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APPRÉCIATION COLLECTIVE ET APPRECIATION COMPARATIVE

cette étendue. Quand ce repos nous est exactement connu, la première période d'observation rythmique, celle que nous avons appelée période d'appréciation collective, prend fin.

Alors commence l'appréciation comparative des membres, qui nous fait connaître entre eux des relations nouvelles. Chaque relation découverte entre les membres se réfléchit, pour ainsi dire, sur le repos a, auquel elle apporte une nouvelle estimation, une nouvelle durée, une nouvelle nature. D'abord, nous comparons la longueur du premier membre à celle du second, nous observons lequel est le plus long, et de combien : dans le cas présent, le premier membre comprend 1 hémistiche d'hexamètre, et le second 3. D'après la relation ainsi obtenue, nous déterminons la durée du repos qui sépare les membres comparés : cette détermination nous révèle au point a une seconde durée de repos, un second repos, celui qui correspond à l'étendue des membres comparés l'un avec l'autre, ou pour abréger, à leur étendue relative. Enfin, pour achever l'examen des caractères rythmiques du groupe, nous observons dans quel ordre se succèdent les deux membres inégaux qui le composent, et nous constatons que le plus court précède l'autre. Ce nouveau caractère des membres, l'ordre de leur succession, entraîne une nouvelle détermination de la durée a ; nous possédons alors en a un troisième et dernier repos, celui qui dépend de la disposition ou de l'ordre des membres. Une fois achevée l'estimation de ce repos, le rythme du groupe formé par les membres Nec satis . . . fuerat etrigidum... reuellit nous est connu dans son entier, et l'observation rythmique ne peut se poursuivre qu'en embrassant des membres nouveaux, et des repos autres que ceux du point a.

A tous les points d'arrêt du discours se laissent distinguer trois repos qui se présentent dans la même succession : le repos qui correspond à l'étendue totale des membres, le repos qui correspond à l'étendue relative des membres, le repos qui correspond à l'ordre des membres. Nous aurons souvent

à mentionner ces repos, et nous avons besoin de les désigner par des noms plus courts. Nous choisissons les suivants : repos de l'étendue totale, repos de l'étendue relative, repos de l'ordre des membres.

La durée du premier repos grandit ou diminue en même temps que le nombre d'unités rythmiques compris dans les membres réunis. C'est là un fait acquis (p. 39 et suiv.). Il reste à définir la relation qui existe entre les deux autres repos et les membres qu'ils séparent, à indiquer suivant quelle loi la longueur variable des uns fait varier la durée des autres.

i° Repos de l étendue relative.

Quand un des membres est très étendu et l'autre très court, ils nous apparaissent comme étroitement dépendants l'un de l'autre, et le repos qui les sépare est de faible durée. Plus est grande la différence d'étendue entre les membres, plus est sensible leur attraction réciproque, plus est courte la durée du repos ; au contraire, lorsque les deux membres sont égaux ou voisins de l'égalité, leur attraction se relâche, et le repos s'allonge. Ce sont là d'ailleurs des faits bien apparents, faciles à observer1. En voici un exemple, pris dans le passage de V. Hugo :

Le reste de l'armée |a hésitait sur leurs corps

La Déroute |" géante à la face effarée.

Les repos de l'étendue totale aux points a et b ont la même durée, puisque l'étendue totale de leurs membres est la même, soit 12 syllabes. Cette identité nous permet de mieux apprécier les repos de l'étendue relative, car c'est à eux que nous

1. A la vérité, nous n'avons vu mentionner nulle part cette loi de proportion entre la durée du repos et la grandeur relative des membres. Mais nous l'avons mise plus d'une fois à l'épreuve, et à chaque exemple elle nous a paru plus certaine. D'ailleurs le fait qu'elle exprime, la cohésion des membres croissante avec leur inégalité, s'explique facilement: nous le montrerons tout à l'heure.'

REPOS DE i/ÉTENDUE RELATIVE 89

devrons imputer toute la différence des impressions rythmiques perçues en a et en b. Or le repos a est plus long que le repos b ; quand on observe l'étendue relative des membres, on aperçoit la cause de cette différence ; c'est que les membres du repos a sont égaux (6 H- 6 syllabes), et les membres du repos b inégaux (4 -h 8 syllabes). L'effet de l'inégalité des membres est d'ailleurs aussi manifeste en latin qu'en français. Soient les vers 0*90 et 3g5 du passage cité des Métamorphoses :

Fri'gora dant' rami' |a uarios' humus u'mida flo'res Pae'ne simul* | uisa est' dilec'taque rap'taque Di'ti

Les repos de l'étendue totale a et b ont, comme dans les exemples précédents, la même durée. Mais les repos de l'étendue relative diffèrent, et le repos a est encore ici plus long que le repos b. La cause en est, que les membres du premier repos sont plus près de l'égalité que ceux du second ; au vers 390, les 23 unités de durée que contient le vers (la dernière syllabe étant toujours comptée comme brève) se répartissent en 10 H- 1 3, au vers 3g5 en 6-4- 17.

Toutefois, l'estimation des membres, soit quant à leur étendue totale, soit quant à leur étendue relative, se fait moins simplement en latin qu'enfrançais. Le vers français contient une seule sorte d'unités rythmiques, la même qui sert à mesurer la période de prose, c'est-à-dire la syllabe. Le vers latin contient deux sortes d'unités rythmiques : la durée de brève, qui s'applique aussi à la prose, et le temps marqué, qui est propre à la poésie. Les groupes de mots qui remplissent les vers de V. Hugo ne peuvent être estimés qu'en syllabes ; les groupes de mots des Métamorphoses peuvent être mesurés, soit d'après le nombre des durées de brèves, soit d'après le nombre des temps marqués. Nous avons indiqué plus haut, pour les membres des vers 390 et 3§b le résultat de la première estimation. Voici celui de la seconde : au vers 390, les deux membres sont exactement égaux, contenant chacun 3 temps marqués ; au

QO INTRODUCTION

vers 395, ils sont inégaux, mais leur relation est simple, celle de 2 à A- H faut remarquer d'ailleurs, que l'estimation en temps marqués rend beaucoup plus sensible la ressemblance des exemples latins avec les exemples français (vers 1 et l\ de V. Hugo, p. 88) dont nous les avons rapprochés. En outre, les deux estimations, durées de brève ou temps marqués, dont nous pouvons disposer pour apprécier l'étendue relative des membres, se prêtent aussi bien l'une que l'autre à la mesure de l'étendue totale. Par exemple, au vers 390, les deux membres réunis peuvent être estimés soit à 23 durées de brève, soit à 6 temps marqués. Dans la suite de notre travail, quand nous aurons soit à décrire, soit à classer suivant leur durée, les repos entre propositions des Métamorphoses, il nous faudra choisir entre les deux procédés d'estimation des membres, puisque c'est la longueur des membres qui détermine la durée des repos. Nous avons préféré la mesure par temps marqués à la mesure par durées de brève. Les raisons de notre choix ne peuvent trouver place dans cette Introduction, car elles sont fondées sur des caractères propres à la langue latine, et l'Introduction doit contenir surtout des remarques générales, c'est-à-dire qui s'appliquent à la fois au latin et au français. Nous reprendrons la comparaison des temps marqués et des durées de brève quand se présenteront à notre observation les repos les plus longs de l'étendue relative, ceux des groupes à membres égaux (v. partie II, chapitre 1, section B, paragraphe d). Mais en bien d'autres endroits, et chaque fois qu'il s'agira de définir une certaine catégorie de repos, le lecteur pourra reconnaître combien la considération des temps marqués est plus légitime que celle des durées de brève, à la fois plus commode et plus conforme à la nature vraie des faits rythmiques '. D'ailleurs, au début du présent chapitre, quandnous

1. Il se rendra compte aussi que la différence des deux procédés d'estimation, et la nécessité de choisir entre eux, ne s'impose guère à l'observateur qu'à propos des repos de l'étendue relative.

avons étudié les repos du vers et le rythme de l'hexamètre, (v. p. 25 et suiv.), la prédominance des temps marqués sur les durées de brève s'est déjà manifestée à nous ; ce n'est pas en effet le nombre des durées de brève qui détermine le rythme du vers, mais le nombre des pieds, c'est-à-dire des temps marqués.

Revenons maintenant aux repos de l'étendue relative, et aux différences de durée qu'ils présentent. L'attraction réciproque des membres inégaux, et la brièveté du repos qui les sépare, s'expliquent aisément. Un groupe d'éléments logiques et rythmiques très peu nombreux n'occupe pas assez longtemps notre esprit ; nous cherchons à employer la part d'attention qui reste disponible, en leur annexant des éléments empruntés aux groupes voisins. Voici la même explication en d'autres termes. Quand nous percevons une série d'impressions auditives identiques, nous les rythmons à volonté, et nous plaçons le repos principal au milieu de la série (v. ci-dessus, p. 27). Mais le discours nous présente des séries d'impressions auditives différentes, qui nous parviennent toutes rythmées (v. ci-dessus, p. 32). Certaines séries ont le repos principal près du début ou près de la fin : par exemple, dans le groupe

La Déroute |a géante à la face effarée

le repos principal a est beaucoup plus rapproché du début que de la fin, et notre oreille le perçoit à la place où il se trouve réellement. Mais au moment même où se fait cette perception, l'image de la série idéale, divisée en deux parties égales par le repos principal x, est présente en nous sous la forme suivante :

La Déroute géante \x à la face effarée

Nous comparons les deux séries l'une avec l'autre, les repos réels aux repos idéaux, les membres réels aux membres idéaux, et c'est cette comparaison, cet effort instinctif pour

rapprocher la réalité perçue du modèle conçu par nous, qui détermine la durée du repos réel a. Le membre le plus court, qui dans l'exemple choisi est le premier, nous paraît trop court de toute la longueur qui lui manque pour s'étendre jusqu'au repos idéal a?: nous inclinons à le compléter en lui annexant les syllabes nécessaires pour l'égaler en longueur au premier membre de la série idéale, c'est-à-dire les syllabes comprises entre a et x, celles du mot géante. Au contraire, le membre le plus long du groupe réellement perçu, c'est à-dire le second, nous paraît trop long, et nous opérons par la pensée la réduction nécessaire pour le ramener à la mesure du second membre de la série idéale, en lui retirant les syllabes comprises entre les repos a et x, celles précisément dont nous avons besoin pour compléter le premier membre trop court. Il existe donc en nous deux tendances qui ont le même effet, celui d'unir l'un à l'autre le membre le plus court et la première partie ax du membre le plus long : la première agit directement, en attirant vers le premier membre le mot compris entre les points a et x, la deuxième agit indirectement, en repoussant ce mot hors des limites du membre auquel il appartient. Cette double action, qui s'exerce pour ainsi dire à travers le repos a, et attire l'un vers l'autre les groupes rythmiques qui entourent ce repos, a pour effet naturel d'en diminuer la durée. Le repos est d'autant plus court, au jugement de notre oreille, que l'attraction des parties voisines est plus forte, et cette attraction est d'autant plus forte que l'inégalité des membres est plus grande, qu'ils sont plus éloignés de l'égalité parfaite que nous formons entre les membres de la série idéale. Voilà pourquoi le repos qui dépend de l'étendue relative des membres est d'autant plus long qu'ils sont plus exactement égaux, d'autant plus court qu'ils sont plus sensiblement inégaux > .

i . La loi de proportion entre l'étendue relative des membres et la durée du repos pourrait, semble-t-il, être éprouvée et confirmée, en la transportant à des im-

REPOS DE L'ORDRE DES MEMBRES q3

2° Repos de l'ordre des membres.

Ce n'est pas seulement l'inégalité des membres, c'est aussi la place des membres inégaux, qui détermine pour notre oreille la durée du repos. Quand le plus petit des deux membres précède l'autre :

La Déroute, | géante à la face effarée

le rythme du groupe est dit ascendant ; quand il le suit :

Jetant shakos, manteaux, fusils |, jetant les aigles

descendant. Le rythme ascendant rapproche les membres, et abrège le repos qui les sépare ; le rythme descendant disjoint les membres, et allonge le repos. C'est ce que prouvent, entre autres, les exemples suivants, où les membres, ayant la môme longueur totale et la même relation, ne diffèrent que par leur place :

Je sens |a qu'à sa douleur je pourrais consentir

(Racine, Bérénice, III, £.)

pressions plus simples que les longueurs de membres, et en recourant à un instrument. Soient deux battements identiques A et B séparés par le repos a.

Supposons que l'on répète plusieurs fois les deux battements en augmentant de plus en plus la force du premier A, qui devient A', A", etc.; le repos a et le second battement B demeurent sans changement. Si la loi énoncée est vraie, le repos a paraîtra d'autant plus court que le battement modifié sera devenu plus fort. L'expérience peut se faire aussi en faisant varier la force de l'autre battement B, tandis que le repos a et le premier battement A ne sont pas modifiés.

Quant à l'instrument, ce pourrait être celui auquel il est fait allusion plus haut p. 27, en le modifiant de façon à le faire produire des battements de force variable. Cet instrument est le « ïaktirapparat » (voy. Wundt, Y iilker psychologie; vol. I, Die Sprache, Partie 2, p. 378, et Wundt, Grundziige der Physiologischen Psychologie, t. IIP, p. 37). On pourrait employer aussi le « Zeitsinnapparat » (voy. Wu.ndt, Grundziige..., p. 5o2). Si nous proposons de faire appel à ces instruments, c'est qu'ils n'ont rien de commun avec ceux dont nous avons plus haut (p. 69, n. 1) décliné le contrôle ; les premiers sont des instruments producteurs d'impressions rythmiques, et les seconds des instruments enregistreurs.

Je vous ai demandé des oreilles |" des veux

(Id., id., II, 2.)

Spectat \a inornatos collo pendere capillos

(Ovide, Métam., I, 497.)

Hoc certe furtum coniunx mea nesciet |" inquit

(Id., id., II, 4à3.)

Les membres du premier vers français et du premier vers latin sont disposés en ordre ascendant, ceux du second vers français et du second vers latin en ordre descendant : or les repos a nous paraissent beaucoup plus courts que les repos b.

L'effet produit sur notre oreille par la place des membres s'explique, comme l'effet produit par leur étendue relative, en comparant les objets perçus, le réel, à la tendance de notre esprit, l'idéal. Livrés à nous-même, nous nous représentons les objets simples et peu nombreux avant les objets nombreux et complexes : ainsi la suite des nombres se développe du plus petit au plus grand, du fini à l'infini. Aussi avonsnous, lorsque le plus petit des deux groupes d'unités rythmiques précède le plus grand, l'impression qu'ils appartiennent à la même série, que le rythme est continu ; quand le plus grand précède le plus petit, il nous semble que le premier termine une série et que le second en commence une autre : le rythme est interrompu. La continuité a naturellement pour effet d'accélérer le mouvement, l'interruption, de le ralentir ; et entre deux groupes à mouvement accéléré, le repos est plus court qu'entre deux groupes à mouvement ralenti1.

1. La différence du rythme ascendant et du rythme descendant a été déjà observée. Nous l'avons trouvée énoncée par Wundt (Grundzûge der Physiologischen Psycliologie, t. III5, p. 166) et Weil (De l'Ordre des Mots dans les Langues Anciennes, 2eédit., 1869, p. 55). Le premier considère des impressions rythmiques, une suite de temps alternativement marqués et non marqués ; dans ce cas, les deux éléments dont la succcession détermine le rythme sont : le temps marqué, le plus important, et le temps non marqué, le moins important. Dans le trochée, le temps marqué est le premier, dans l'iambe le second. Or : « Der Unterschled

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