‹ Le rythme poétique dans les Métamorphoses d'OvideChapitre 46 sur 270 · LEUR ETUDE DISTINCTE IOI · texte numérisé non relu

LEUR ETUDE DISTINCTE IOI

avec quels repos du vers se rencontrent les repos du discours de différentes durées, et pourquoi? Puisqu'il y a trois sortes de repos du discours, indépendantes l'une de l'autre, nous devrons poser et résoudre trois fois le même problème, une fois pour chaque sorte de repos. Ainsi, la partie explicative de notre étude comprendra trois subdivisions : chacune d'elles aura pour objet l'un des repos du discours. Il conviendra de présenter les trois repos au lecteur dans l'ordre même où la nature les lui présente : le repos de l'étendue totale, qui est perçu le premier, occupera la première subdivision, le repos de l'étendue relative la seconde, et le repos de l'ordre des membres la troisième. Les trois repos ont, en théorie, la même importance, puisque chacun d'eux occupe, à un moment donné, toute notre attention. Mais comme ils ont la même nature, les trois problèmes qu'ils nous obligent à poser doivent être conduits par la même méthode à la même solution. Aussi, la première subdivision servant en quelque sorte d'exemple, nous sera-t-il permis de traiter les deux autres plus brièvement.

Le plan d'étude que nous venons de proposer paraîtra sans doute trop sommaire : il recevra plus de précision à mesure que les faits eux-mêmes seront mieux connus, et observés plus en détail. Le moment n'est pas encore venu, d'ailleurs, de considérer en particulier les faits de versification des Métamorphoses. Nous avons à achever auparavant les remarques qui concernent le rythme poétique en général, et tout d'abord celles qui se rapportent au repos du discours pris à part.

f) repos indéterminés .

Si la plupart des repos ont leur durée déterminée par la triple relation des membres, il y en a quelques-uns dont les membres n'ont aucune relation, et qui demeurent indéter-

minés. Pourquoi ils existent, et où ils se placent, c'est ce que nous devons expliquer maintenant.

Observons deux membres A et B, et le repos a qui les sépare : A|aB. Le temps a se distingue des temps A et B en ce que nous ne recevons aucune impression extérieure. A cel égard, notre faculté de percevoir les sons et les idées y demeure en repos. Mais il n'en est pas de même de notre mémoire, mémoire auditive et mémoire logique. Celle-ci demeure attentive aux impressions du groupe A, qu'elle vient de recevoir, et qu'elle doit conserver intactes pour être comparées à celles du groupe B. Elle contient même autre chose: une connaissance anticipée de ces impressions nouvelles, connaissance plus ou moins confuse, mais suffisante pour ébaucher dès maintenant la comparaison des deux groupes el en pressentir les résultats. Bientôt les impressions B, G, etc., sont reçues à leur tour et retenues avec celles du groupe A. Il vient un moment où le total des impressions reçues (appelons-le N) est si considérable, qu'il occupe toute notre attention, et la détourne des impressions à venir. Celles-ci ne sont présentes à notre conscience d'aucune manière, ni clairement ni obscurément, puisqu'il n'y a point de place pour elles ; nous avons déjà peine à y retenir toutes celles qui s'y trouvent. Il faut alors laisser reposer notre attention, qui est lasse de comparer, et notre mémoire, qui est lasse de se souvenir. Ce temps d'arrêt peut être retardé par un effort de volonté, mais il est à la longue inévitable. Appelons n ce repos qui suit le groupe N, et comparons-le au repos a. Tout à l'heure, il y avait repos de notre perception, mais non pas de l'attention ni de la mémoire : le repos a n'était pas un repos complet ; au contraire, le repos n est un repos complet. La durée du repos a était déterminée, parce que nous connaissions l'étendue des deux membres et leur relation. La durée du repos n est indéterminée, parce que cette relation nous échappe. Les impressions qui doivent succéder à celles du

REPOS INDÉTERMI>ÉS I o3

groupe N nous sont tout à fait inconnues : ainsi, nous ignorons quelle longueur il faut, ménager au repos n pour pouvoir les embrasser sans fatigue : nous ignorons aussi lequel des deux groupes est le plus long, et de combien. Enfin, le groupe à percevoir fût-il connu, que le groupe déjà perçu N se déroberait à la comparaison : aussitôt qu'il occupe toute notre attention, il l'excède ; nous ne pouvons déjà plus en embrasser toute l'étendue, parce que les impressions les plus anciennes sont déjà effacées. Voilà comment le rythme du discours est interrompu, de place en place, par des repos dont la durée est indéterminée : nous les appellerons, pour cette raison, repos indéterminés.

Dans un discours donné, il est impossible d'assigner aux repos de ce genre une certaine place, et ils y reviennent à des intervalles irréguliers. En effet, ils apparaissent chaque fois que l'étendue de notre conscience est entièrement remplie par les impressions reçues. Mais le nombre d'impressions que notre conscience peut recevoir est lui-même variable. Il varie suivant la nature des objets d'abord, suivant notre propre dis position ensuite.

La quantité d'attention que nous pouvons consacrer aux impressions extérieures dépend dans une large mesure de ces impressions, et se satisfait tantôt d'un plus grand nombre, tantôt d'un plus petit. Cette accommodation complaisante se manifeste, par exemple, au début du passage de V. Hugo. Les deux premières propositions forment un groupe d'idées indépendant, suivi d'un repos indéterminé ; ensuite, pour retrouver un ensemble logique aussi complet, et un repos semblable au précédent, il faut lire tous les vers qui suivent jusqu'à la fin du vers 10. Les deux groupes ont donc une étendue très différente : le premier occupe un peu moins de a vers, et le second un peu plus de 8 ; cependant notre conscience n'a pas de peine à se restreindre à la mesure du premier, ni à s'étendre à la mesure

I0/j INTRODUCTION

du second. Cette différence ne dépend pas de nous, mais de l'objet décrit ; c'est parce que la bataille de Waterloo eut telle et telle péripétie, que la première partie du récit se trouve très courte, et la seconde très longue.

Voici maintenant une autre cause de variation qui ne dépend pas de l'objet, mais de nous ; elle modifie non pas la quantité d'attention employée, mais l'emploi qui en est fait. Nous pouvons en effet consacrer la môme quantité d'attention à un nombre d'impressions très petit ou très grand. Dans le premier cas, chacune d'elles demeure distincte ; dans le second, elles se groupent et se confondent. Le second procédé n'est d'ailleurs pas inférieur au premier ; le résultat n'en est pas plus mauvais, mais différent. Tel est en effet le caractère des notions que forme l'esprit, et que traduit le langage, qu'une fois confondues elles forment une notion nouvelle, vivante d'une vie propre, et indépendante de celles qui la composent. On a vu tout à l'heure cette propriété se manifester dans les groupes de propositions, dont les membres les plus courts cessent en quelque sorte d'exister dès qu'ils se fondent en membres plus étendus. Si nous sommes très attentifs à chaque détail, nous n'en pouvons embrasser qu'un très petit nombre, et les repos indéterminés, pendant lesquels l'attention se répare, se succèdent à courts intervalles ; si nous sommes plus ménagers de notre effort, nous pouvons le prolonger davantage, et les repos sont espacés d'autant. Quant au motif qui nous pousse à distribuer notre attention de telle ou telle manière, il n'est autre que le résultat pratique auquel nous voulons atteindre. Supposons un esclave, qui apprenait à lire au fils de son maître dans les Métamorphoses d'Ovide : il distinguait et nommait chaque lettre, et se reposait après chaque mot. Un rhéteur, qui apprenait par cœur le récit de l'enlèvement de Proserpine, afin de déclamer ce passage en public, observait chaque mot à part, et n'embrassait guère qu'une proposition à la fois. Le même homme, lorsqu'il

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