CLASSEMENT NUMERIQUE DES FAITS DE VERSIFICATION I
vers. Mais la première dépasse cette durée normale ou typique de beaucoup plus. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est double de la seconde, c'est parce qu'elle dépasse la longueur de 2 hexamètres, tandis que celle-ci ne l'atteint pas. Or la longueur de 2 hexamètres est, nous l'avons indiqué, celle qui convient à la coupe finale du vers, aux repos de la classe I. Ainsi, le repos du discours au vers ^02 est compris dans les limites de durée assignées à la classe II, tandis que le repos du vers 386 les excède. Observons maintenant l'étendue relative des membres : la différence des deux repos grandit encore. Au vers 4o2, les deux membres sont inégaux (10 durées de brève contre 23, ou 3 temps marqués contre 6) : le repos d'étendue relative est de faible durée, comme il convient à l'intérieur du vers ; au vers 386, les deux membres sont presque égaux (33 : 36), complètement égaux, si l'on considère les temps marqués (9 = 9): le repos du discours est aussi long que possible, et en contraste manifeste avec le repos du vers. En examinant ces deux vers, nous avons vu se préciser, et leur différence, et les anomalies du vers 386. Ce dernier caractère est le plus important des deux. Il confirme l'enseignement contenu dans les deux vers de V. Hugo qui précèdent ceux-ci ; c'est-à-dire le mélange du normal et de l'anormal. Nous avons appelé normale la versification du vers 386, parce que le contraste du discours et du vers n'y est pas aussi apparent qu'en d'autres endroits ; les caractères d'anomalie y sont cependant très accusés.
b) Classement des faits de versification.
Nous apprécions maintenant à sa juste valeur la distinction que nous avons établie au début de notre recherche entre les faits anormaux ou effets et les faits normaux. Elle n'est pas fausse. Elle traduit exactement les impressions qu'éprouve le
lecteur au premier examen d'un poème. A ce moment, certains faits de versification le surprennent, et retiennent son attention ; d'autres passent plus ou moins inaperçus. Mais une telle distinction est vague, parce qu'il n'y a point entre les deux catégories distinguées une limite tranchée ; le fait normal typique et le fait anormal typique sont rattachés l'un à l'autre par des intermédiaires à peine distincts. La surprise qui accompagne l'anomalie et nous la fait reconnaître, n'a pas en tous les endroits la même intensité. Telle rencontre du discours et du vers l'excite au plus haut degré ; telle autre l'excite à peine, et cette dernière est évidemment toute voisine du fait normal. Nous aurons bientôt à présenter au lecteur non plus des exemples choisis parmi les plus remarquables, mais une liste complète de tous les faits de versification contenus dans les Métamorphoses d'Ovide : ce classement ne peut certainement pas être fondé sur la distinction des faits normaux et des faits anormaux, elle ne nous permet pas d'établir des divisions assez nombreuses ni assez précises.
En revanche, la notation numérique des repos nous fournit le classement le plus précis, le plus détaillé, et le plus simple. Supposons que l'on veuille classer les rencontres du discours et du vers en prêtant attention surtout aux repos du vers. On distinguera quatre catégories, suivant les quatre classes de coupes : d'abord les coupes à la fin du vers, puis les coupes au milieu, etc. Dans chaque classe, on séparera les différentes coupes qui la composent, par exemple, pour la classe II, la penthémimère, la coupe au troisième trochée, etc. Alors intervient l'estimation du repos du discours, qui se traduit par un nombre correspondant à la longueur des membres : autant de nombres, autant de subdivisions, faciles à ordonner, faciles à distinguer. Les avantages du classement restent les mêmes, si l'on dispose les deux éléments en ordre inverse, c'est-à-dire si l'on établit les divisions principales d'après les repos du discours, et les divisions secondaires d'après les repos du vers.
RÉSUMÉ DE LINTRODUCTION \3ç)
Les exemples que nous avons examinés tout à l'heure, s'ajoutant aux discussions théoriques des parties précédentes (p. 52 etsuiv.) ont résolu la seule objection que l'on pouvait opposer à ce procédé. La voici. En mesurant par des nombres les repos du vers et les repos du discours, c'est-à-dire les faits de versification, obtient-on une image exacte de la réalité? Les distinctions que traduisent les nombres sont-elles d'accord avec l'appréciation immédiate ou intuitive des faits, telle que nous l'éprouvons dès la première lecture, et que nous acceptons avec une confiance entière ? On a vu que cet accord ne se dément jamais, et il était aisé de le prévoir. Dans l'intuition, c'est le sens rythmique qui se manifeste, qui prend une première mesure, encore confuse et sommaire, du fait de versification. Mais c'est encore une opération du sens rythmique que traduisent les nombres, car ils ne représentent aulre chose que notre appréciation réfléchie et détaillée du môme fait. Nous observons la même faculté en deux moments différents de son action : les enseignements qu'elle nous apporte diffèrent, de l'un à l'autre, par leur abondance, leur précision ; niais jamais ils ne se contredisent.
E) Conclusion. Le prorlème du rythme poétique rriève-
MENT RÉSUMÉ. POURQUOI IL EST ÉTUDIÉ DANS LES MÉTAMOR- PHOSES. Division du livre.
Avant de terminer cette Introduction, nous essaierons de présenter en une seule phrase l'exposé du problème à résoudre. La voici: comment s'harmonisent, dans l'œuvre poétique, le rythme du discours et le rythme du vers, indépendants par leur structure, égaux par l'importance ? En voici une autre: comment le poète emploie-t-il les moyens d'expression rythmiques pour accuser les nuances du récit, y signaler les détails les plus importants, les endroits où le mouvement
devient plus lent ou plus rapide ? Les deux formules ont le même sens ; la première présente en quelque sorte l'aspect scientifique du problème, et la seconde son aspect artistique.
Pour le résoudre, nous avons décidé de prendre comme exemple un certain poème, et d'y observer tous les faits de versification, ou du moins un très grand nombre des plus importants. Le sens du terme faits de versification est désormais bien éclairci : il s'agit des rencontres du discours et du vers, où nous pouvons distinguer et mesurer les deux éléments. Il importait que dans le poème choisi le maniement des rythmes fût aussi correct, aussi facile que possible. L'auteur devait être un versificateur excellent. Le meilleur poète est celui qui conçoit les images les plus rares, qui éprouve les sentiments les plus délicats. Le meilleur écrivain est celui qui trouve les mots les plus justes et les plus harmonieux. Le meilleur versificateur est celui qui sait le mieux approprier le rythme aux objets qu'il exprime.
Avant de songer à la perfection du rythme, il faut que l'auteur veille à la correction des vers : pour être correct, il ne suffit d'ailleurs pas de se conformer aux règles, il faut encore ne pas choquer l'oreille. Pour le bon versificateur, la correction pure et simple n'existe pas, parce qu'il y satisfait d'instinct ; ce sont les lois plus délicates du rythme qu'il s'efforce d'appliquer. Au contraire, un versificateur moins bien doué éprouve plus ou moins souvent de la peine à faire ce qu'on appelle un bon vers, c'est-à-dire un vers correct, à concilier les principes delà métrique, de l'harmonie, et de la grammaire.
II peut lui arriver alors de négliger ce qui est en quelque sorte l'accessoire, c'est-à-dire la justesse du rythme. Les repos du discours sont alors distribués au hasard entre les repos du vers ; les concordances et les discordances sont produites non par la volonté de l'auteur, mais par la nécessité qui le contraint.
Dans le poème que nous prenons comme objet d'étude, il faut que ces imperfections soient aussi rares que possible,
choix d'un poème-type iAi
parce qu'elles sont pour nous autant de causes d'erreur. Nous nous proposons, en effet, de démontrer une certaine loi rythmique : par exemple, de prouver que la coupe finale du vers est destinée à recevoir les repos du discours les plus longs. Nous choisissons alors tel vers remarquable, où la coupe finale du vers se rencontre avec un repos faible du discours. La démonstration consiste à prouver que l'exception est légitime, que la discordance s'explique parce qu'il faut produire de la surprise, retenir l'attention du lecteur. Supposons que cette démonstration échoue, que le discours ne contienne en cet endroit rien de remarquable. Faut-il conclure que la loi supposée est fausse? Si les vers choisis comme exemple sont de médiocre facture, une autre explication se présente : c'est que l'auteur n'a pas su combiner les rythmes. Le fait est contraire à la loi en apparence, mais en réalité il ne prouve rien contre elle : la loi est vraie, mais elle n'a pas été appliquée. On peut aussi démontrer les lois du rythme en considérant des groupes d'exemples, et non des exemples isolés. On réunit alors tous les repos du discours d'une certaine nature, par exemple tous les repos de très longue durée, et l'on observe comment ils sont répartis entre les repos du vers. Si le poème contient beaucoup de vers écrits tant bien que mal, cette étude d'ensemble ne mérite pas plus de confiance que l'examen du détail. Il est toujours permis de supposer que les conclusions obtenues auraient été différentes, si l'auteur n'avait en beaucoup d'endroits manqué de zèle ou d'habileté. De tous les poètes latins et français, Ovide est le meilleur versificateur, c'est-à-dire celui chez qui les faiblesses de ce genre sont le plus rares ; c'est parmi ses œuvres que nous avons choisi le poème modèle où nous observerons les lois du rythme. 11 a un instinct rythmique impeccable ; il écrit en vers sans effort, et presque sans le vouloir (Quidquid tentabam dicere...) ; la nécessité, qui contraint le versificateur médiocre à de fréquentes imperfections, ne se manifeste presque jamais dans ses vers.
Le poème des Métamorphoses présente d'ailleurs pour notre enquête d'autres avantages précieux. D'abord, il ne contient qu'une seule sorte de vers : dans un ouvrage composé de strophes ou de distiques, les lois rythmiques du vers sont bien plus difficiles à reconnaître ; ainsi, pour fixer le rythme du distique, il ne suffit pas d'analyser séparément l'hexamètre et le pentamètre, il faut les combiner ensemble, car ils forment une unité rythmique indissoluble. Ensuite, l'hexamètre dactylique est le plus parfait des vers latins, comme l'alexandrin le plus parfait des vers français : il a le plus grand nombre d'unités rythmiques, la structure la plus complexe et la plus variée. De plus, l'hexamètre des Métamorphoses n'était ni chanté ni accompagné de musique : lorsque les vers et la musique sont associés, le rythme du vers s'efface pour laisser paraître le rythme musical : les lois rythmiques du vers ont moins d'autorité, et le poète les néglige. Enfin, le poème des Métamorphoses est un des plus longs qui aient été écrits en hexamètres, il nous fournit beaucoup d'exemples, et cette abondance nous est précieuse : les exemples sont les faits d'où se dégageront les lois du rythme; plus les faits sont nombreux, plus les lois que l'on fonde sur eux ont de certitude. Il est vrai que les Métamorphoses sont inachevées : elles n'ont été ni revues ni publiées par l'auteur ; mais cette imperfection est de peu d'importance pour nous : elle se fait sentir dans la composition ou dans le style, mais jamais, ou du moins rarement, dans la facture des vers.
Il convient enfin de justifier le titre du livre. On a lu plus haut (p. 1 3g) les deux formules où nous avons essayé d'en résumer le sujet. Aucune d'elles ne se laisse resserrer en un titre satisfaisant, à la fois exact, clair et court. De la première, on pourrait tirer un titre tel que celui-ci : le rythme du discours et le rythme du vers dans les Métamorphoses ; mais peu de lecteurs se représenteront aussitôt ce que nous entendons par rythme du vers, et la distinction des deux