du repos b peut être B ou A-(-B, le second C, ou C-hD, ou C-l-D-t-E, etc. Nous n'avons aucun moyen de connaître au préalable le groupement des propositions, d'où dépend et la longueur des membres et la durée des repos : il faut prendre chaque période à part, et en faire l'examen. Cet examen doit porter, non point sur la forme syntactique de la période, mais sur son contenu logique : une proposition s'associe avec la précédente ou avec la suivante selon la nature des idées qu'elles contiennent.
Il y a cependant un caractère général de simplicité qui se manifeste dans presque toutes les périodes. Si nombreux que soient les éléments qui les composent, ils se ramènent par fusion progressive à deux membres principaux, et deux seulement; ceux-ci sont eux-mêmes subdivisés en deux sous-membres, et ainsi de suite. La période française et la période latine citées plus haut sont toutes deux construites sur ce modèle, le plus simple et le plus satisfaisant pour l'esprit. Dans la première (citée p. 80), le premier membre comprend les propositions ABGD, le second, les propositions EFGH ; le premier se subdivise en A et BGD, le second, en EF et GH ; la subdivision BGD enfin se résout aussi en deux éléments : B et CD. Dans la seconde (citée même p.), les deux membres principaux sont ABCD et EF ; le premier est subdivisé en AB et CD. Ainsi la période est non seulement un organisme continu, mais un organisme simple, ou plus précisément binaire. Pour traduire ce caractère en une formule où les repos soient mentionnés, nous dirons que, dans chaque période ou partie de période (sauf exceptions), un des repos, et un seul, a une importance prédominante : ainsi, dans la période de Hugo, d par rapport à tous les autres, a par rapport à bc, /par rapport à eg. D'ailleurs, dans l'ensemble d'un discours ou d'un poème, la période ne diffère en rien, quant à la structure logique, des propositions dont elle est composée, ou des